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Le Deuxième Sexe : un coup de tonnerre

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

1949. Paraît Le Deuxième Sexe. Je suis une jeune femme qui sort de la guerre (et de la Résistance) et je viens de publier "Comme un vol de gerfauts", qui lancera les Editions Julliard. J’écris à Beauvoir : "Vous êtes un génie. Nous sommes toutes vengées".

>Je suis la petite-fille d’une enseignante que son couvent a mal castrée et qui a quitté son mari pour suivre un amant en Argentine avec sa petite fille. Cette petite fille sera ma mère. Supérieurement douée en sciences, elle n’aura jamais le laboratoire ou la chaire qu’elle méritait, car elle s’est mariée et a eu cinq enfants. A onze ans, je mouille le bout de ma chaussure et j’écris sur le sol du cloître des Dominicaines qui m’élèvent : "Vive le féminisme." On m’en punira. C’est un laurier. Le livre de Beauvoir préside à notre rencontre, mais notre amitié véritable commencera en 1958 au moment du référendum et du combat de la gauche contre le pouvoir personnel.

>Presque autant que la lecture de cet ouvrage inoubliable m’aura passionnée la tempête qu’il soulève. Il faudrait faire un recueil de toutes les âneries et malvaillances, insultes, aberrations qui l’ont accueilli. Je les collectionne (et malheureusement pas toutes). Les André Rousseaux, Robert Kempf, André Wormser, etc. rivalisent de hargne et de fureur. Je pense que la plus belle bouse est celle posée par Mauriac, directement aux "Temps Modernes" : "Maintenant, je sais tout sur le vagin de votre patronne ! » Rigoureusement sic.

>Le même, on s’en souvient, avait publié une enquête dans le Figaro Littéraire sur ce thème dont je n’ai pas exactement les termes en mémoire, mais qui demandait grosso modo :

>"Croyez-vous que l’actuelle orientation de la littérature pour le désespoir et les sujets les plus bas ne soit pas un danger pour la morale, la nation et les Lettres elles-mêmes ?">1>

Les cibles reconnues de tous étaient Sartre et Beauvoir

>J’avais répondu que c’était une bonne plaisanterie et que "jamais la nation n’avait été aussi forte qu’au XVIe siècle où tout le monde forniquait à la bonne franquette dans une atmosphère de déchristianisation générale." Le Figaro Littéraire publia ma réponse.

>Conclusion de Mauriac sur le même journal :

>"Je ne vois plus, dans toute la littérature actuelle, que Mlle Françoise d’Eaubonne à prononcer de gros mots avec un plaisir tout neuf de petite fille émancipée">2.> Beauvoir rit beaucoup de cet échange et m’écrivit que "l’enquête" s’était terminée à la confusion de notre ennemi. C’est à cette occasion que nous prîmes notre premier pot à St-Germain-des-Prés.

>Parmi les autres zoïles, notons André Wormser qui, dans les "Lettres Françaises" d’inspiration communiste, signala qu’il lisait parfois des ouvrages où se manifestaient certaine compréhension, certaine lucidité sur les thèmes qui intéressaient le communisme, mais qu’il n’en dirait pas plus, car "je ne parle pas des livres obscènes". (Re-sic !) Et d’insister : "Je ne cite aucun nom, n’est-ce pas ?".

>Le plus fielleux : André Rousseaux traite l’auteur de "bacchante" et « ne croit pas à l’avenir de cette révolution de pédantisme et d’alcôve". Ce n’est pour lui qu’une "tentavive de destruction de la femme par une femme." Plein de compassion, le chrétien Guitton discernera dans cet essai la confession « de sa tragique histoire » par Beauvoir ! (Je crois que c’est le seul commentaire qui l’ait vraiment interloquée). Armand Hoog (qui attaquera également le post-scriptum que j’écrivis à ce livre, Le complexe de Diane) déclarera Beauvoir "humiliée d’être femme, douloureusement enfermée dans sa condition par le regard des hommes" et qui donc "refuse ce regard et cette condition". La communiste Marie-Louise Baron, brillante Résistante, écrivit que les ouvrières de Billancourt rigoleraient bien en lisant tout ça. Colette Audry répondit à cette vulgarité que c’était bien peu estimer lesdites ouvrières. (Combat, 1950), Françoise de Quersize (Francine était son pseudo) refusa d’insérer ma réponse indignée aux anathèmes de "Marie-France" en me répondant par lettre que si elle le faisait, ses jeunes lectrices se précipiteraient sur Le deuxième sexe "et que les conséquences pourraient être bien graves !" (!!!) O tempores, o mores... >3>

>Jeannette Prenant, autre journaliste communiste, qui s’indignait dans La nouvelle critique, que Beauvoir se soit consacrée à décrire tout ce qui pouvait décourager la femme de devenir épouse et mère fut pourtant la première, le 19 avril 1986, à la levée du corps de notre Castor.

>Armand Hoog, encore, décréta, que tout ce livre était "nié par le regard rayonnant qu’échangent deux amoureux", (je n’invente rien).

>Un peu plus tard, dans un restaurant, une table voisine de clients reconnaissant Beauvoir ne cessa de ricaner et de l’insulter à mi-voix, jusqu’au moment où en sortant elle leur dit ce qu’elle pensait d’eux.

>On pourrait allonger à l’infini une liste aussi désolante de bêtises et de méchancetés. Mieux vaut replacer le livre dans son contexte historique pour comprendre les motifs de cette triste manifestation de "la chiennerie française", terme de Beauvoir elle-même. On sortait de la guerre depuis à peine cinq ans, les "restrictions" se faisaient encore sentir (on ne vit reparaître des oranges qu’en 1948) et le misérable statut du Français créait l’obsession de la consommation, d’un gagne-pain qui ne soit pas sous-payé, tout ce qui constituait la force du parti Communiste. L’Eglise était la seconde puissance culturelle de cette époque et censurait la presse féminine, étendait sa puissance sur le cinéma et le théâtre ; rappelons que chez nos voisins belges "Le diable et le bon Dieu" fut, en cours de représentation, l’objet d’un mandement menaçant d’excommunication les spectateurs ! Sartre et l’existentialisme étaient aussi haïs par les croyants que le PC, et le PC les exécrait autant que sa grande rivale, l’Eglise. Sartre et Beauvoir en prenaient de tous les côtés. Les peuples qui souffrent de la pauvreté sont facilement plus puritains que les autres, comme les travailleurs exploités donnent régulièrement aux nantis des leçons de "moralité". Ce puritanisme d’époque se combinait avec la vieille tradition chrétienne restée si vivace en France laïcisée, et que le PC respectait : son potentiel révolutionnaire s’arrêtait à la frontière des mœurs. (Seuls les anars et libertaires - faibles et peu influents - avaient franchi la barrière).

>Il est difficile, un demi-siècle plus tard, d’imaginer jusqu’où allait cet anti-physis. Les femmes ne votaient que depuis 1945 et restaient soumises à la maternité involontaire, continuaient à intégrer les vieux tabous (virginité avant le mariage, morale sexuelle différente selon le sexe, etc.). Aucun livre n’aurait abordé la question de l’autonomie féminine, ce sujet même aurait semblé aberrant, "démodé comme les suffragettes", etc. Seules exceptions : le roman d’Aragon, "Les cloches de Bâle", et une traduction : "Une Chambre à soi », de V. Woolf, dans une petite édition tôt disparue, essai passé presque inaperçu qui sera en livre de poche vingt ans après. Les communistes se targaient d’être défenseurs des femmes, mais ne traitaient de leurs cas que sous trois aspects : la travailleuse, l’épouse et la mère. Jamais comme sujet autonome.

>Une audace théorique du "Deuxième Sexe" est d’avoir osé, en 1949, traiter de deux approches culturelles du sujet, le marxisme et la psychanalyse : deux sœurs ennemies, irréconciliables. C’était déjà dérangeant ; mais c’est le 2e tome, celui de la sexualité féminine, qui mit le feu aux poudres. Claudine Chonez avait prévenu Beauvoir : "On va vous massacrer !" La philosophe n’y croyait pas ; elle pensait que les ouvrages de psychanalyse avaient suffisamment initié le public français. Elle ignorait la chair à vif du lecteur devant ce même langage employé par une femme, et pour parler des femmes. Mauriac devait s’écrier : "Nous avons atteint les limites de l’abject !" (Hélas, il lui restait donc moins de vaticinations à la parution des livres de Genet !) Peut-on se souvenir que un certain nombre d’années plus tard Gallimard refusa "Thérèse et Isabelle", ce qui provoqua une crise de démence chez son auteur ? La liste des citations faites ici prouve à quel point on reste suffoqué de lire sous la plume de Mme Suzanne Lilar : "Il est temps de manquer de respect à Simone de Beauvoir." (Le malentendu du Deuxième Sexe). 1970.

>L’intérêt le plus frappant, quand on récapitule cet ensemble en 1998, c’est celui du double passage consacré à "La lesbienne" et à "L’avortement", parus sur les Temps modernes avant la sortie du livre. Ils suscitèrent cette réaction : comment prendre au sérieux un ouvrage qui prétend traiter de la condition féminine, et qui donne une telle place - deux chapitres - à deux pareils sujets si minoritaires ?

>Vingt-deux ans plus tard, en 1971, quand les mouvements "du désirant et du refus" purent s’engouffrer dans la brèche ouverte par mai 1968, avec l’héritage beauvoirien, les deux mouvements les plus percutants furent le FHAR (revendication de l’homosexualité des deux sexes) et le MLF, (renaissance du féminisme) sur la base du "Manifeste des 342", le droit à l’avortement.

>Dans les motivations si peu honorables de ce "parfum de haine" (Frédérique Vinteuil, Paris Féministe) qui reste attaché au nom de Beauvoir, même après sa mort, demeure un dernier élément de misogynie qui s’est manifesté en France - jusqu’à tout récemment - contre la femme qui écrit. En 1948, le réactionnaire Claude Elsen, (la Gazette des Lettres), pouvait écrire :
"C’est surtout à propos des femmes de lettres qu’on peut dire : le style, c’est l’homme... Quand on pense à elles, on pense tout de suite : Colette ; et puis il n’y a rien ; et puis il n’y a rien ; et puis il n’y a rien ; et puis... deux ou trois noms viennent à l’esprit."

>C’était l’époque où Nathalie Sarraute avait déjà publié Tropismes, Marguerite Yourcenar Alexis ou le traité du vain combat, Marguerite Duras ses premiers textes isolés, et Beauvoir corrigeait les épreuves du Deuxième sexe (après L’Invitée). Le Castor l’a écrit dans "La force de l’âge", à propos de l’écrivaine en France (du moins à cette époque) :
"Vieille, elle a droit au respect ; jeune, à une sorte de complicité égrillarde ; mais entre les deux, quelle volée de bois vert !"

>La pauvre Violette Leduc en a su quelque chose.

>Françoise d’Eaubonne

>P.S. : Il y a quelques années à peine, j’ai appris que dans un procès en divorce le mari avait avancé ce grief : sa femme réunissait des amies pour discuter du Deuxième Sexe...

>(1) Dans Le bon sexe illustré Tony Duvert s’est gaussé de ce genre d’"enquête formulée pour dicter la réponse, genre : "Croyez-vous que les Arabes soient voleurs et que les pauvres sentent mauvais ?" (Editions de Minuit)
(2) Je répondis à nouveau "Je vois l’œil d’aigle de l’écrivain balayant le territoire littéraire, se heurtant à ma modeste personne et me rajeunissant du nom de Mademoiselle-quoi ! le beau nom de jeune fille est un titre, ma sœur !" (Les femmes savantes).
(3) Et elle me citait « un jeune homme très cultivé (sic) qui jugeait Beauvoir d’un parti pris de réalisme navrant ! ». Tout cela est authentique.

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