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La marche mondiale des femmes contre la barbarie néo-libérale

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Par Martina E. Chávez

Le 14 octobre 2000 nous étions entre trente et quarante milles femmes venues manifester à Bruxelles lors de la Marche Européenne, pour dire non à la misère, non à la violence, et démontrer notre solidarité avec les femmes du monde entier : les femmes déplacées, femmes immigrées, femmes paysannes, femmes torturées et femmes violées, femmes emprisonnées et femmes disparues. Des sit in, des forums, des colloques ont jalonné ces journées de mobilisation. Partout dans le monde les cibles ont été la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International les multinationales et leur bras armé la CIA (surtout pour l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud). Nous avons dénoncé les nouvelles formes d’asservissement et le " formatage " de l’être humain en vue de servir l’économie de marché.


Depuis 2 ans, des femmes du monde entier avaient réfléchi et travaillé ensemble pour comprendre comment sur une trentaine d’année a été programmée la " globalisation " néo-libérale, et comment nous pourrions construire de nouvelles alternatives contre la barbarie imposée par le néo-libéralisme. Le mouvement est né au Québec, Canada, le 18 octobre 1998. Lors de cet acte fondateur, 140 femmes sont venues de 65 pays différents. Elles ont adopté une plate-forme de revendications internationales, qui se sont exprimées lors de la Marche Mondiale des Femmes de l’an 2000. Du Chiapas aux Philippines, de la Côte d’Ivoire à l’Inde, de l’Argentine à la France, toutes les femmes ont manifesté leur colère et leur détermination face aux ravages et la perversité du néo-libéralisme et du totalitarisme boursier qu’il a mis en place.

Les dictatures et les multinationales

La mondialisation néo-libérale n’est pas née du jour au lendemain par un coup de baguette magico-politique. Il s’agit d’un plan de vaste envergure programmé depuis de longues années, et qui lie étroitement les dictatures et les grandes entreprises transnationales. Ce plan nécessitait l’écrasement préliminaire de toutes les résistances des populations civiles des populations des pays du Sud, avant de s’attaquer aux pays du premier monde. Je prendrai à titre d’exemple le cas de l’Amérique latine, que je connais bien.

L’Amérique Latine dans les années 1970-1975

En Amérique du Sud, dans les années 1970-1975, les multinationales ont eu recours à des dictatures militaires pour assurer la " sécurité " intérieure des pays (doctrine de la " sécurité nationale ") - entendons par là l’anéantissement de toute forme de revendication sociale et politique - pour mettre en place les politiques néo-libérales, et permettre ainsi les investissements étrangers massifs. Le corollaire de cette politique de dictatures fut l’emprisonnement massif, la torture et la " disparition " forcée de la population civile. Cette politique n’a pu être menée à bien que par l’aide systématique des États Unis d’Amérique. Les services spéciaux nord-américains, dont la CIA est le plus connu, ont eu un rôle déterminant. À cette époque, des officiers spécialistes de la contre-insurrection, formèrent massivement les groupes militaires et paramilitaires afin d’anéantir toute résistance populaire. Par exemple, " le Plan Condor ", qui associa tous les pays du Cône Sud en un même système de répression, relevait de ce projet " globalisant " : c’est ainsi qu’un militant qui parvenait à s’échapper de son pays pour gagner un pays voisin, était arrêté par les autorités du pays d’accueil, où il était emprisonné ou " disparaissait ", quand il n’était pas remis aux autorités militaires de son pays d’origine.

La poursuite du plan global pour l’asservissement de l’Amérique Latine

Aujourd’hui, après l’occupation militaire d’une partie de la Bolivie par les troupes US, puis l’installation de la base de Manta sur la côte équatorienne (plus de 25 000 hommes selon certaines sources locales), on assiste à la mise en place du " Plan Colombie ". Depuis une bonne dizaine d’années, la stratégie des USA consiste, non plus à soutenir les dictatures militaires locales, mais bel et bien à installer ses propres troupes d’élite sur place pour intervenir directement, notamment contre les guérillas populaires, secondées par les armées des pays " amis ". Les opérations de " police " courantes - répression des mouvements sociaux - sont laissées de préférence aux polices locales et aux groupes paramilitaires, ou encore aux pseudos " groupes d’autodéfense " où la population est enrôlée pour combattre elle-même une partie des siens. On assiste donc à une militarisation du continent, avec l’excuse de la lutte antidrogue.
Ce système de répression a été un préalable pour mettre en place de nouvelles formes d’exploitation maximale de la main d’oeuvre. Dans un tel contexte les femmes constituent les premières victimes.

Les nouveaux systèmes d’exploitation de la main d’œuvre : une nouvelle forme d’esclavage


Actuellement, ce sont les dénommées Zones Franches en Asie et en Amérique Centrale qui détiennent le record de l’exploitation des femmes : les maquiladoras2 d’Amérique Centrale rassemblent la majorité absolue de la main d’oeuvre féminine dans ces régions. Les femmes qui y travaillent sont privées des droits les plus élémentaires. Elles n’ont pas le droit de parler entre elles, et quand elles sont enceintes, elles sont mises à la porte sans aucun autre recours que le chômage et la solitude. De plus elles souffrent de violences physiques et sexuelles : on est retourné au système d’exploitation du sous-prolétariat au XIXe siècle, mais désormais théorisé et systématisé.
En Asie, ce système est largement instauré. Nous avons récemment été informés par un nouveau groupement nommé Protesta ! <http://www.multimania.com/protesta>, et adresse électronique <protesta@wol.be> que McDonalds embauchait 400 enfants de moins de 14 ans dans des conditions de vie et de travail épouvantables. Parmi ces enfants figurent de nombreuses fillettes3. Cette information étant très représentative d’une situation qui se généralise, je la reproduis ici in textenso :
South China Morning Post, Août 2000
La majorité des 400 travailleurs qui produisent les jeux destinés aux Joyeux Repas (Happy Meals dans les restaurants français) des McDonalds n’ont pas encore 14 ans. La journée de travail est de 16 heures tous les jours de la semaine et ils dorment entassés dans des chambres tout près de la manufacture.
Cette fabrique a été découverte par le South China Morning Post grâce à une information du Comité Industriel Chrétien dont le siège est à Hong Kong. La fabrique City Toys est située aux environs de Shenzhen dans le sud de la Chine. Les jeunes ont seulement deux jours libres par mois mais ils ne peuvent sortir de la zone parce qu’il n’y a aucun transport vers la ville.
Les dortoirs ont une surface de 18 mètres carrés, sans services sanitaires et les lits n’ont pas de matelas. Quinze jeunes dorment dans chaque pièce. Une jeune travailleuse a raconté au journaliste qu’elle n’avait pas encore 14 ans mais qu’elle avait reçu de l’aide pour falsifier ses documents d’identité.
Wang Hanhong, un autre de ces jeunes, a raconté que ses parents n’aimaient pas qu’il travaille chez City Toys mais qu’il devait le faire pour pouvoir les soutenir. Le plus étrange selon le représentant du syndicat c’est que tous dans la région savent que ces jeunes falsifient les documents pour augmenter leur âge, même si on peut voir facilement qu’ils n’ont pas 12 ans. Le divertissement dans les temps libres consiste en des films sales et le contact avec les parents est difficile puisqu’il n’y a qu’un téléphone généralement brisé.
Mats Lederhausen, membre de la direction internationale de McDonalds s’est montré très surpris de la découverte de la fabrique même si les jouets pour les Joyeux Repas sont commandés directement à la Chine. Pour couronner le tout, le gérant de City Toys a déclaré qu’il n’était pas au courant de la présence d’une force de travail infantile dans la fabrique.
Le gérant de McDonalds en Suède, Anders Bylund, s’est montré lui aussi très surpris et il a imploré Dieu que ce ne soit pas vrai.
Les jeunes travailleurs de City Toys racontent que les symptômes les plus communs sont : les crampes, les douleurs à la poitrine, les maux d’estomac et de tête, des étourdissements permanents de même que des infections bronco-pulmonaires, des diarrhées et des parasites.
C’est aussi contre des situations semblables que se sont positionnées les femmes de la Marche Mondiale de l’an 2000.

La Marche Internationale des Femmes : revendications et propositions

Les femmes du Sud ont donc voulu dénoncer ces politiques dictatoriales et fascisantes, et la perversité des transnationales qui les manipulent en sous-main. Elles ont dénoncé aussi les plans d’ajustement structurel, qu’elles ont qualifié de " criminels ", car ils ont tué - et continuent de tuer - des dizaines de milliers d’enfants, des femmes et des hommes dans le monde. Afin de mettre en place leur système de domination, les tenants du néo-libéralisme ont prévu que les plans d’ajustement structurels contraignent les états à dégager les ressources nécessaires pour le remboursement de la " dette du Tiers-monde ", et pour ce faire les obligent à :

  • La restructuration de l’ensemble de l’économie, entre autres pour favoriser l’exportation ;
  • Augmenter de façon significative les taux d’intérêt ;

  • Restreindre de façon drastique l’ensemble des programmes publics, particulièrement ceux estimés comme inutiles : éducation, santé, programmes alimentaires ;
  • Diminuer au maximum tous les services de l’État (ce qui implique des licenciements massifs de fonctionnaires et entraîne leur chômage massif) ;
  • Lever les obstacles au commerce international ;
    - Déréglementer les prix des biens et services ;
    - Privatiser les entreprises d’état les plus rentables ;
    -Dévaluer de la monnaie, quand il ne s’agit pas comme an Amérique Latine de l’imposition d’une " dollarisation " de l’économie (par la mise en place d’une " parité " de la monnaie nationale avec le dollar, ou comme en Équateur du remplacement effectif et total de la monnaie nationale par le dollar américain).

Les femmes dénoncent le fait que ce type de politique a déjà eu de conséquences très lourdes : coût social catastrophique, dégradation de la santé et diminution de l’espérance de vie des femmes. Elles dénoncent aussi qu’il a donné lieu au sein des populations indigènes et paysannes des pays du Sud à une destruction programmée du système communautaire : c’est ainsi que des milliers des femmes sont contraints à quitter leur communauté pour les villes, où elles sont l’objet de tous les trafics : travail esclavagisé, prostitution.
Les femmes ont également dit non au silence et à la violence du système patriarcal, perpétué au sein du système capitaliste, et qui continue à justifier que des femmes soient catégorisées comme des êtres humains de second rang, quand le statut d’être humain ne leur est pas totalement nié.
Le dimanche 15 octobre 2000, une délégation internationale de la Marche Mondiale des Femmes a lancé la Marche des Femmes des États Unis, organisée par NOW - National Organisation for Women. Les participantes venaient du Mozambique, de Suisse, de l’Inde, du Pérou, de Canada, de Roumanie, des Philippines, du Mexique. Les femmes ont marché pour exiger des mesures concrètes, de la part des institutions internationales et des États Membres afin :
- D’éliminer la pauvreté et assurer une répartition équilibre des richesses mondiales entre riches et pauvres, les hommes et les femmes, tout en préservant les écosystèmes planétaires.
- De supprimer toute forme de violence à l’encontre les femmes et d’assurer l’égalité entre les sexes.
Le lundi 16 octobre, elles ont réitéré ces exigences à l’occasion de la rencontre avec le Président de la Banque Mondiale, James D. Wolfensohn, et avec le Directeur du Fonds Monétaire International Horst Köhler. Le 17 octobre à New York elles portaient les pétitions émanant des femmes du monde entier, pour les remettre au Secrétaire des Nations Unies Kofi Annan.

1 Contact : par e-mail à l’adresse <mchavez.attac77@netcourrier.com>
2 Il s’agit d’un système d’exploitation s’appliquant pratiquement uniquement aux femmes, car elles représentent de 80 à 90 % des effectifs des ouvrier impliqués dans ledit système. Ces femmes sont jeunes, puisqu’elles ont entre 15 et 25 ans. Elles sont corvéables à merci, et sont sous-payées. Elles n’ont aucun droit social, et ne peuvent se syndiquer. La plupart du temps, en plus d’une exploitation en tant que travailleuse elles sont aussi exploitées sexuellement par les hommes chargés de les encadrer. Lorsqu’elles sont enceintes, elles sont jetées à la rue sans autre forme de procès car les patrons ne vuelent pas payer les frais de maternité ni octroyer des indemnisations. Elles finissent la plupart du temps par être récupérées par les réseaux de prostitution.
3 Le texte est tiré du bulletin électronique Protesta News du 18/10/2000 reçu par [INTER ATTAC] du 19/10/2000.

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