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Ne pleure pas Argentine...

mardi 1er janvier 2002, par Nicolas Bégat

Par Martina E. Chávez

Martina Chávez, Argentine, anthropologue et sociologue, est une ancienne exilée politique de la dernière dictature Argentine.

Pays riche au moins pour ces matières premières, l’Argentine connaît aujourd’hui la misère, la banqueroute. Les Argentins, après avoir connu une descente aux enfers, imposée par les cotes par définition mal taillées du FMI, se retrouvent affamés, malades, sans éducation. La révolte gronde, mais la répression est féroce et les espoirs de trouver une solution fins. Témoignage d’une Argentine.

L’Argentine, qui n’avait pas encore cicatrisé ses blessures, cette Argentine qui pleure toujours ses morts et ses " disparus " de la dernière dictature militaire, dont on n’a jamais puni les assassins et les tortionnaires, vient encore de vivre des événements d’une extrême gravité. Une fois de plus, elle saigne et se révolte : après le soulèvement populaire de ce 19 décembre 2001, on recense officiellement plus de 28 morts, plus de 200 blessés, et quelque 551 arrestations. La majorité des victimes de la répression sont des jeunes issus des milieux populaires. Ce bilan n’est que provisoire.
Au cri de " nous avons faim ", " nous voulons vivre ", les provinces en Argentine avaient précédé depuis de nombreux mois l’explosion que l’on vient de vivre dans la province de Buenos Aires comme dans l’ensemble du pays. Les manifestants se sont pris aux symboles institutionnels, à des banques, des Mac Donalds, et autres symboles du capitalisme barbare et cannibale. Les rues se sont remplies des gens désespérés et affamés, prenant tout sur leur passage.
Les manifestants, qui ne sont ni des " terroristes " ni des " voleurs ", comme l’ont complaisamment étalé les médias argentins, et même étrangers, ont exprimé ainsi leur colère, leur désespoir, mais aussi leur détermination face à un gouvernement qui ne les écoute plus. Ils sont dépouillés de tout, même leur force de travail ne leur appartient plus, le capitalisme les a jetés dans les rues sans aucune considération d’ordre humain. Jeudi, des centaines des manifestants lançaient des pierres contre la police. À la tombée de la nuit, le panorama de la capitale était pure désolation : ça et là, on voyait encore des fumées d’incendies se mélangeant à celle des gaz des bombes lacrymogènes.
Il y a deux ans, à Jujuy, ma province d’origine, des femmes d’origine amérindienne s’étaient cousu la bouche pour dénoncer les atrocités de la politique néo-libérale. Les manifestantes voulaient dire leur ras-le-bol, de voir leurs enfants mourir de faim, ou d’une maladie quelconque depuis longtemps éradiquée dans les pays occidentaux. Ce sont les femmes qui, les premières sont à longueur de journée confrontées aux regards hagards de leurs petits-enfants affamés, le ventre et nombril pointu caractéristiques de la malnutrition chronique, conséquence de ce véritable terrorisme " fonds monétariste ", comme le nomme la population.
La presse officielle a relevé les " saccages et les pillages " des manifestants. Mais elle parle peu des saccages et des pillages qui sont le fait quotidien des grandes multinationales, véritables fauves prédateurs des ressources naturelles et humaines, comme des politiciens corrompus, émanation du capitalisme le plus barbare et le plus criminel.
Les manifestants ont été blessés par des balles en caoutchouc la plupart du temps tirées à courte distance quand ce n’était pas à bout portant, par des matraques et d’autres armes répressives. Certains manifestants ont été piétinés par les chevaux de la police montée, dont sept des Mères de la Place de Mai (moyenne d’âge 70 ans). A l’heure actuelle nous ignorons totalement quel est le bilan réel de cette répression, en particulier dans les province de l’intérieur, comme dans les prisons, où les représentants des médias vont rarement voir ce qui se passe. On ne sait malheureusement que trop bien que toute personne incarcérée est systématiquement torturée en Argentine. Nous commençons à recevoir des témoignages directs terribles sur ce qui s’est passé, sur ce qui se passe encore.

Qui sont les protagonistes de ce soulèvement populaire ?

En premier lieu il s’agit d’une frange de la population qui depuis quelque temps déjà occupaient les rues, coupaient les routes, élevait des barricades, en espérant être écoutée par les différents gouvernements. Ils se battaient souvent au corps à corps avec la gendarmerie et la police. On les appelle les " piqueteros ". Ce mouvement est né à Jujuy, à la suite de la disparition progressive des emplois à l’Ingenio Ledesma, et d’autres usines de transformation de la canne à sucre du Nord-Ouest de l’Argentine. Pour les piqueteros, la lutte pour la survie fait partie du quotidien. Ce mouvement s’est ensuite propagé au sud de l’Argentine, en Patagonie, contre l’occupation illégale de terres des indiens Mapuches par diverses multinationales. Et depuis deux ans, ce mouvement est arrivé à Buenos Aires où il a fini par prendre une ampleur considérable.
Le deuxième groupe est formé des " desocupados ", des chômeurs privés de toute ressource, mais aussi privés de logements, d’éducation, d’assistance sanitaire.
A cette frange de la population, se sont joints des ouvriers du Grand Buenos Aires, menacés de licenciement et de la fermeture de leurs usines. Des jeunes aussi, qui ne voient plus aucun avenir pour eux, mais ne désarment pas et militent dans des associations de base ou des cantines populaires pour au moins offrir un minimum à manger aux enfants de la rue.
Des femmes, en grande majorité avec leurs enfants, des vieillards sans plus aucunes ressources, se sont joints aussi au mouvement, rejoints cette fois par une grande partie de la classe moyenne qui, avec des casseroles frappées avec des ustensiles de cuisine ont défilé dans les rues, puis occupé la Place de Mai, pour signifier qu’elle aussi souffrait de plus en plus des mesures d’austérité, et même de la faim. Il n’est en effet pas rare de trouver désormais des gens de la classe moyenne qui ne font plus qu’un repas à peu près complet par jour, se contentant le reste du temps de boir du maté en grignotant un bout de pain.
Le mouvement a également été fortement renforcé par l’appui des secteurs les plus combatifs de la société argentine, les syndicats, les organisations populaires, et des militants qui depuis toujours ont dénoncé les atrocités du capitalisme, comme les Mères de la Place de Mai, lesquelles ont été sauvagement agressées et battues par la police montée, qui comme je l’écris plus haut, n’a pas hésité à renverser avec les chevaux des personnes âgées, des mères avec leurs enfants, et à les piétiner. Sept Mères ont été sérieusement blessées, dont la dirigeante du mouvement, Madame Hebe de Bonafini.

D’ajustements en réajustements...

Les mesures d’ajustement et de réajustements prôné par le Fonds Monétaire International pour faire payer une dette que le peuple n’a jamais contractée a trouvé ces limites, sa population a relevé la tête et n’accepte plus sa liquidation programmée. Cette politique mise en place par Domingo Cavallo, élève de l’école de Harvard aux Etats-Unis et ancien ministre de l’économie de la dictature, et la caste constitué par la grande oligarchie terrienne, a mis à sac l’économie du pays. La fuite massive des capitaux a d’abord été l’œuvre des militaires sous la dictature, et elle s’est poursuivie sans discontinuer jusqu’à maintenant sous tous les gouvernements civils successifs.
Parallèlement à cette fuite des capitaux, tous les gouvernements qui se sont succédés depuis la fin de la dictature ont appliqué à la lettre, les différents plans d’ajustements et de flexibilisation économique exigés par le FMI. Un Argentin sur deux est aujourd’hui sans emploi, 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. La dette s’élève aujourd’hui à 130 milliards de dollars.

L’Argentine, un pays riche

L’Argentine, un pays richissime, possède tout du point de vue des matières premières, dont le pétrole, une agriculture florissante, une industrie textile, de la métallurgie très développée, et ses terres fertiles pourraient nourrir sans problème ses 37 millions d’habitants.
Seulement la majeure partie de terres sont restées entre les mains des gros propriétaires fonciers. Aujourd’hui, avec la récession mondiale, ceux-ci ne produisent plus, et ils misent uniquement sur la bourse, comme au grand casino, et leurs avoirs se trouvent donc dans les grandes capitales occidentales. Rien n’a plus été investi dans le pays depuis la dictature militaire.
Rodriguez Saá, gouverneur de la province de San Luis, est le nouveau président par interim. Péroniste de droite, réputé pour être autoritaire et inflexible, Il sera chargé de mettre en marche encore un " plan économique" déjà exigé par les Etats-Unis qui s’ingèrent de façon éhontée dans les affaires intérieures du pays, comme si l’Argentine n’était que l’un de ses États. Ce plan visera à maintenir à tout prix la parité avec le dollar, comme l’exige les USA. Dans 90 jours, il y aura des élections pour choisir un nouveau président...

Notes personnelles

Il est 11 h du matin en France, il est 8 h du matin en Argentine. Hier, je n’ai pu joindre ma famille par téléphone ; et ce jour, je n’avais pas encore pu appeler les miens. Je viens juste de le faire maintenant. La voix de ma sœur est lointaine, mais elle raconte ; je veux avoir son point de vue et ses sentiments. Avec une voix calme et sereine, elle me dit : " Nous venons de toucher le fond. Ce qui est le plus terrible, est que les gens sont maintenant prêts à tout, ils n’ont plus peur de rien, pas même de mourir. C’est une situation qui peut aller très loin, car pour certains il y n’y a plus rien à attendre, et plus rien à perdre ".
De mon côté, j’ai tout de suite pensé que s’ils n’avaient plus rien à perdre, ils avaient peut être tout à gagner. Nous avons résisté à la plus sanglante des dictatures et nous continuons à rêver, et à mettre en place des morceaux éparpillés pour tenter de construire un autre monde.
Il y a eu des phases dans ce soulèvement populaire. La première, la plus urgente, était pour beaucoup de remplir le ventre des enfants et des vieillards affamés. Ensuite les manifestants s’en sont prix aux symboles du pouvoir et du capitalisme triomphant. Ils ont brûlé des banques, se sont attaqués à des bâtiments officiels représentant les institutions gouvernementales, mais aux demeures de la grande oligarchie terrienne, par exemple celle de Julio Alsogaray, grand ami de la dictature. Ils ont également attaqué, puis incendié, la maison de Chacho Alvarez, vice-président, et leader de la " gauche peroniste" qui, abandonnant toutes ses promesses électorales, avait démissionné face aux difficultés à résoudre, quelques mois après l’installation du gouvernement De la Rua Les révoltés ont aussi attaqué les entreprises OCA de Yabran, le maître de tout le réseau de téléphonie. Bien évidemment, la presse officielle a soigneusement omis de parler de cet aspect du soulèvement, préférant parler de bandes de pillards.
A l’heure qu’il est, nous ne savons pas encore la tournure que prendront ces événements en Argentine.
J’appelle tous nos amis français à démontrer leur solidarité en condamnant avec fermeté les actes de répression perpétrés hier et avant-hier à l’encontre des manifestants qui ont dit non à la faim, non au pillage de nos richesses non à la répression, et non à la mort.

Fait à Buenos Aires le 28 décembre 2001

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