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Veuvage-le calvaire de la veuve au Congo Brazzaville

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat

par Ida Rachel Ivouba, correspondante de la pana- Brazzaville, Congo
par courtoisie de PANA

On connaissait le sort réservé aux femmes ayant « couché » avec l’ennemi. Tondues. On reste sans voix quand on sait que les Afghanes sont impunément torturées voire tuées quand leur mari veulent se débarrasser d’elles. Ici, les veuves Congolaises sont les victimes une fois de plus d’un patriarcat dominant, qui dans sa pratique la plus ignoble, est relayée par les femmes elles-mêmes.

Perdre un mari à Brazzaville est devenu, pour la majorité des femmes congolaises, une situation ahurissante, humiliante, bref un calvaire. Au nom des valeurs de la tradition, la belle-famille fait subir à la veuve un traitement cruel, voire dégradant et inhumain. Des cas de suicides ont été enregistrés dans la capitale congolaise. Henriette Mb. devait payer une somme de 500 F CFA (600 F CFA=1 US dollar) à un membre de sa belle famille - une femme désignée à cet effet - pour se rendre aux toilettes. "Il s’agit d’un besoin naturel dont je ne pouvais me passer. J’ai dû me soumettre", affirme-t-elle. Le rite traditionnel que la belle-famille se charge de faire observer, est plus contraignant pour l’épouse que pour le mari survivant. Le refus de s’y conformer est considéré comme une injure à la mémoire du conjoint disparu et à ses parents. Pourtant, le code de la famille dispose, en son article 800, que "les rites coutumiers sont volontaires et ne peuvent être imposés au veuf ou à la veuve". Durant la viduité, dont la durée varie selon les groupes ethniques, la femme dort à même le sol. Elle doit pleurer constamment, à la demande de la belle-famille qui, par ailleurs, l’autorise ou non à se nourrir et à prendre un bain. La veuve, dont les cheveux sont coupés, ne serre la main de personne. La face est couverte de boue et de cendre tant que le mari défunt n’est pas inhumé. "Pendant mon veuvage, je n’avais qu’une activité : pleurer mon mari à des heures indiquées par mes belles-sœurs. Je ne pouvais manger sans leur autorisation. Très souvent, on me nourrissait une fois la journée et tres tard la nuit, » raconte Madeleine Ok. Elle poursuit : "je n’avais pas le droit de tendre la main aux gens pour les saluer. Je l’ai fait une fois, inconsciemment, j’ai été obligée de payer une "amende" de 10.000 F CFA". Les veuves sont privées de liberté. Elles sont obligées de réduire la fréquence de leurs déplacements. Elles n’ont pas le droit de se retrouver ailleurs toute la journée. Elles doivent surtout éviter d’être surprises par la nuit hors de chez elles "de peur de rencontrer l’esprit errant du défunt mari", selon la coutume. Non seulement, les veuves doivent respecter la tradition pour se protéger de malfaiteurs ou sorciers, mais aussi et surtout, elles sont souvent considérées, à tort ou à raison, comme responsables de la mort de leurs conjoints. Ainsi s’expliquent certains traitements inacceptables imposés à dessein sur une base irrationnelle. D’ailleurs, la période est aussi l’occasion donnée à la belle-famille pour régler des comptes avec une belle-sœur qui n’etait particulièrement pas accueillante du vivant de son époux ou qui était bien traitée par son regretté époux. "N’est-ce pas elle qui dépensait tous les revenus de son mari, notre frère", disent belles-sœurs et belles tantes qui n’hésitent pas à faire pleuvoir des insultes dans un langage habille d’humour. Les intempéries éventuelles sont mises à profit pour traîner la veuve dehors, même à des heures tardives. "Je n’avais que le droit de garder la tête baissée, le dos tourné vers les autres membres de la famille", se rappelle Mme Tsalazouzi. En général, la veuve est libre de refaire sa vie. Mais, certaines familles tiennent à appliquer la coutume qui oblige la veuve à épouser un frère ou un neveu du mari. Bien des femmes refusent de jouer le jeu jusqu’à ce point, considérant une telle union comme une "trahison" de la mémoire du disparu. Dans leur majorité, les veuves sont expropriées et privées du droit de percevoir la pension et autres allocations du mari au profit de la belle-famille. Les enfants sont abandonnés à leurs mères, seules à faire face aux charges de l’éducation. Jeanne Ek. a été expulsée du domicile conjugal, ainsi que les enfants, dès la mort de son conjoint lors des combats de Brazzaville Sud. "Je ne pouvais penser un seul instant que ma belle-famille pouvait me traiter de cette manière", fait-elle observer, tres déçue. "J’ai failli me suicider, je ne supportais pas les exactions de ma belle-famille", se souvient-elle. La condition faite à la veuve, au Congo Brazzaville, est une atteinte grave à la dignité de la Congolaise et procède d’un comportement discriminatoire à l’égard de la femme, condamné par la loi. "La femme a les mêmes droits que l’homme dans le domaine de la vie privée, politique et social", proclame le préambule du code de la famille en son point 5. L’association des femmes chefs de famille et éducatrices d’enfants (FCFE) assiste juridiquement les veuves dans le recouvrement de la pension, allocations de veuvage et autres droits subséquents. "Nous avons remarqué que beaucoup de femmes ignorent leurs droits et, pour essayer de redresser la situation, en collaboration avec les femmes juristes, nous avons entrepris de sensibiliser les veuves à la lutte pour leurs droits, en leur apportant notre assistance juridique dans leurs démarches", explique Mme Yvette Mbeto, présidente de l’association. L’observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH), principale "Ong" des droits humains du pays, accorde une attention particulière à la condition de la femme, considérée comme une "personne vulnérable". Outre son concours juridique, il mène des actions destinées à rendre la femme consciente de ses droits et capable de les "faire prévaloir", explique Mme Assito Kouyate, conseillère juridique de l’OCDH, à Brazzaville. "les violences que subissent les Congolaises, les veuves en particulier, participent de plusieurs facteurs", dit-elle, dénonçant des textes non connus des bénéficiaires et très peu appliqués par les cours et tribunaux, l’influence des traditions et des coutumes sur la vie sociale. Le comportement des belles-familles est condamné par toutes les organisations concernées par l’émancipation de la femme et l’assainissement de la société. Le législateur se doit de renforcer les dispositions en vigueur en diminuant l’influence importante de la tradition. Les "Ong" de promotion et de protection des droits humains doivent élaborer des programmes d’action pour une meilleure diffusion des instruments nationaux et internationaux sur les droits des femmes. La responsabilité de la femme reste engagée dans la survivance d’actes d’une ère plutôt révolue. "Les sévices infligés à des veuves le sont par des femmes qui justifient leur comportement par le respect de la tradition et de la coutume", souligne un militant des droits de l’homme.

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