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Derrière les affrontements, de nouveaux effets d’annonce

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Par Arnaud Zacharie


A Gênes, la violence a rattrapé les organisateurs du Genoa Social Forum. Mais qu’il s’agisse de la violence policière, rendue publique pour cause de mort d’homme, ou de la violence du libéralisme, qui affiche son triomphe sans vergogne, l’heure est au bilan, voire au pessimisme ou à la révolte.



Le G8 de Gênes, enfermé derrière des grilles métalliques, et le Genoa Social Forum, rassemblant plus de 200 000 personnes pacifiques, ont été rattrapés par la violence de quelques centaines de casseurs masqués du " black bloc " se jouant incroyablement de l’impressionnant bataillon des forces de l’ordre, ce dernier perdant tout contrôle et plongeant la ville dans un chaos indescriptible. La mort d’un manifestant et la perquisition des locaux du Media Center ont révélé des pratiques dignes de la dictature chilienne (usage d’arme à feu, évacuation des avocats avant la perquisition, violence physique arbitraire, destruction de matériels d’information, etc.).

Mais derrière la gravité de ces événements, il reste à analyser la teneur des mesures annoncées par le G 8 dans son communiqué, dans lequel les chefs de gouvernement des pays riches affirment être déterminés " à ce que la mondialisation fonctionne pour tous les citoyens, particulièrement les pays pauvres du monde ".

Derrière les effets d’annonce, le changement dans la continuité


L’annulation de la dette du Tiers Monde a été tout au long du Forum une revendication centrale pour les centaines d’organisations présentes. Elle rassemble des mouvements du monde entier (Jubilé Sud, CADTM, Focus on the Global South, ATTAC, les différentes campagnes européennes, etc.). Pourtant, le G8 se contente de " désirer impliquer davantage de pays dans l’initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE) déjà existante " (Financial Times, 23 juillet, p. 2). En clair, rien de nouveau sous le soleil, puisque le G8 ne fait que confirmer une initiative lancée dès 1996 à Lyon et renforcée en 1999 à Cologne. Une initiative profondément critiquée depuis son lancement, ceci aussi bien par les mouvements sociaux que par les organisations de l’ONU - PNUD et CNUCED - ou l’OCDE (lire Arnaud Zacharie, " La dette tenace des pays pauvres ").

La deuxième mesure annoncée avec grand fracas concerne la constitution d’un Genoa Health Trust Fund de 1,3 milliards de dollars, afin de lutter contre le SIDA, la tuberculose et la malaria. Pour Jacques Chirac, " c’est la première fois que le Nord fait un geste de solidarité en faveur du Sud " (Le Figaro, 23 juillet, p. 2).

Pourtant, à l’analyse, cette générosité affichée semble des plus ambiguës. D’abord, cette somme est dérisoire par rapport aux besoins actuels (estimée par Koffi Annan à un minimum d’urgence de 7 milliards). Ensuite, cette aumône ne provient pas de fonds nouveaux, mais bien d’une réorientation de budgets de développement déjà existants. Enfin, et c’est le plus important, cette mesure est à replacer dans le contexte du débat autour des médicaments génériques, médiatisé lors du procès de 39 multinationales contre le gouvernement sud-africain au début de cette année.

En effet, alors que la seule solution viable pour le Sud est de pouvoir profiter de médicaments génériques peu coûteux, le Fonds pour la Santé annoncé par le G8 vise le renforcement des droits de propriété intellectuelle et l’achat aux multinationales occidentales de médicaments non-génériques. A cette aune, la somme de 1,3 milliards de dollars annoncée semble des plus dérisoires et permettra davantage l’ouverture de nouveaux marchés aux firmes du Nord que la lutte efficace contre les pandémies. C’est pourquoi le G8 réaffirme dans son communiqué sa position " pour des droits de propriété intellectuelle solides et effectifs comme stimulant nécessaire pour la recherche et le développement de médicaments vitaux ".

Le troisième grand projet concerne un Plan de développement pour l’Afrique et un Forum conjoint avec les chefs d’Etat africains. Ce Plan vise en priorité l’intégration de l’Afrique dans le commerce global et l’attraction de capitaux privés internationaux. Pour Guy Verhofstadt, Premier ministre belge présidant l’Union européenne, " pour la première fois, il y a eu une volonté politique de la part des riches de s’engager dans une action de partenariat avec le continent africain " (Le Soir, 23 juillet, p. 4).

Pourtant, on ne peut analyser la teneur de ce Plan sans avoir à l’esprit les prochaines négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui se dérouleront en novembre au Qatar. On se souvient que l’échec de Seattle avait en partie été provoqué par les oppositions entre gouvernements du Nord et du Sud. Dans la foulée du projet européen faussement généreux de "Tout sauf les armes" (lire Thierry Kesteloot, " Lutte contre la pauvreté des PMA : du discours à la réalité "), les puissants de ce monde continuent donc à promouvoir l’ouverture des marchés du Sud aux firmes, aux produits (notamment les OGM) et aux capitaux du Nord, synonyme pour les paysans et les producteurs africains, déjà gravement fragilisés, de concurrence déloyale les condamnant à aller grossir les bidonvilles.

Le fatalisme du président sénégalais Abdulaye Wade, élu il y a un an pour son slogan " Sopi ! " (" Changement ! " en wolof), est à ce sujet révélateur : " On a beau être contre ce système, il faut être réaliste. Ces règles gouvernent le monde. En tant qu’économiste et chef d’Etat, j’ai décidé de les accepter. (...) Il ne faut pas se leurrer. Le développement en Afrique (...) passera (...) par un recours massif des capitaux privés " (Le Figaro, op. cit.). Des capitaux privés, hautement spéculatifs, qui ont été prônés en Amérique latine et en Asie du Sud-Est avec les résultats dramatiques que l’on connaît...

Enfin, concernant les émissions de gaz à effet de serre, le G8 a décidé de ne rien décider, tandis qu’à Bonn, le terme " légalement contraignant " a été retiré d’un accord vidé ainsi de tout son sens...

Quelle ouverture à la société civile ?

Le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, est content. Pour lui, " ce G8 a bien travaillé et s’est ouvert, pour la première fois, à la société civile " (Le Soir, op. cit.). On peut franchement se demander, à l’analyse des événements de Gênes, si Silvio Berlusconi à une quelconque idée de ce qu’est l’ouverture et la société civile. La première implique une écoute attentive et un débat démocratique sur les grandes questions de nos sociétés. Quant à la seconde, elle ne désire en rien se substituer aux citoyennes et aux citoyens du monde pour ce fondre comme acteur d’une gouvernance organique post-parlementaire voulue par la Commission européenne, et qui aurait pour conséquence de remplacer la démocratie actuelle par des prises de décision spécifiques limitées à un débat entre gouvernements et groupes d’intérêts sectoriels privés.

Ainsi, lorsque le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, affirme que " le phénomène des ONG est totalement irresponsable ; il manque de transparence et de représentativité. C’est un corpus qui ne représente souvent que lui-même, qui a la prétention d’avoir le monopole de la bonne conscience (...) ; bref, des gens intouchables ", on ne peut que constater son incompréhension du mouvement démocratique en cours. Il ne se limite en rien aux ONG, qui elles-mêmes n’ont aucunement la prétention de se l’approprier. Il n’est en rien hétérogène et est au contraire terriblement diversifié : syndicalistes, pacifistes, environnementalistes, tiers-mondistes, défenseurs des droits humains, féministes, catholiques, communistes, écologistes, socialistes, pluralistes, autonomes, paysans, simples citoyen(ne)s, etc. se rassemblent dans des forums et des manifestations. Leur but n’est en rien de se substituer aux peuples et à leurs représentants, mais simplement de mobiliser les premiers suite aux insuffisances de plus en plus dramatiques des seconds.

Il est ainsi pour le moins inquiétant qu’un ministre s’offusque que l’espace public démocratique soit abordé par d’autres franges que le monde politique. Il est tout aussi inquiétant que le G8 croit avoir répondu aux demandes des mouvements citoyens en promettant à l’avenir des Sommets plus discrets. Depuis les négociations secrètes de l’OCDE autour de projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), dénoncées par les mouvements citoyens et abandonnées sous leur pression en 1998, l’effet de Dracula, qui consiste à mettre en lumière des prises de décision discrètes et à les faire mourir suite aux réactions démocratiques des citoyen(ne)s du monde, est devenue un moyen privilégié d’éviter que le monde ne devienne une marchandise.

La démocratie est toujours en construction. Le contrôle démocratique des citoyennes et des citoyens du monde n’est encore qu’à son début et son intégration active dans les prises de décision tout autant. Il est regrettable que les gouvernements des pays riches ne s’en rendent pas compte.

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