Accueil du site > Ressources > Notre Monde après le 11 septembre 2001

Notre Monde après le 11 septembre 2001

samedi 1er décembre 2001, par Nicolas Bégat

Par Malika Boussouf

Directrice de la rédaction du quotidien indépendant algérien, « Le Soir d’Algérie », psychologue de formation, journaliste, écrivaine, Malika Boussouf a publié en 1995, « Vivre traquée » aux Editions Calman Lévy. Cette communication a été faite dans le cadre du Congrès International « Mères et Paix » les 2 au 4 novembre à Villeneuve d’Asq.


Pour une fois tout le monde dit la même chose et tout le monde a raison : depuis le 11 septembre dernier, notre monde n’est plus le même. Le déluge de feu et d’acier qui s’est abattu sur les points névralgiques des Etats-Unis d’Amérique sous l’œil terrifié de la planète entière est effectivement l’un de ces déclics mystérieux de l’histoire qui fait dire que demain ne sera plus le même. Aux Etats-Unis, il n’y a pas d’autres mots, et la barbarie qui a ouvert les yeux de l’humanité sur une tragédie connue de certains, ignorée, hélas, par le reste du monde. Je fais allusion, bien sûr, à mon pays, l’Algérie, mon pays qui, depuis 10 ans connaît le drame, la terreur des terreurs en masse.
Plus de 10 ans déjà que cela dure. Plus de 100 000 victimes, des centaines de milliers de blessés et des millions de disparus. Bien sûr, lorsqu’ils s’étalent dans le temps, les chiffres peuvent ne pas avoir la même portée dramatique. Mais lorsqu’on les vit au jour le jour, d’heure en heure, il n’y a entre ce qui s’est passé chez moi et ce qui s’est passé le 11 septembre qu’une différence de degré dans le moment, pas une différence de nature dans le temps. J’ai choisi, pour illustrer ce que je viens de dire, de parler des victimes, d’autres victimes, les femmes comme toujours.

Une terreur occultée

On a beaucoup parlé de femmes algériennes qui au cours de ces dernières années, ô combien longues et douloureuses, sont allées, invitées par des amies européennes, expliquer la barbarie des groupes armés plaider les raisons de la résistance, et dans quelles conditions lamentables, de tout un peuple, raconter les massacres et le deuil au quotidien. Sans le vouloir, car ça n’était pas là le but premier, elles ont exporté un modèle inédit de combat. Elles l’ont tellement bien fait que le discours s’en est trouvé dérangeant bien malgré elles. On s’est vite aperçu de ce côté de la Méditerranée, dans beaucoup de pays européens et en Amérique, que cela commençait à faire désordre. Les témoignages étaient trop perturbants, trop culpabilisants.
Le confort moral, intellectuel et politique de très nombreux faiseurs d’opinion, de donneurs de leçons et autres distributeurs de bons et de mauvais points, s’en est trouvé perturbé. La presse occidentale presque dans son ensemble, les ONG dont on n’avait parfois jamais entendu parler, alliées à celles plus connues comme spécialisées dans les droits de l’homme ont très vitre travaillé à la mise en quarantaine. Et comment travaille-t-on au rejet de ces autres, les Algériens, à leur isolement ? Comment et quand a-t-on estimé urgent de faire taire nos voix jugées dangereuses parce qu’elles venaient rappeler avec trop d’insistance la réalité d’un monde que la globalisation veut serein malgré lui ? Un monde plongé dans la torpeur qui a oublié le sens même de la notion de combat. Un monde auquel on impose de plus en plus l’illusion d’un bien être qu’il est loin de connaître.

On savait pour l’Ethiopie, pour le Rwanda, pour la Bosnie combien de temps il avait fallu pour secouer cette Europe et cette Amérique pantouflardes. Leur silence coupable en devenait indécent. Et c’est parce que nous savions ce qu’il fallait mobiliser comme énergie pour réveiller des consciences léthargiques, voire volontairement aveugles et sourdes, obsédées hélas par le seul souci de consommation, que nous n’avons pas été étonnées un seul instant par le rejet dont nous avons été l’objet. Sans le savoir, et certainement sans le vouloir, les responsables de notre marginalisation nous ont rendu un fier service. Nous savions que notre combat était avant tout politique comme nous savions aussi combien la résistance extérieure à notre développement, à notre émancipation était politique et elle l’est toujours d’ailleurs. Mais je crois ce que nous savions par-dessus tout, par delà tous les discours, tous les reproches, tous les conseils et autres attitudes paternalistes, c’est que l’enjeu est économique.

A qui profite l’indifférence ?

Toute l’hostilité à laquelle nous avons encore aujourd’hui à faire face vis la satisfaction d’un seul objectif : pomper les richesses, commercer dans un seul sens et, pour y arriver, maintenir dans le cas qui nous intéresse, l’Algérie dans un état de dépendance économique, d’incapacité d’échange en criant au loup, autrement dit au péril intégriste quand c’est nécessaire ou en louant, c’est selon, ce même danger totalitaire.
Nous ne sommes pas dupes. Nous avons réalisé à nos dépens combien hier le discours politique occidental s’adaptait obligatoirement aux conjonctures économiques. L’Algérie est un pays riche. Il faut le dépouiller de ces richesses. Pour pouvoir le faire il faut casser ses prétentions et pour empêcher toute velléité d’émancipation, il faut lui interdire de penser, de parler, de dénoncer. « Que les Algériens restent donc chez eux, qu’ils s’entretuent la violence là-bas est une donnée culturelle, et puisque c’est aussi un fait établi, empêchons ces voix qui viennent ici prétendre que nous sommes dans l’erreur de venir nous le dire tout haut ». Un député européen, est venu nous dire expliquer chez nous que les Algériens vivaient dans la violence, baignaient dans la violence. Il nous a presque dit qu’elle était dans nos gènes et que donc nous devions nous en accommoder. Le plus ahurissant dans cette triste histoire, c’est que ce discours absurde nous a été tenu par quelqu’un qui a eu à souffrir dans sa chair des effets génocidaires du discours totalitaire, du racisme et de la discrimination raciale dans toute sa dimension inhumaine.

Femmes en première ligne

Pourquoi et en quoi un régime intégriste serait-il plus soft et donc plus acceptable, plus gérable que tous les autres régimes fascistes ? Pourquoi le « plus jamais ça » ne serait-il pas applicable en Algérie ? En quoi égorger des citoyens sans défense, décimer des villages entiers, violer des femmes, les écarteler, rôtir des bébés serait-il différent, parce que d’un genre nouveau, des massacres de millions de juifs par l’Allemagne nazie ? Pourquoi les femmes bosniaques violées auraient-elles plus que les Algériennes le droit d’être avortées en cas de grossesse ? L’argument fallacieux avancé et presque admis était que les unes étaient violées par des non-musulmans et les autres par des musulmans. La belle affaire ! ! Nous nous sommes battues pour imposer le droit à l’avortement et la reconnaissance du statut de victime du terrorisme à la jeune fille et à la femme violée. Nous ne l’avons pas encore obtenu et personne ne nous a aidées à tenter d’arracher ce droit. Tout s’est passé ici pendant que nous vivions cette quarantaine, ô combien productive et instructive, et pendant que nous vivions surtout la tragédie au quotidien.
Une tragédie que les femmes du Nord ont en majorité refusée d’admettre comme une réalité vécue de l’autre côté de la Méditerranéenne. Nous sommes toutes grâce à certains spécialistes des droits de l’Homme, passées soit pour des hystériques soit pour des alliées du pouvoir qu’il ne fallait surtout pas écouter et qu’il fallait à tout prix empêcher de parler. Ce sont des confrères français et belges qui nous ont empêchées de raconter le drame que vivait notre pays. C’est Reporter sans frontières, une ONG qui prétend lutter pour l’expression, qui nous a calomniées et tenté d’étouffer, souvent en vain, il faut le dire, notre refus d’être menées à l’abattoir. Des amis européennes et européens que nous avions sur place ont cru en la justesse de notre combat se sont opposés et ont rejeté avec force ceux qui ont tenté de nous bâillonner, et nous ont ainsi permis d’aller raconter ici et là le combat des Algériens en général et la résistance des femmes en particulier. Un combat et une résistance qui ne se sont pas fait sans heurts ni drames.
Beaucoup de celles qui, ces dernières années, ont tenu à accompagner la lutte pour l’expression plurielle, pour la démocratie et contre l’obscurantisme, y ont laissé leur vie. Quand elles ne se sont pas effondrées sous les balles terroristes, quand elles n’ont pas été sauvagement regorgées, elles ont cédé à un infarctus. Leur cœur s’est arrêté de battre avec peut-être une dernière pensée pour toutes celles qui continent à porter le flambeau. C’est donc surtout pour honorer leur mémoire que les survivantes continueront à refuser l’exploitation effroyable des principes eugénistes favorables, vous le savez, à la purification ethnique. Nous n’acceptons aucun racisme déguisé surtout lorsqu’il est justifié par l’appartenance culturelle.

Sinistres préjugés

Dans les années 50 on enseignait à la faculté de Médecine d’Alger aux futurs médecins donc, que l’Algérien était violent par nature, parce qu’il naissait sans péritoine. Cette ségrégation est inacceptable. Comment des professeurs en médecine, habitués à manipuler et disséquer des centaines de cadavres, ont-il pu proférer allégrement pareilles inepties si ce n’est qu’ils étaient mus par un racisme profond. Pareilles contrevérités, débitées froidement, devraient permettre d’ouvrir la voie aux ratonnades et surtout de justifier l’élimination physique des indigènes que nous étions alors. En écoutant parler le député européen en question, je me suis demandée un instant s’il n’avait pas été un de ces malheureux étudiants en médecine à qui on aurait bourré le crâne de pareilles énormités. Des énormités allant contre toute vérité scientifique ou principe religieux.
Nous nous souvenons en tout cas qu’au moment où nous attendions un soutien à partir du principe de l’universalité des droits imprescriptibles de la personne humaine, nous n’avons pas eu le droit à une attitude de neutralité. Cette stratégie d’isolement semble, encore aujourd’hui, répondre à une analyse de l’Algérie basée sur des thèses préétablies comme celle qui consiste à vouloir faire admettre que toutes celles et tous ceux qui en Algérie s’opposent au projet d’Etat théocrate et aux forces qui portent ce projet, comme les partis islamistes, sont systématiquement des alliés du pouvoir.

Pour l’universalité des droits humains

Cette thèse est tellement réductrice qu’elles prêteraient à sourire si ce n’étaient les souffrances endurées par nos peuples. En effet, au nom de quoi l’Algérie serait-elle réduite à deux camps ?
Que fait-on des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens qui rejettent ces deux camps et qui les combattent pour construire la démocratie ? Au nom de quoi les femmes démocrates algériennes devraient-elles oublier et mettre de côté leurs priorités à elles en tant que femmes pour rallier le camp de l’un ou de l’autre qui, de toute façon, sont objectivement alliés contre les droits de femmes ?
Est-ce au nom d’une stratégie politique ? Est-ce au nom d’une stratégie partisane ? Ou est-ce de la haute stratégie que nos détracteurs n’osent pas nous exposer de peur que nous soyons incapables de comprendre ? Il y a l’autre thèse qui prétend que « la discrimination et l’oppression en Algérie et généralement en terre d’Islam est un fait culturel ». Là aussi, nous avons des remarques à faire.
Premièrement, aucun système d’oppression ne mérite d’être érigé en fait culturel, nous avons une autre conception de la culture.
Deuxièmement, l’universalité des droits de la personne humaine exige de nous beaucoup de rigueur et beaucoup de vigilance. De la rigueur et de la vigilance pour comprendre que la discrimination des femmes en tous lieux et sous tous les cieux est un fait politique.
J’aimerais, enfin, dire à propos de cette stratégie d’isolement orchestrée par des forces qui ont choisi leur camp que nous ne la vivons pas en victimes, que nous ne la vivons pas en paranoïaques, que nous la vivons comme des militantes des droits des femmes bien décidées à gagner dans notre pays, quel que soit le prix pacifique. Aujourd’hui à l’évidence, les choses sont claires. Les fadaises de la violence génétique, du choc irréversible des civilisations, de la mondialisation sur une jambe, et pour tout dire, du racisme rentré, ont tout faux.
Ce monde, notre monde, est fait de femmes et d’hommes de races et de civilisations différentes mais de rêves et d’espérances largement communs. Ce qui nous a fait mal hier à nous, les Algériens, c’est exactement ce qui fait mal aujourd’hui au reste de l’Humanité qui ne croit pas, qui n’a jamais cru à la fin de l’Histoire.

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0