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Femmes, Islam, fondamentalisme

dimanche 1er avril 2001, par Nicolas Bégat


Le Collectif Droits des Femmes (CADAC) a organisé à Paris, le 13 mars 2001, une soirée-débat sur le thème " Femmes, Islam, fondamentalisme ". Participaient à ce débat deux intellectuelles féministes d’origine musulmane, Nawal Sadawi et Chahla Chafiq. Les Pénélopes ont filmé l’intégralité de ce débat. Voici la retranscription des deux contributions de Nawal Sadawi et Chahla Chafiq. Vous pouvez également retrouver des extraits sur Cyberfemmes

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Nawal El-Saadawi, psychiatre, chercheuse et écrivaine féministe égyptienne, membre de l’association "Arab Women Solidarity Organisation", a publié de nombreux ouvrages traduits dans plusieurs pays. Son engagement lui a valu la prison dans son pays et l’exil aux Etats-Unis. Aujourd’hui, elle vit de nouveau en Egypte où elle a également repris son activité militante sur le terrain. Chahla Chafiq est exilée politique d’origine iranienne. Sociologue de formation, elle est formatrice à l’ADRI , agence para-publique qui travaille dans le domaine de l’immigration. Ecrivaine, elle a publié plusieurs ouvrages sur les femmes et l’Islam, en particulier sur la question du voile.

Nawal El Saadawi :

"Le titre de cette intervention est intégrisme, Islam et féminisme. Je voudrais d’abord dire que l’intégrisme est un phénomène universel. En France et aux Etats-Unis, on me dit qu’intégrisme égale Islam comme si l’intégrisme était forcément lié à l’Islam. Mais ce n’est pas vrai, c’est universel. J’ai été en exil aux Etats-Unis pendant plus de 6 ans et menacée par les intégristes chrétiens qui est un mouvement très fort aux Etats-Unis. Il y a également l’intégrisme juif très fort en Israël, un intégrisme hindou, un intégrisme bouddhiste. Cela existe partout où il y a des religions. C’est un mouvement lié au renouveau religieux, cela correspond à un phénomène politique, c’est-à-dire que c’est utilisé dans le domaine politique et cela dans le sillage du néo-colonialisme mené par les Etats-Unis et repris par les gouvernements nationaux qui coopèrent avec les Etats-Unis.
C’est à dire que la religion est utilisée contre le peuple mais surtout contre les femmes. Dans toutes les religions, les femmes sont toujours inférieures aux hommes. Dans l’Hindouisme, le Christianisme, le Judaïsme, partout, à chaque fois que la religion reprend du poil de la bête, c’est dirigé contre les femmes. La religion est en fait une idéologie politique. Quand vous étudiez le Coran, le Nouveau Testament, la Gita indienne, tous les livres saints, ce sont des livres politiques car ils traitent de pouvoir, d’argent, d’économie, de guerre, de sexualité, de mariage, de tout. En fait ce sont des traités politiques et la religion est une idéologie politique. On peut se demander pourquoi on a actuellement une telle résurgence des religions, par exemple chez les Talibans en Afghanistan, en Égypte. Moi-même, j’ai été menacée par les intégristes et mon nom a été mis sur la liste des personnes à abattre. Les gens sont tués au nom de Dieu et de la religion. Pourquoi ? Quels sont les liens qui existent entre l’intégrisme et l’économie politique et les pouvoirs néo-colonialisme sur le plan national. Quelle est son origine ? C’est ce que je vais essayer de vous expliquer.
Nous sommes gouvernés par un système de pouvoir, un système patriarcal de classes. Nous vivons dans un seul monde, avec en "haut" de la pyramide, 500 multinationales possédant plus de 80% des échanges mondiaux. Et 474 personnes détiennent 50% des richesses du "monde". Comment ces 474 personnes, ces 500 multinationales peuvent-ils contrôler plusieurs milliards de gens ?! Comment s’y prennent-ils pour exploiter les gens ? Pour cela ils utilisent le nom de Dieu pour justifier l’injustifiable. Ils utilisent le nom de Dieu en politique. Quand vous essayez de critiquer quelque chose, ils disent que vous critiquez Dieu. Ces armes ont été utilisées contre moi et contre d’autres alors que je critiquais le néocolonialisme, le fossé entre les riches et les pauvres, le voile imposé aux femmes, l’excision, etc. A chaque fois, ils disaient que je critiquais Dieu. C’est facile à ce moment-là de tuer des gens pour la seule raison qu’ils critiquent Dieu.
Ceci arrive dans chaque pays, dans chaque famille. Petite, dès 7 ans, j’ai subi des discriminations au sein de ma propre famille par rapport à mon frère. Moi, je travaillais dur à l’école, à la maison, à la cuisine, pendant que lui jouait au vélo, et on lui donnait même plus de nourriture à manger. Et quand je demandais pourquoi, on me répondait que Dieu l’avait ordonné ainsi. Alors, la première lettre que j’ai écrite dans ma vie est adressée à Dieu. Je lui ai demandé : "Cher Dieu, vous qui êtes si juste, pourquoi je suis traitée comme cela. Je ne suis pas prête à croire en vous car on m’a dit que c’est Dieu qui a voulu que ce soit ainsi. Je ne suis pas prête à croire si vous ne supprimez pas cette injustice. »
Ma grand-mère paternelle était une paysanne pauvre dans un petit village. Elle s’opposait au maire qui exploitait les paysans pauvres. Le maire l’accusait d’être ignorante parce qu’elle ne savait pas lire. Elle lui disait : "Vous volez notre sueur, notre travail, Dieu vous punira." A l’époque, j’avais 5 ans. Il lui disait : « Tu es une pauvre paysanne. Tu oses parler de Dieu alors que tu ne le connais même pas. Moi, je le connais. » Il se promenait toujours avec le Coran sous le bras. Ma grand-mère lui répondait : « Moi, je connais Dieu mieux que toi car Dieu est juste. » Cela a été ma première leçon de philosophie et de religion et c’est pourquoi, à 7 ans, j’ai écrit cette lettre à Dieu pour lui dire que je n’étais prêtre à croire en Dieu que si l’on me traitait comme mon frère.
Ma deuxième leçon en religion et philosophie m’a été donnée par mon père, qui était diplômé d’une institution islamiste religieuse de haut niveau. Il avait hérité de l’esprit rebelle de ma grand-mère. Il m’a dit : « Dieu n’est pas un livre, Dieu ne sort pas d’une imprimante, Dieu est dans notre cœur. C’est par notre cœur que nous connaissons Dieu. »
Je n’ai jamais voulu accepter, avec l’évolution de mes idées, ce que le gouvernement ou les religieux nous disaient. J’ai étudié les 3 livres Saints, le Coran, l’Ancien et le Nouveau Testament, ainsi que les livres religieux du Bouddhisme et de l’Hindouisme. Ce sont des livres politiques avec des systèmes de valeurs esclavagistes. C’est pourquoi les femmes y sont considérées comme inférieures. Si nous voulons nous libérer, il faut changer cette conception de la religion et de Dieu.
Ces livres religieux prêchent une double moralité : une moralité pour les femmes, et une moralité pour les hommes ; une pour le peuple, et une pour les gens qui gouvernent. La religion ne prêche donc pas la morale car une double morale est absence de morale. Cette double moralité affecte en premier les femmes et nous en connaissons le résultat : l’enfermement à la maison, les mutilations génitales, l’oppression, les questions d’honneur, la virginité. Ainsi, la virginité n’est pas obligatoire pour qu’un homme soit considéré comme quelqu’un de moral. Les hommes peuvent avoir des relations sexuelles beaucoup plus libres. Jamais un homme ne sera jamais déshonoré pour des questions de virginité par contre les femmes, on les tue pour cela. C’est ce qu’on appelle les "crimes d’honneur". Il y a beaucoup de crimes d’honneur en Afghanistan, au Pakistan, en Égypte. La sexualité, la liberté, c’est l ’apanage des hommes alors que les femmes sont forcées de n’avoir qu’un seul homme, leur mari. La monogamie est imposée aux femmes alors que les hommes ont droit à la polygamie. Cela existe dans toutes les religions, même dans la chrétienté.
Le système patriarcal transmet le nom par le père, l’enfant porte le nom de son père et pas celui de sa mère. C’est pour cela que la femme ne peut avoir qu’un seul mari comme cela on sait de quel père est l’enfant. Le système patriarcal de classes, le système esclavagiste, tous ces systèmes sont basés sur un système patriarcal. En Égypte ancienne, les enfants portaient le nom de leur mère. Cette question du nom un gros problème, c’est une des manières d’opprimer la femme. Et cette oppression de la femme est universelle : en Orient, dans les pays arabes, mais aussi en Occident. Les musulmanes sont excisées, exploitées, mais ici en Occident, on ne peut pas non plus dire que les femmes sont libres, ni en France, ni aux Etats-Unis. Le degré d’oppression varie mais nous sommes toutes dans le même bateau avec le système patriarcal de classes. Même la circoncision est universelle. Toutes les femmes du monde entier sont en quelque sorte excisées. Freud, le "père de la psychanalyse", a symboliquement coupé le clitoris des femmes en affirmant qu’une femme normale, mûre, équilibrée, doit avoir des orgasmes seulement vaginaux et non pas clitoridiens. Il a ainsi créé la frigidité féminine. Donc les mutilations génitales féminines existent partout sur Terre. Elles sont le résultat de l’éducation. Il existe une excision du corps mais aussi une excision de l’esprit.
De même, le voile existe partout. Je vais vous raconter une histoire rapide. Dans une conférence internationale, une Américaine très maquillée regardait une saoudienne avec commisération. Je lui ai répondu qu’elle aussi portait un voile, son visage était également cachée, voilée par son maquillage. On peut appeler cela un voile post-moderne. Le maquillage, c’est le voile universel. Les plus gros bénéfices financiers du capitalisme proviennent de la vente de drogue, des armes, de médicaments et de cosmétiques pour les femmes. Donc, celles qui portent du rouge à lèvre et du maquillage participent aux profits du capitalisme. Je voudrais parler plus tard du post modernisme car je crois que les féministes ici comprennent mal le féminisme de la région dont je viens. »


Chahla Chafiq :

« Je vais enchaîner tout de suite sur une réflexion d’une autre dimension. Nawal a décrit le contexte mondial global dans lequel l’islamisme arrive à se développer et à prendre le pouvoir. Même si cette description rend compte d’un aspect très important, il faut passer, d’après moi, à un autre niveau d’analyse pour rendre compte de la complexité du tableau en ce qui concerne le projet politique de l’Islam.
Effectivement, comme l’a dit Nawal, toute religion pourrait se présenter comme une idéologie politique, toute religion peut être présentée comme une alternative sociale et politique. Mais, suffit-il d’évoquer la question du capitalisme mondial et son pouvoir économique pour expliquer le renouveau de l’Islam dans la politique ? Je pense que, peut-être, tout en acceptant ce cadre global, il faut aller dans ces sociétés pour comprendre et analyser le pourquoi de l’acceptation par le peuple, par les pauvres, les analphabètes mais également par les gens instruits, également des femmes universitaires et des gens qui étaient de gauche. Je pense que l’exemple iranien est très significatif. Dans ce pays, nous avons assisté à une prise de pouvoir par l’Islam politique sous le drapeau de la lutte anti-impérialiste. L’Iran est devenu ainsi un laboratoire pour analyser la complexité des situations. Nous avons besoin d’une approche complexe si nous ne voulons pas arriver à des résultats simplistes et si nous voulons comprendre pourquoi les femmes deviennent également les complices et non pas seulement les victimes d’un pouvoir patriarcal.
Je vais résumer quelques pistes de réflexion. Ce qui s’est passé dans ces pays dits islamistes est la chose suivante. On assiste au XXe siècle à un renouveau de l’Islam politique car ces pays sont alors dans un processus de modernisation (développement de l’industrie, du capitalisme, des institutions comme l’école, justice etc.). Personne ne pensera que ces institutions sont néfastes, personne ne pensera que l’accès à l’école est mauvais, même si cela se fait dans un système capitaliste. Mais cette modernisation s’est réalisée sans une réelle acceptation de la modernité. C’est important de distinguer modernité et modernisation. Quand je parle de la modernité, je parle de démocratie, de droits de l’homme en tant qu’acteur. Dans ces pays, c’est la modernisation qui a été acceptée par les pouvoirs dictatoriaux mais cela sans accepter la modernité, la citoyenneté et notamment la citoyenneté des femmes. Le résultat est une répression totale des mouvements sociaux et un changement complet de l’image de la modernité.
Or, si vous regardez dans la littérature de ces pays, comme l’Iran, vous voyez que les intellectuels de droite ou de gauche sont très positifs par rapport aux apports de l’Occident. L’Occident ne peut pas se réduire à l’impérialisme ou au pouvoir politique du capitalisme. L’Occident est aussi pour ces intellectuels le foyer des lumières, là où la Renaissance a permis un retour à la démocratie et aux Droits de l’Homme. Que ce passe-t-il après ? Les pouvoirs politiques occidentaux ont soutenu les pouvoirs dictatoriaux, y compris en Iran où en 1953 un gouvernement laïc a été renversé par un coup d’Etat américain en collaboration avec les Services Secrets britanniques. Avec la dégradation politique due au système dictatorial, la corruption, le vide démocratique créé par la répression des forces démocratiques et de gauche, c’est dans ce contexte que renaît le projet d’Islam politique, offrant une alternative capable de mobiliser les déshérités.
L’Islamisme, terme que j’utilise car il est basé sur l’Islam, s’est fondé sur des arguments anti-occidentaux, anti-corruption, anti-impérialisme ainsi que la chasteté. Les éléments de ce discours étaient présentés comme égalitaires et étaient donc attirants pour les intellectuels qui voyaient dans ce projet une possibilité d’égalitarisme. Par cette haine de l’Occident, qui soutient les pouvoirs dictatoriaux en Iran, l’image de l’Occident se pervertit. On assiste alors à la diabolisation de l’Occident comme étant uniquement un pouvoir impérialiste, niant de la même façon tous les résultats de la modernité. Petit à petit ce changement de l’image de l’Occident s’opère avec, en parallèle, un retour d’une stratégie identitaire pour laquelle la tradition et la religion deviennent des lieux de refuge. Cette stratégie de crispation identitaire, ce sont les femmes qui payent le prix le plus fort, car, comme l’a dit Nawal Sadawi, les femmes sont considérées comme les gardiennes de la tradition.
Ce n’est pas étonnant d’ailleurs que dans ces sociétés, que ce soit en Algérie, en Iran ou en Egypte, les femmes non voilées sont considérées comme occidentalisées, comme représentant le diable. A ceci s’ajoute toute l’inquiétude de la société patriarcale face aux mini-jupes et au rouge à lèvres. Le voile a pour philosophie de dérober la femme du regard de l’homme, pour garder la chasteté de la femme. Comme l’a dit Nawal, les racines de la religion islamique se trouvent dans une vision patriarcale du monde. Pour garder intact le pouvoir du père, il faut contrôler le corps de la femme, la sexualité de la femme. Le corps de la femme est un lieu de péché car il n’est pas maîtrisable. Pour le maîtriser, il faut la monogamie, il faut le voile etc. Toutes libertés des femmes, y compris celles de s’habiller et de se comporter comme il faut.
Le voile n’est pas qu’un simple tissu, un simple morceau d’étoffe. Le voile est un statut de la femme. Je ne peux pas accepter que le voile soit comparé à d’autres choses. Je pense que dans ce débat, il faut un point de vue philosophique pour débuter. Simone de Beauvoir a représenté ce point de vue qui est méthodologiquement très important pour moi. Si les femmes sont opprimées, si le système capitaliste est mondial, ce qui est vrai, il existe des différents degrés d’oppression des femmes. On a critiqué Beauvoir lorsqu’elle a écrit le Deuxième Sexe, on l’a critiquée de se mettre à la place des femmes du peuple. On lui a demandé comment elle pouvait savoir si ces femmes n’étaient pas plus heureuses qu’elle. Beauvoir dit une chose très intéressante au niveau méthodologique, tout en sachant que je ne suis pas d’accord sur toutes les prises de position des existentialistes. Notre point de départ n’est pas la question de l’honneur ou de la morale. Nous sommes pour la possibilité de choix, pour que les femmes puissent choisir comment elles désirent vivre, comment elles désirent s’habiller, etc.
Je pense qu’il y a une différence énorme entre une société qui laisse le choix, même dans un degré limité comme c’est le cas pour la société occidentale qui a elle-même vécu la période de l’inquisition puis a évacué la religion de l’espace public, accédant à la laïcité. La démocratie sans la laïcité n’est pas possible. C’est pourquoi des évolutions ont pu être réalisées en France et non pas en Iran sous la dictature du Shah. Il y avait, en Iran, des réformes de modernisation mais il n’y avait pas la modernité, c’est à dire la démocratie et la laïcité. Et il y a une grande différence entre ces deux situations en ce qui concerne la cause des femmes. Si on regarde la situation de la femme en Iran actuellement, pour moi, elle sert de baromètre pour mesurer la situation politique. Il y a un rapport dialectique entre la situation des femmes et les discours politiques.
Pour résumer, le problème actuel dans les pays musulmans est l’absence de laïcité qui ne permet la formation d’un espace citoyen pour que le débat politique puisse s’instaurer et les mouvements politiques se développer. Dans ce contexte, les intellectuels sont également responsables. Je pense, qu’en tant qu’intellectuels de gauche, nous avons fait une grave erreur en Iran en pensant que la question du voile était secondaire. Que la question première était la lutte anti-impérialiste, l’exploitation. Je pense qu’il y a un lien direct entre la lutte contre l’impérialisme et la lutte pour les femmes. Si on oublie cette réflexion, on risque de retomber dans le même piège dans lequel nous sommes tombés lorsque nous avons fait l’alliance avec le leader charismatique du mouvement islamiste parce que il était anti-américain, parce que il était anti-corruption, parce que il disait qu’il était pour la défense des déshérités. Ce qui manquait dans son discours, c’était la liberté et la démocratie. Ces deux notions-là sont très importantes pour le mouvement des femmes qui ne peut pas s’épanouir si on oublie que les droits des femmes font partie des premières revendications politiques. Aucune lutte n’est valable si les droits des femmes ne sont pas intégrés en tout premier lieu. »

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