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Gênes en état de siège

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Par Carla Goffi, Pascal Roy, Denise Comanne et Eric Toussaint

Les principaux protagonistes du Genoa Social Forum expriment ici leur condamnation univoque des événements qui ont marqué ce G8. Un rendez-vous manqué mais conscient : celui des gouvernements et de la société civile.


Les préparatifs du Genoa Social Forum (GSF), la plate-forme qui regroupe quelque 700 associations italiennes et étrangères, ont été sérieusement mis en difficulté quelques semaines à peine avant le début du G-8 car Berlusconi venait de gagner les élections. Dans un autre sens, le mouvement des opposants à la globalisation capitaliste était en train de prendre beaucoup d’ampleur.



Le GSF a insisté depuis le début sur le caractère officiel, non-violent, pluraliste et visible des diverses manifestations qui se dérouleraient du 16 au 22 juillet. Les 700 associations présentes étaient conscientes d’adhérer à une plate-forme privilégiant les activités militantes autant que les efforts pour apporter des alternatives et proposer des échanges dans un esprit créatif et enthousiaste. Le tout dans le respect de l’autre, y compris avec les « tute bianche », le secteur privilégiant la désobéissance civile, une tactique basée sur l’action directe non violente de la part de gens vêtus simplement de protections faites maison contre l’assaut des forces de l’ordre.

Le travail préliminaire du GSF avait ainsi consisté à rechercher la plus grande concertation possible avec les autorités locales et nationales, qu’il s’agisse des autorités et habitants génois, des forces de l’ordre, locales et nationales, des représentants des transports publics génois, des partis politiques... Mais les rares engagements pris au début avec peu d’interlocuteurs se sont effilochés et puis ont finalement disparu alors que les pressions s’accentuaient.

La zone rouge autour du Palazzo Ducale était délimitée, au grand dam des riverains. Ceux-ci étaient littéralement enfermés dans leur ville. Les habitants de toute la ville, bien au-delà de la zone rouge, ont été encouragés à quitter la ville au moment du G-8, ce qui évitait au passage d’indemniser des commerçants. Le centre ville a pu ainsi être blindé et militarisé : au total 20.000 policiers et militaires (dont de nombreux appelés qui faisaient là leurs premières armes) ont été dépêchés sur place. Les commerces se sont fermés un à un. Les gares du centre ville ont été fermées d’office dès le début de la semaine. Les taxis ont été encouragés à ne pas rouler le jour des manifestations et même les magasins de petits villages à trente kilomètres à la ronde ont été exhortés par les autorités à fermer leur devanture. Le double langage était de mise : « Vous pouvez manifester mais nous ne vous donnons pas la possibilité de manifester ».

Une campagne d’intimidation et de criminalisation (« stratégie de la tension », titraient les médias italiens, rappelant les événements d’un passé pas si lointain) a commencé quelques jours avant l’ouverture du G-8, bien relayée par la presse : des policiers sont entrés sans prévenir chez les personnes participant au forum ou chez leurs parents, sous prétexte d’y rechercher des armes mais sans rien y trouver. Les prisons de Gênes avaient été vidées des prisonniers (relogés ailleurs) pour faire place à des arrestations éventuelles lors des manifestations et des gardiens supplémentaires étaient arrivés en renfort. Les campements où logeaient les manifestants se sont vus harcelés et investis, souvent à l’aube, par des policiers en tenue de combat à la recherche d’armes... et qui fouillaient les ordinateurs et confisquaient des disquettes.

C’était le moment aussi des colis piégés envoyés par on ne sait qui, les voitures « signalées suspectes », surtout celles avec une plaque étrangère, que l’on faisait sauter arbitrairement. Un tract des Brigades Rouges apparaissait en première page des journaux, annonçant l’entrée de la lutte armée lors du G-8. On a même installé à Gênes une base de surveillance aérienne anti missiles. C’est que la CIA venait d’annoncer qu’il pourrait y avoir des connexions secrètes entre les groupes anarchistes italiens et des terroristes du Proche-Orient ( !!!) et Bush déconseillait vivement à ses concitoyens de venir à Gênes durant cette semaine.

Tout a été ainsi mis en oeuvre pour empêcher les gens de participer au forum, aux activités, aux manifestations et de provoquer un sentiment de frustration et de mauvaise humeur chez ceux-ci. Sans succès puisque des caravanes de manifestants affluaient des quatre coins de l’Italie et du monde. Les atteintes à la libre circulation des personnes, une fois rétablis les contrôles aux frontières, n’ont rien pu y faire. Même pas les policiers aux frontières espagnoles, françaises et suisses, qui faisaient preuve d’un zèle particulier : les gens arrivaient en masse. La première manifestation internationale des immigrés (le jeudi 19 juin) a été le premier succès : 50.000 manifestants (le double de ce qui avait été prévu) et les slogans « Nous sommes tous des clandestins », « G-8 illégal », « Gênes libérée » ont envahi les rues de Gênes. Ces mêmes slogans se sont répétés les jours suivants.

Le lendemain 20 juillet, environ cinquante mille personnes réparties en cinq cortèges tout autour de la zone rouge ont littéralement assiégé la place-forte, faisant ressembler cette zone rouge à une citadelle isolée du monde, avec forces de l’ordre et militaires en première ligne, non visibles, situés au-delà de grilles de trois mètres de haut et avec, derrière eux, huit personnes réfugiées dans un bunker. Et le samedi 21 juillet, la manifestation internationale de masse connaissait un record d’affluence : plus de 200.000 personnes ont défilé contre la tenue du G-8. La répression a été violente, sans précédent. Le vendredi, jour de l’encerclement, ce sont surtout les « tute bianche » pratiquant la désobéissance civile et essayant d’entrer en force dans le bunker, qui ont subi des charges lourdes, la police ne laissant aucun répit même aux manifestants s’éloignant du défilé pour reprendre haleine.

Cette répression venait de monter d’un ton suite aux attaques à la propriété (voitures, banques, commerces, poste...) commises dès le début des actions du 20 et qui se sont terminées dans la nuit du 21. Ces actes de vandalisme ont été perpétrés par quelque (300-400 ?) casseurs qualifiés au début de la semaine par les médias d’« anarchistes insurrectionnels » et ensuite de « bloc noir » sans connaître réellement leur identité. Ces groupes ont profité de la présence en masse des manifestants pour s’y infiltrer et provoquer la riposte sans discrimination de la part de la police.

Une riposte qui s’est manifestée lors de la grande manifestation du samedi par la séparation en deux de l’immense cortège. D’une part, la tête de la manifestation arrivée à destination ne pouvait revenir en arrière en raison des gaz lacrymogènes lancés sans discrimination par la police et se trouvait acculée entre une caserne de carabinieri qui bloquaient le passage et la montagne, et d’autre part, l’arrière du cortège ne pouvait plus avancer et était refoulé vers la mer. Aucun transport public ni aucun taxi ne permettaient l’évacuation ; les voies latérales se révélaient être des guet-apens entre forces de l’ordre en chasse et gaz asphyxiants ; les gens devaient se mettre à l’abri dans les églises ou dans les porches des portes.

Le désarroi et l’inquiétude de l’immense majorité des gens venus manifester pacifiquement fait place aujourd’hui à l’incrédulité devant les images parues dans la presse et vues à la télévision montrant, le jour de la manifestation, un groupe de casseurs vêtus de noir et masqués parlant à des policiers en uniforme qui les écoutaient attentivement. C’est peut-être la recherche de ces images compromettantes qui a motivé l’attaque brutale et sans pitié des forces de l’ordre contre le centre de presse du GSF, le samedi 21, à minuit, alors qu’y dormaient des journalistes, dont de nombreux étrangers. Ceux-ci, mis en file, ont littéralement été roués de coups (à la tête uniquement et huit coups par personne, ce qui démontre le systématisme de la consigne donnée) et sont ressortis pour la plupart sur une civière et embarqués dans les ambulances qui ont été bloquées pendant plus d’une demi-heure par les fourgons de policiers. C’est une action de violence gratuite, préméditée, délibérée qui ne se justifie par aucune provocation de la part d’aucun groupe. Cette action s’est soldée par une soixantaine de journalistes blessés et environ 90 arrestations.

Les tentatives des autorités, relayées par la presse, de faire passer un message de tension, de peur et de criminalisation du GSF au sein de la société, afin de discréditer les associations en faisant partie et de faire abstraction totale de leur message, ont échoué. Il est impossible dorénavant de faire omission des plus de 200.000 personnes ayant défilé le 21 juillet 2001 ; des 150 personnalités venues au forum des quatre coins du monde (malgré les inconvénients liés aux obstacles de dernière minute pour les en empêcher) et représentant toutes les tendances de la contestation à la globalisation capitaliste actuelle ; de leur engagement intellectuel et des efforts de tous vers une solution aux problèmes actuels ; des débats riches en contenu lors de la semaine du forum.

Ceux qui ont légitimé la violence se trouvent du côté du G8. Le carabinier Mario Placanica, un appelé d’une vingtaine d’années à qui on a donné une arme, a tué Carlo Giuliani, un génois de 23 ans.

Gênes, le 23 juillet 2001

Carla Goffi, Mouvement Chrétien pour la Paix (Belgique), Pascal Roy, Ecologistas en Acción & Réseau Citoyen pour l’Abolition de la Dette Extérieure (Espagne), Denise Comanne et Eric Toussaint, Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers Monde (Belgique)

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