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Marie Ponchelet en marche vers les femmes de Srebrenica

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Par Laure Poinsot

Marie Ponchelet, artiste plasticienne, travaille avec les femmes de Srebrenica, en Bosnie. Victimes du massacre orchestré par les Serbes, en juillet 95, ces femmes accueillent l’artiste comme une thérapie collective.



Marie Ponchelet, artiste plasticienne, me reçoit chez elle dans son atelier parisien. Elle me fait d’abord voir le tapis qu’elle a rapporté de son dernier voyage en Bosnie, en juillet dernier. Il lui a été offert par une femme qu’elle a rencontrée à Tuzla, ville de Bosnie située à quelques kilomètres de Srebrenica, aujourd’hui territoire serbe. Cette femme n’a plus rien mais elle a insisté pour que Marie Ponchelet prenne ce superbe tapis de laine fait par sa mère, il y a 25 ans. Les femmes de Srebrenica ont tout perdu avec la guerre mais elles sont très généreuses, elles ont une véritable culture de l’hospitalité. Et puis, elles sont vraiment touchées que l’on vienne les voir de loin, qu’on écoute leur histoire pour pouvoir ensuite témoigner. Pendant des années, elles ont été oppressées et traitées comme des chiens par les Serbes avant d’être massacrées en juillet 1995. Evacuées dans des camps, côté Bosnie, autour de Tuzla, ces rescapées (principalement des femmes et des enfants) ont progressivement sombré dans l’oubli. Alors, rajoute Marie Ponchelet, que quelqu’un vienne les écouter, pour elles, c’est énorme !

Mettre son art au service des victimes de guerre

Marie Ponchelet, crée depuis longtemps des installations sur le thème de la guerre et de la destruction. Après le massacre de Srebrenica, elle a voulu aller sur place pour rencontrer les survivants. Pour elle, c’était une nouvelle démarche dans sa vie d’artiste. Il n’était pas question de création mais de mettre son art au service des rescapés. Elle part une première fois en 1996 pour travailler avec les enfants orphelins de Srebrenica. Pendant un mois, elle les fait dessiner, des dessins montrant des engins de guerre mais aussi des maisons. Car c’est la première chose que ces enfants dessinent, raconte Marie Ponchelet, leur maison, celle qui a été détruite mais aussi celle qu’ils aimeraient tant avoir aujourd’hui. La deuxième année, l’été 1997, Marie Ponchelet repart, cette fois-ci pour travailler avec les femmes, pour recueillir leurs témoignages sous la forme de grands posters et en faire une exposition à Tuzla. De retour à Paris avec ces récits terribles et édifiants, elle en fait un grand cahier pour une exposition organisée à la Villette.

Critiquer l’aide humanitaire

Cette même année, Marie Ponchelet fait la connaissance, à Paris, de Sadia Ombavic, d’origine bosniaque, qui est gardienne d’immeuble à Paris depuis 30 ans. Sadia Ombavic avait entendu parler des camps de rescapés de Srebrenica et voulait s’y rendre. Elle cherchait quelqu’un pour faire la route de Paris à Tuzla en plein hiver. Marie Ponchelet propose ses talents de conductrice. Ce fut une sacrée expédition de plusieurs semaines sur les routes glacées d’Europe, se souvient Marie Ponchelet. Une fois sur place, elles découvrent des camps misérables perdus dans la campagne. Des milliers de personnes vivant dans des préfabriqués construits par une ONG norvégienne, mais qui n’avaient plus, ni eau, ni électricité et étaient surpeuplés. A leur retour en France, Marie et Sadia alertent des ONG sur la situation désespérée des survivants de Srebrenica, lesquels dépêchent camions et équipes vers Tuzla. Après les massacres de juillet 1995, Le HCR et des ONG s’étaient pourtant occupé de ces camps, mais au bout de deux ans, ces organismes ont automatiquement transformé les plans humanitaires de départ en plans de développement alors que les gens des camps n’étaient pas encore prêts pour cela. Marie Ponchelet s’anime en y repensant. Elle se dit très critique du travail accompli en Bosnie par les ONG françaises et les agences onusiennes. Elle leur reproche surtout d’avoir organisé les choses sans prendre conseil auprès des femmes qui vivent dans les camps et d’avoir appliqué les plans réglementaires développés par les sièges sans vraiment les adapter à la situation locale.

L’Association des Femmes de Srebrenica

C’est lors de ce voyage d’hiver 1997 que Marie Ponchelet rencontre à Tuzla la présidente de l’Association des Femmes de Srebrenica, Harja Catic, ancienne employée de la mairie de Srebrenica, qui a perdu dans la guerre son mari et un de ses deux fils. Dès la fin des massacres, Harja Catic et plusieurs autres femmes des camps décidèrent de réagir et de s’organiser. Malgré le drame qu’elles ont toutes vécu, rapporte Marie Ponchelet avec admiration, elles ont perdu leurs hommes, leur maison, leur village aujourd’hui habité par des Serbes, elles ont gardé un dynamisme, un courage et une gaieté incroyables. Aussi, dès 1995, elles créent l’Association des Femmes de Srebrenica dont l’objectif premier était de retrouver les membres de leur famille disparus, au total 10 000 personnes qui ont été tués ou sont toujours portées disparues. L’association compte aujourd’hui plus de mille membres et agit principalement sur la région de Tuzla. Désirant attirer l’attention internationale, l’association organise de nombreuses manifestations à Tuzla et à Sarajevo ainsi que des rencontres avec des représentants de la communauté internationale et des associations. Elle diffuse un bulletin mensuel et a publié un livre de témoignages (voir ci-dessous). Elle a également créé un site internet (www.srebrenica.org) pour faciliter, entre autres, l’échange des informations sur les disparus pour la diaspora émigrée à l’étranger. Et le 11 de chaque mois, les femmes de Srebrenica se réunissent pacifiquement dans les rues de Tuzla, arborant des banderoles et des coussins sur lesquels sont brodés les noms de tous les disparus.

Lutter contre l’oubli

C’est avec la même détermination, que l’association organise chaque année, le 11 juillet, une cérémonie commémorative à Srebrenica, aujourd’hui territoire serbe, ce qui s’avère un véritable tour de force. En 1996, elles avaient fait une première tentative mais elles avaient été matraquées par la police. De son côté, Marie Ponchelet avait manifesté en France mais voyant la faible répercussion de ces actions, elle prit la décision d’aller dorénavant soutenir la manifestation des femmes de Srebrenica. Cette année, commente Marie Ponchelet, des anges gardiens, c’est-à-dire les soldats des forces internationales, ont constitué un couloir de sécurité tout au long de la route entre Tuzla et Srebrenica, pour protéger les musulmans d’éventuelles représailles des nationalistes serbes particulièrement remontés depuis l’arrestation de Milosevic. Mais il en faudrait plus pour arrêter les femmes de Srebrenica. Cette année, elles ont enfin réussi à faire déposer une pierre commémorative à l’endroit où seront enterrés, plus tard, les corps retrouvés sur les lieux du massacre. Plusieurs centaines de corps qui sont depuis peu rassemblés dans un centre d’identification à Tuzla. Seulement 60 ont pu être jusqu’ici identifiés. Sans ce travail d’identification, explique Marie Ponchelet, les femmes de Srebrenica ne peuvent pas faire leur deuil et reconstruire leur vie, tant est que cela soit possible. En attendant, elles se réjouissent que justice soit enfin faite au Tribunal Pénal International. Sans cette reconnaissance qui est essentielle, conclut Marie Ponchelet, on risque d’assister, dans les camps, à l’émergence de nouvelles générations animées de haine, de violence et de revanche.

A lire :

Justice et vérité pour la Bosnie-Herzégovine

par Andrée Michel, juin 1996, Editions Datafro
Il ne s’agit pas de prendre parti pour un peuple contre un autre mais de se prononcer pour ou contre un système fasciste qui a pignon sur rue dans le monde en ayant investi non seulement l’Etat de la Serbie et la république autoproclamée de Pale, mais aussi les enceintes internationales.

Anna, Jeanne

, Samia par Madeleine Gagnon, 2001, Fayard
De septembre 1999 à mai 2000, Madeleine Gagnon, poétesse et romancière canadienne, a rencontré les femmes aujourd’hui victimes de la guerre, en Macédoine, au Kosovo, en Bosnie mais aussi en Israël, en Palestine, au Liban, au Pakistan et au Sri Lanka. Ces femmes ont perdu leurs hommes, maris, pères, fils, amis. Certains sont morts, d’autres ont disparu. Nombre d’entre elles ont subi des sévices : viols, maisons et fermes incendiées... Témoin de leur douleur mais aussi de leur courage, Madeleine Gagnon raconte ces femmes dont plusieurs lui ont dit : « Parlez de nous pour nous sauver ».

Srebrenica 1995

, L’Eté d’une agonie, Des Femmes témoignent, 2000, L’Esprit des péninsules et Arte Editions
Peut-être ne saura-t-on jamais ce qui s’est vraiment passé en juillet 1995 dans l’enclave bosniaque de Srebrenica lorsque 10 000 personnes, principalement des hommes et des jeunes garçons, disparurent à jamais peu après l’entrée des troupes serbes dans la ville. C’est pourtant dans l’espoir de contribuer à faire connaître la vérité que paraît le présent livre qui rassemble les récits de rescapés d’un génocide perpétré sous les yeux de toute l’Europe et qui annonçait les massacres à plus grande échelle du Kosovo. 104 témoignages recueillis par l’Association des Femmes de Srebrenica

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