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France

Ma petite entreprise

samedi 6 avril 2002, par Dominique Foufelle

Permettre l’insertion professionnelle de femmes en difficulté, c’est le pari de Nadia, Sabine et Denise, qui ont créé, il y a un an, leur restaurant aux couleurs et aux saveurs des "Femmes de la Méditerranée". Une entreprise d’économie solidaire en plein cœur de Nîmes, qui de la bouche à l’oreille est aussi un espace de convivialité et d’échanges culturels.

L’idée a germé dans la tête de Nadia Chouaki, 32 ans, d’origine algérienne, et Sabine Dardillac, 39 ans, cévenole, alors qu’elles étaient salariées dans un restaurant d’insertion à Aix-en-Provence. "Les conditions de travail étaient pénibles, l’atmosphère misogyne insoutenable. Nous étions exploitées et méprisées par un patron qui n’arrêtait pas de marteler : vous n’y arriverez jamais ! C’est un métier d’hommes !" explique Nadia Chouaki.
La situation précaire qu’elles vivaient plus de dix heures par jour derrière leurs fourneaux a été un facteur déterminant dans la création de leur entreprise. "Je connaissais bien Nîmes. J’ai suggéré à Nadia de partir, de voler de nos propres ailes et d’entreprendre quelque chose d’original pour les femmes en difficulté. Elle pensait que j’avais perdu la tête car nous n’avions pas un seul sou pour construire quoi que ce soit", souligne Sabine.

Mêmes droits, mêmes devoirs


Elles n’avaient comme ressources que leur expérience de cuisinières en restauration quand elles ont débarqué à Nîmes. Il fallait monter un projet qui "tienne la route", chercher un local et faire du porte-à-porte pour obtenir des subventions. Leur détermination, leur démarche solidaire ont fini par séduire. C’était la première fois qu’on proposait de créer une structure d’insertion pour femmes en difficulté en dehors de leur banlieue, sous forme de coopérative ouvrière employant un personnel exclusivement féminin où toutes ont les mêmes devoirs, les mêmes droits, et où les bénéfices sont équitablement partagés. "Ici, il n’y a pas de patron. Mais il y a une organisation, des règles, des exigences. Nous avons une "chefe", Nadia, nous agissons sous ses ordres, car en cuisine, c’est comme une caserne, sinon ça ne marche pas", fait remarquer Sabine. La solidarité, la compréhension, la parole, l’écoute sont les fondements de "Femmes de la Méditerranée". "C’est ce qui nous différencie des autres restaurants", note Nadia.
Nadia et Sabine ont choisi d’implanter leur structure en centre-ville pour permettre aux femmes concernées de sortir de leur isolement, quitter leur ghetto pour se rendre au travail, en apprenant à emprunter les transports en commun, à respecter les horaires, à acquérir une totale autonomie. "Ce n’est pas facile pour des femmes issues de l’immigration d’échapper à l’autorité du père, du mari ou du frère pour gagner sa vie, construire son avenir et celui de ses enfants", relève Nadia. Plusieurs d’entre elles se sont confrontées au "refus catégorique" de leur mari. Certaines ont réussi et ont pu acquérir une formation professionnelle avant d’être orientées vers d’autres établissements où elles ont été embauchées. D’autres ont pu conclure un contrat à durée indéterminée comme Kenza, une mère qui élève seule son enfant. "Kenza est notre trésor ! En très peu de temps, elle est devenue une cuisinière compétente. Elle est l’exemple d’une femme complètement insérée", note avec fierté et modestie Sabine Dardillac.
Kenza est devenue la référence des neuf femmes formées mais aussi de celles qui lui succèdent. Car les métiers de restauration sont difficiles, exigent la régularité, la rigueur et une discipline de fer.

Sous le signe de l’échange


Le restaurant affiche complet tous les jours. "Je viens régulièrement manger ici, d’abord parce que les mets sont typiquement méditerranéens, ensuite parce qu’ils sont excellents et pas chers", lance Monique Ponge, une artiste peintre cévenole. Dans un décor approprié, les clients viennent déguster les mets les plus savoureux, d’Algérie, du Maroc, de Grèce, d’Espagne, de Palestine, d’Israël... Tous les vendredis soir, le restaurant propose des rencontres à thème, organisées et animées par des associations féministes dont Femmes solidaires. "Ici, nous donnons la parole aux femmes dans leur diversité et nous permettons l’échange et les rencontres", précise Sabine. Expositions, ventes d’objets, débats, soirées musicales : la créativité et l’esprit d’initiative sont au rendez-vous. Et le public fait salle comble : "En février, nous avons dû refuser une centaine de clients lors d’une soirée consacrée à la grande chanteuse égyptienne Oum Kalsoum. Nous risquons de faire pareil pour le 8 mars !" fait remarquer Nadia, qui me lance avant de retourner à ses fourneaux "l’avenir appartient aux femmes !" .

P.-S.

Rachida Ziouche – Clara Magazine n° 70, mars 2002

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