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Baby-Loup, une crèche hors du commun

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Baby-Loup est une crèche peu ordinaire. Tentative d’intégration, service de proximité ? Gérée par des femmes d’un même quartier, cette initiative mérite l’attention.

En 1987, des femmes à la recherche d’un emploi pour cause de chômage de leurs maris, constatant que les modes de garde qui leur étaient proposés n’étaient pas adaptés à leurs besoins réels, décident de s’organiser pour trouver une solution.
En effet, aussi bien les heures d’ouverture, les tarifications, que le type d’accueil sont plutôt adaptés soit à des femmes qui ne travaillent pas (halte-garderie), soit à des femmes qui ont déjà un emploi stable (crèche).

Elles, souvent à la recherche d’un premier emploi et sans qualifications, ne trouvaient pas de place pour leurs enfants dans ces structures et n’avaient pas non plus les moyens économiques de payer quelqu’un.
Elles ne souhaitaient qu’un local et quelques jouets pour garder à tour de rôle leurs propres enfants.

Mais le projet, soumis aux institutions (Mairie, Médecin PMI, Assistantes Sociales), se heurtait avec des contraintes de type technique (normes du local, présence de professionnels, formation, etc.) que le groupe n’était pas en mesure d’assumer.

La naissance de l’association
Baby-Loup est née avec une philosophie qui lui est propre : "Garde d’enfants pour les femmes du quartier et par les femmes du quartier , une crèche par comme les autres pour répondre à une garde de dépannage, des situations exceptionnelles, pour l’aide à l’insertion des familles".

Mais comment s’attendre à une garde traditionnelle, alors que les familles du quartier de la Noé sont amenées à affronter une panoplie de difficultés grandissantes : chômage, échec scolaire, toxicomanie, petite et grande délinquance, familles monoparentales, analphabétisme ?

Sauvegarder nos objectifs. c’est gérer la complexité.
Il s’avère difficile en effet, d’adapter les structures habituelles de garde à ce type de réalités.
Quel est le cycle de garde d’un enfant, quels sont les critères de jugement... Où s’arrête l’urgence ?
Le temps de la désintoxication d’une mère toxicomane ? La fin d’une petite période de stage ? Un nouveau contrat intérim ?

En fait, la fragile stabilité des familles qui nous fréquentent se manifeste sur des courtes périodes... Le déséquilibre, la "galère" est leur "normalité".
Notre volonté est d’assurer dans la mesure du possible aux enfants issus de ces familles une référence de continuité indépendante des aléas de la vie de leurs parents.

Le rythme de garde d’un enfant Baby-Loup ne suit ni l’année scolaire ni l’année civile... ce rythme est celui des tentatives et échecs dans le processus d’insertion de leurs parents.

Si nous souhaitons être percutants et pragmatiques, il faut dès le plus tendre âge (voir même dès la période de grossesse) intervenir de manière informelle, chaleureuse, afin de rectifier certaines déviances. Il est bien trop tard pour intervenir quand l’enfant entre dans sa puberté et que certains handicaps (dyslexie, dysurie, alcoolisme des parents, violence) ont déjà produit leurs efforts...

Peut-être parce qu’ils portent en eux l’évidence de l’essentiel, les enfants n’ont pas besoin de justifier leur existence. Ils sont...Un point, c’est tout.
Est-ce à cause de cela qu’ils représentent un formidable lien avec la société ?
Quiconque se soit posé la question n’aura pas omis de remarquer que la présence de jeunes enfants améliore en général l’accueil réservé à leurs parents en difficulté.

Ceux qui fréquentent les milieux défavorisés ont, par ailleurs du constater que les enfants sont souvent la première raison, parfois l’unique... le dernier fil d’attachement, qui donne à des individus en échec, la force d’essayer encore.

Baby-Loup ouvre ses portes en septembre 19 91, depuis la structure est devenu une crèche gérée par 14 femmes du quartier avec un projet de formation adapté, dirigées par une Sage-Femme garante de la qualité de l’accueil.

Dans trois appartement mis à leurs disposition par la Mairie et l’OPIEVOY, tout respectant les normes qui sont propres à un lieu d’accueil petite enfance, avec un aménagement intermédiaire gardant l’apparence d’un appartement de la cité pour faciliter l’adaptation rapide des enfants dans les cas d’accueil d’urgence.

L’ensemble du projet est alors cadré sur les objectifs suivants :
- Accueil adapté aux cas d’urgence
- Plage horaire très large
- Tarifications adaptées aux revenus du quartier
- Accueil des enfants appartenant à des familles en processus d’insertion
- Formation et Insertion des femmes du quartier.

Ce qui relie cet ensemble de situations si diverses, justifiant notre intervention, est le fait que les modes de garde traditionnels ne les prennent pas en charge.
Or, notre adversaire ici est la garde au noir ou confiée à des très jeunes aînés dont on connaît les risques pour les uns et les autres.

La précarité s’installe
Notre rôle au départ était d’être un relais entre les familles et les modes de garde traditionnels. La notion de garde temporaire était prédominante.

Or, à mesure que le temps passait, la paupérisation et la fragilité des situations familiales n’étaient plus une période passager à passer.

Deux phénomènes se sont alors présentés : les familles en situation précaire étaient de plus en plus nombreuses, et chacune d’elles demeurait de manière chronique dans l’impasse.

En 91 les femmes se mobilisaient pour chercher un travail, une formation. Les années sont passées et elles n’ont toujours rien trouvé. En 93/94, on se déplaçait pour un CES ou un « petit boulot ».
Aujourd’hui, le motif évoqué pour solliciter une garde dans notre structure est de trouver "n’importe quoi, un truc, quelque chose..."

En fait, depuis notre ouverture, le seul "mode de garde" à qui Baby-Loup peut passer la main est l’Ecole Maternelle, la situation des familles ne s’améliorant pas.

Les enfants paient lourdement le prix de cette fragilité : troubles du comportement, du langage, du sommeil, d’alimentation.

Le rythme de vie des enfants est assujetti bien évidement à ce de parents. Pour une grande majorité de parents que nous côtoyons, leur vie n’est qu’une tentative d’insertion qui leur est confisquée d’avance.

Notre agrément nous permet de rester en contact avec les enfants et leurs familles jusqu’à l’âge de 6 ans, voir plus. (BL agréée crèche, halte et garderie prés et post scolaire).
Cela nous a permis de recevoir les enfants lorsque les familles expriment un besoin de garde permanente ou ponctuelle.
Lorsque les parents sont en situation de chômage, avec toutes les angoisses que cela comporte, les enfants se trouvent en Halte.
En Crèche, dès que ces parent ont trouvé un travail, pour précaire qu’elle soit l’activité, l’espoir renaît, les projets d’une vie différente explosent, pour trois ou six mois... le temps que le contrat CDD se termine.

Les enfants de Baby-Loup peuvent faire quelque heures par semaines, ou plus d’un temps complet... Certains parents, travaillant à 30 /60km de Chanteloup, vont nous confier leurs enfants pour plus de 200 heures par mois, ces enfants font le temps de travail et de transport des parents. Pour quand les 35 heures pour certains enfants aussi !?

La prévention primaire, précoce et de proximité.
A nos premiers objectifs s’ajoute le besoin d’un travail de prévention en profondeur.

Primaire parce qu’en aucun cas il ne relève de l’Enfance en Danger.

Précoce
car il s’attaque à l’origine des troubles qui plus tard feront de ces enfants des jeunes en difficulté.

De proximité car notre action se situe au cœur même de la cité avec la participation active de parents et sans disloquer l’unité familiale.

Notre activité s’est vue confortée par les demandes des différents partenaires de la Petite Enfance et de l’Action Sociale qui reconnaissent en Baby-Loup
un lieu intermédiaire entre les gardes traditionnelles et l’accueil des enfants dit "en danger".

Les motifs évoqués par nos partenaires pour ces demandes justifient d’une prise en charge rapide afin d’éviter des troubles supplémentaires qui pourraient fragiliser d’avantage les enfants. (trouble de langage, de sommeil, du comportement, violence chez les tout petits...)

La place que la société dit avoir réservé aux enfants n’est pas tout à fait celle qu’elle lui accorde réellement.

Ce constat nous a permis de définire une ligne d’action adaptée au quartier, qui mobilise les parents à participer activement au quotidien des leurs enfants, dès le plus jeune âge. Nous créons des activités très diversifiées et concrètes autour de l’enfance, pour permettre aux parents, et en particulier aux mères de familles, de s’impliquer à la vie de la structure et donc d’être présents dans le quotidien de leurs enfants.

Les initiatives de Baby-loup
"Impliquer les parents dans leur fonction de premiers éducateurs"
Etre parent dans notre société est une tâche difficile, mais être parent dans une société que l’on connaît mal soi-même l’est encore plus.

A Baby-Loup, nous partons du principe qu’il n’existe pas un seul « mode d’emploi » pour éduquer un enfant.

Notre philosophie est de favoriser l’accès et la participation des familles à la vie de la structure et à l’ensemble de l’action. Cela permet ainsi aux parents de s’exprimer et d’élaborer ensemble des projets. Mais cela donne également une opportunité pour certaines familles de rompre leur isolement et de trouver des repères dans un groupe.
Notre pratique réside surtout dans le fait de concilier les exigences de la société et les richesses culturelles et personnelles, propres à chacun. Une pratique professionnelle qui met surtout en avant le
« savoir être soi-même » et « savoir vivre avec », sans pour autant négliger le « savoir technique » et le « savoir faire de chacun ».

La monotonie des échanges entre enfants et adultes fait partie du quotidien. L’incommunicabilité est la normalité, la violence dans tous ses aspects est de rigueur .

Pour combattre ce qui peut apparaître comme une fatalité, Baby-Loup dirige toutes ses actions dans l’optique d’impliquer les parents et en priorité les mères de famille vers une réflexion de fond, un questionnement régulier à la recherche de réponses adaptées.

Notre objectif est de conduire les parents à s’approprier de leur fonction parentale.
Pour ainsi faire, nous avons conduit des actions en parallèle à la garde des enfants :
- Animation du groupe de paroles de femmes du quartier : accueil mère/enfant.
- Séminaires des femmes de quartier
- Eveil culturel : éveil à la musique et promotion à la Lecture.

Groupe de parole
Pour 1997 notre action en direction de parent se résume ainsi :
125 femmes différentes ont fréquenté et participé régulièrement aux réunions. Sur quinze soirées organisées, la fréquentation a été de trois réunions sur dix pour la majorité de ces femmes. Pour la journée, les mères peuvent fréquenter le lieu en moyenne deux fois par semaines.
Aucun père de famille ne s’est présenté, ni a manifesté une curiosité quelconque pour ces réunions.
Les sujets les plus traités en général année après année sont :
1. La difficulté à poser des limites aux enfants. Certains petits de 2 ou 3 ans sont capables de mettre leur mère systématiquement en échec.
2. L’absence du père dans l’application quotidienne de l’autorité.
3. L’alcoolisme fréquent du père.
4. La toxicomanie comme souci major de parents.
5. La violence des enfants
6. L’échec scolaire

L’autorité du père - trop souvent absent - n’est que virtuelle, elle ne se traduit que par la simple menace : « tu vas voir, je le dirai à ton père ce soir... »
Pour la plupart des femmes, la fonction maternelle est la seule raison d’exister et elles vont donc s’appliquer à le faire le mieux possible.
Leurs questionnements sont nombreux, leur recherche de mieux faire perpétuelle.

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, les parents n’ont pas démissionné : ils ne savent plus comment faire.
Ce groupe de parole qui fonctionne depuis longtemps (1992) a aussi crée de liens de voisinage.
Baby-Loup est perçu comme un espace ouvert à la discussion, où l’on peut trouver des repères. Même longtemps après le départ de leurs enfants de la crèche, les femmes continuent à participer à nos activités.

Séminaires des femmes de quartier.
Cette idée a émergé au sein du groupe de parole du vendredi soir. Depuis, 3 séminaires ont été organisés par la structure.
Un à Lille avec la participation timide de 9 femmes, le deuxième à Rouen avec une participation de 12 femmes, le dernier à St Valérie en Caux, où, pendant les vacances de février 1999, nous avons animé trois jours de discussions pour 19 femmes de quartier.

La démarche est la suivante : il faut se donner un temps pour soi en tant que femme. La solution qui apparaît est alors celle de quitter le quartier.
Les femmes sont donc amenées à négocier au sein de leur famille pour quitter la cité.
Toute une organisation doit se mettre en place. Il leur faut élaborer une véritable stratégie pour convaincre leurs maris ou compagnons de les autoriser à quitter le foyer pour trois jours.
La totalité des participantes ne font pas garder leurs enfants par la famille proche (filles, sœurs, etc), encore moins par leurs maris ! Les copines et voisines prennent le relais.
La solidarité intra-familiale ne fonctionne, même entre femmes. l’autorité des conjoints sur les femme est acceptée comme étant naturelle.

Le travail de réflexion se dirige systématiquement sur les thèmes suivants :
- Etre mère dans la cité
- les difficultés de la vie quotidienne dans une cité enfermée sur elle-même
- l’impossibilité de quitter et de s’éloigner de la famille physiquement et psychologiquement.
- la prise de distance, vécue comme un abandon.
- la place du père au sein de la famille.

La communication verbale, l’écoute, le partage, font terriblement défaut dans leur quotidienneté. La communication se réduit à donner des ordres et des contre-ordres. L’arbitraire est reconnu comme seule autorité possible.

Les outils utilisés ont été l’expression orale, l’écrit et le dessin.
Nous avons fait appel aux souvenirs des femmes, aux récits de leur propre enfance, de leurs parcours.

Lors du séminaire, la réflexion a été accompagnée par des sessions de relaxation dans le but de conduire les participantes à maîtriser leur parole, moduler leurs difficultés à prendre ou laisser la parole aux autres.

Cette action tente de conduire les participantes à systématiser la réflexion, à prendre du recul et à écouter davantage. Il s’agit d’un travail préventif contre la violence.

L’implication active des participantes doit peu à peu les conduire à trouver leur propre réponse pour gérer de manière autonome leurs difficultés.

L’objectif à long terme est que cette expérience - s’exprimer et apprendre à écouter l’autre - soit appliquée dans leur vie quotidienne.

Eveil culturel et promotion à la lecture.
Tous nos projets sont marqués par les mêmes soucis :
- Donner place à la parole
- Faire place à l’écoute

Cette action, que nous avons intitulée « Eveil culturel, Conter et SE Raconter », a comme but de confronter les enfants et les adultes à la magie des livres.
Nous partons du principe que toute action qui vise à instaurer la parole au sein de la famille, va de pair avec une amélioration de la relation adulte-enfants, enfant-école et quartier.

Le besoin de se raconter ainsi que d’entendre un récit conduit les uns et les autres à une pratique de l’écoute.
L’utilisation du livre permet aux enfants et aux adultes qui participent à l’activité de fixer l’attention sur un récit qui n’est pas modifiable, et qui, pour être raconté, doit être fidèle au récit entendu.
Le livre et son histoire impliquent la participation active de l’adulte auprès de l’enfant.
Le livre, les contes et le récit, conduisent l’enfant vers un imaginaire « actif », en opposition à la télévision, qui confine l’individu dans une attitude passive face à l’image. La télévision offre l’image, le livre et la lecture suggère les images, ce qui met le lecteur dans une position active face à l’histoire.

D’autant plus que l’enfant, pour la plupart du temps, est laissé seul devant la télévision. Si c’est bien vrai que le virtuel n’est pas mis en cause dans nos propos, c’est la solitude de l’enfant face à des images qu’il ne comprend pas toujours, qui risque de le conduire à une dangereuse passivité.
Ce formidable outil d’information joue un rôle négatif dans la communication lorsqu’il est mal utilisé.

Pour conduire ce projet nous avons engagé une Psychologue conteuse intervenante de L’Association ACCES (Action Culturelle Contre l’Exclusion et la Ségrégation).

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