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L’hommage à la déesse Clito d’Ange et Damnation

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

par Marie-Jo Bonnet

Ange et Damnation sont un couple de sculpteures nées dans les années 55-60, qui travaillent ensemble depuis 1986.
On a pu voir en 1991 à la chapelle de la Salpêtrière de Paris, une grandiose installation d’héroïnes féminines. On a vu aussi cet été sur Arte, dans l’émission Métropolis, un documentaire montrant leur travail réalisé durant un séjour de trois mois au riad Denise Masson de l’Institut français de Marrakech, où elles ont mis en scène une sorte de pèlerinage à sept saints et sept lallas (Madame) de Marrakech, selon une technique procédant d’une toute autre source d’inspiration. On vient de voir au Musée de l’Erotisme un ensemble de sculptures consacré cette fois-ci au plaisir des femmes et à son dévoilement.
Disons-le d’emblée : Ange et Damnation font partie de ces rares artistes contemporaines qui s’attaquent à une question neuve et difficile : la symbolisation de la sexualité féminine. On sait, depuis Lacan, que le phallus est le signifiant du désir (masculin et féminin, bien sûr), et il suffit de se promener dans les musées et les expositions, comme celle de Beaubourg intitulée « Féminimasculin, le sexe de l’art », pour voir à quel point les phallus en érection occupent la quasi totalité du champ symbolique érotique. Dans ce contexte, rares sont les femmes qui se sont risquées à remettre en question ce précepte autrement qu’à travers une critique des genres, comme Claude Cahun, ou des images phalliques comme un large courant de l’art féministe américain. C’est pourquoi, la "Déesse Clito" qu’Ange et Damnation ont présentée au Musée de l’Erotisme en compagnie d’une "Clito Coq", de "La diablesse clito et ses anges", d’un émouvant "Baiser", de la "Sainte moule" et d’une "Sainte Sébastienne", est à saluer avec enthousiasme.
Comment rendre hommage au clitoris sans le couper, si je puis dire, de son contexte organique - la vulve, les lèvres et l’ouverture sur une profondeur généralement fantasmée comme obscure (le "continent noir" de Freud), tel est le défi qu’elles ont relevé en échappant au naturalisme quasi obligé du sujet. L’intérêt de leur travail tient précisément en ce qu’elles ont mis au point un langage artistique qui obéit à une logique symbolique aux prolongements féconds. Ainsi, le clitoris, considéré par la vulgate scientifique comme l’équivalent, "en beaucoup plus petit", du pénis, est figuré par une lampe allumée, montrant que la source de jouissance des femmes est aussi une source de lumière et de prise de conscience de leur complétude érotique. Au-dessus de la lampe, est dessiné un œil, tel un troisième œil ouvrant sur le regard intérieur. Les lèvres proéminentes sont recouvertes d’un tissu bleu et sont bordées de chaque côté d’un tissu rouge d’église. On pourrait s’étonner qu’elles aient choisi le bleu pour figurer des lèvres qui sont roses dans la réalité. C’est justement là où le travail artistique s’appuie sur une intuition juste des significations symboliques, car le rouge et le bleu sont aux antipodes du spectre lumineux, créant au centre un vide dans lequel est suggéré l’invisible. Mais elles ne pouvaient pas sacraliser le clitoris sans parler des "100 millions de femmes excisées de par le monde". Un petit tableau rappelle dans un langage d’une cruelle simplicité (un couteau rouillé, une vulve sans clitoris et un cercueil) pourquoi la sexualité féminine fait l’objet d’un interdit culturel si fort et si répandu.
Si derrière l’ange se tient toujours un démon, saluons la cohérence d’un travail dont l’humour, l’insolence, le plaisir des yeux et du toucher s’est nourri des oeuvres de Niki de Saint Phalle tout en exaltant un imaginaire baroque peuplé d’Eros indignes et de démones passionnées.
A voir à partir du 9 avril prochain au Salon de mai une installation d’art funéraire et le 10 avril, (une seule journée cette fois-ci) à la Maison des Cultures du monde, 101 Bd Raspail, une installation réalisée dans le cadre du festival de l’imaginaire.

Marie-Jo Bonnet
paru dans Ex Aequo n°26, mars 1999

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