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Une Histoire, Une Vie... Récit de Femme

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Ceci est le Chemin d’un Rallye : Le Dakar, Paris, Chanteloup. Premier Prix : Deux pains pour le goûter ! Accueil et Travail d’une directrice, d’une équipe ; l’histoire d’une famille que fréquente notre structure. (Les noms et prénoms sont fictifs)

Mme Konaté co-épouse qui a trois enfants (la première épouse a cinq enfants), arrivée en France en1 993, ne parle presque pas le français et est analphabète dans sa propre langue. Elle a les mêmes attitudes de toutes les femmes africaines.
Rapidement, elles sont à la recherche de gérer leur quotidien, d’une voie de sortie, par l’intermédiaire de l’apprentissage du français ou la recherche d’un travail, en général du ménage au noir. Les horaires décalés les frappent de plein fouet.
Elle nous demande une garde d’urgence pour le lendemain pour Abdoulah de 10 mois et Mohammed de 2 ans. Elle dit avoir trouvé un travail

"pour tout de suite".

Les enfants auprès de la mère ne sont pas de tout craintifs. Elle nous dit qu’ils mangent bien, qu’ils n’ont pas des problèmes, elle est pressée. Elle quitte le bureau de la Directrice après 45 minutes d’entretien.
Le lendemain les enfants sont accompagnés par la grande sœur qui ne nous laisse aucun renseignement pour assurer correctement la garde. Il est 7h30 du matin, et il est prévu que la mère viendra vers le « coup de 10h30 « pour les récupérer.
A 12h, la mère arrive en courant, pour récupérer les enfants. Elle ne peut pas nous parler, il faut être prête pour le repas du midi, les autres enfants rentrent de l’école pour manger.
Les enfants qui ont passé la matinée à pleurer, sans dormir et sans manger, témoignent d’une grande souffrance.

Ni les bras ni les paroles de consolation des assistantes maternelles ont réussi à minimiser l’environnement hostile à leurs yeux.

Impossible de parler d’adaptation avec la mère, nous la voyons chaque midi, mais elle ne semble pas comprendre nos soucis à l’égard de ses enfants, et elle est toujours pressée de quitter le lieu.

Elle rit lorsque elle entend que les enfants ne mangent rien et qu’ils continuent à pleurer toute la matinée.

-T’inquiètes pas, dès que j’arrive à la maison, ils s’endorment, parfois jusqu’à 17h, ils ne veulent même pas manger...

- Pas étonnant, je pense, avec tout ce qu’ils ont subi dans la mâtiné, ils ont au moins le droit d’être épuisés...

Une semaine de garde s’écoule ainsi.

J’exige un entretien avec la mère. En réunion d’équipe, j’explique que tôt ou tard, les enfants vont se résigner à être dans la structure, comme dit leur mère, mais que cela n’est en aucun cas une adaptation mais plutôt un dressage.

Mme Konate vient à mon entretien et me consacre une vingtaine de minutes. Elle dit ne pas avoir du temps, qu’elle a beaucoup à faire.

Je lui raconte la vie de la crèche pour tous les enfants, et celle de ses enfants qui ne se font pas à la structure et qui souffrent énormément de la séparation avec leur mère.

A son tour, elle m’explique que je suis folle, que les enfants ne comprennent rien. Pourquoi devrait-elle leur expliquer qu’ils vont à la crèche ?

Je découvre que Abdoulah a arrêté de manger les légumes et qu’il veut uniquement téter la mère. Mohammed, lui, mange la nourriture qu’elle fait, mais si son petit frère dort, il en profite pour téter lui aussi. La mère ajoute : - C’est juste pour le faire goûter, sinon il ne veut pas manger... en plus il est méchant, il me mord...

Et voila que les Dieux me sont tombés sur la tête... les enfants ne sont même pas sevrés !
Je lui pose la question de comment faire pour aider le mieux possible les petits.
Elle me répond » sais pas moi, c’est toi la femme-sage ».
Elle fait allusion à mon diplôme de sage-femme. Je devrais donc tout savoir.

48h plus tard, deuxième entretien. Mme Konate est égale à elle-même : souriante, gaie, pressée et pleine de bonnes intentions avec ses enfants.
Je ne la laisse pas partir. Je lui dis que les enfants mangeront dans mon bureau, elle aussi si elle le souhaite, mais qu’il faut qu’on parle.

- Tu aimes parler, toi,. C’est facile ton boulot.

Je souris...
Presque pour s’en excuser, elle continue et me dit : -

Tu es gentille, tu n’es pas comme les autres...

J’imagine qu’elle fait référence aux autres professionnels.
Elle continue et m’interroge sur ma vie.

- Combien d’enfants t’as ?
-Une..
- T’es pas courageuse, le mari va chercher une autre.
- Il a le droit, s’il le veut et s’il ne m’aime plus.
-T’es folle, c’est dur avec une autre à la maison.
- Mais je ne serais pas avec une autre à la maison. Lui, il partira avec l’autre.
- Il va se fâcher !
-Ça, c’est son problème ! Il peut se fâcher, mais moi je ne serai pas avec une autre.
-T’y es folle... T’y dit des choses..

Elle rit beaucoup.

Elle ne me laisse pas le temps pour enchaîner avec ses enfants. Je continue avant qu’elle ne termine de rire. Je lui dis que je crois qu’il faut venir le matin, après son travail, vers 10 heures et rester un peu tous les jours pour nous apprendre à faire avec les petits car visiblement nous ne savons pas faire.

Elle rit encore plus. Elle dit : -

T’y es folle mais gentille

(encore une fois mon équilibre mental est mis en cause)

- T’y es payée pour parler, t’y es femme-sage et patronne et t’y sais pas faire ?

Effectivement, avec autant de fonctions, ne pas savoir, doit lui sembler très comique.
J’essaye de négocier. Je lui demande une petite demi-heure tous les jours.
Chaque fois que je mentionne le fait qu’elle doit nous apprendre, elle rit d’avantage.
Elle dit comprendre que je ne sache pas faire. Avec un seul enfant, effectivement je ne peux pas savoir grand chose.
-

Les assistantes maternelles, quand même, elles ont beaucoup d’enfants, elles savent, non ?

Elle est belle cette femme. Elle est joyeuse, elle écoute, elle partage ; mais visiblement quelque détail nous échappe. Pourquoi elle ne veut pas rester à la crèche ?

Elle est à l’aise avec nous. Je m’y prends d’une autre manière et je lui demande de me raconter ce qu’elle fait le matin, après son travail.
Je suis sure de
sa réponse, elle va me dire : Le ménage.
Raté !

- Les courses..
- Tous les jours ?
- Mais oui...
- Mais si vous faîtes les courses tous les jours, si vous faîtes vite, vous pourriez venir après les courses une demi-heure, non ?
- T’y es folle ? Les oignons sont à 3f60 à la « Grange », les tomates à 4f 50.
« Au Mutant » la semoule est moins chère et en plus il y a des légumes en solde parfois.

Et voila le rallye de Mme Konate... Entre la Grange et le Mutant il y a 1Km 30.

- Le lait je l’achète à Leclerc... le....

Entre la Grange, Le Mutant et Leclerc il y a 4Km 30.

- Mais, Mme Konate, vous faîtes 4Km30 tous les jours ?
- Sais pas, je ne sais pas compter.
-Au total, (je compte avec elle) vous avez économisé aujourd’hui 10f 80 ?
- Sais pas, je ne sais pas compter, mais ça me fait deux pains pour le goûter des gamins. Oh zut ! Il est tard, je rentre...

Elle se précipite pour habiller les enfants, elle panique. Je l’aide et je profite pour lui poser la dernière question :

- Et l’autre, Mme Konate, elle ne vous aide pas ?
- T’y es folle, elle dort la journée ! Elle fait les nuits dans la maison des papys.

Je la laisse partir... Et voila, le mystère : 4Km 30 = 2 pains.
Je me suis aperçue que ces mathématiques-là, on ne me les avait jamais appris.

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