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L’homophobie en question

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


par Geneviève Rail, sociologue et professeure à l’École des sciences de l’activité physique de l’Université d’Ottawa

Dans la page Idée du 9 février dernier, Yvan Petitclerc rappelait brièvement certains faits entourant « l’affaire Amélie Mauresmo ». Toutefois, il ratait une belle opportunité de discuter d’un événement médiatique d’importance : les propos outrancièrement hétérosexistes et homophobes proférés, apparemment en toute impunité, par des joueuses de tennis professionnelles. Si l’article curieusement intitulé (par qui et pourquoi ?) « Sexe et sport » permettait de briser un tant soit peu le silence intolérable qui entoure la question des lesbiennes en sport, il n’en demeure pas moins que ses effets insidieux pourraient être comparés à ceux des commentaires hétérosexistes rédigés par les journalistes australiens que M. Petitclerc paraphrasait ironiquement.
En effet, M. Petitclerc aurait pu discuter du courage d’Amélie Mauresmo de s’afficher et de s’affirmer en dépit des sanctions sociales et économiques. Encore, il aurait pu écrire sur l’homophobie (sur le plan individuel) et l’hétérosexisme (sur le plan des structures et des normes sociales) qui pèsent sur le monde du tennis professionnel, de leurs conséquences dévastatrices pour les athlètes, du silence et de l’invisibilité des lesbiennes qu’ils perpétuent, des stéréotypes et des mythes qu’ils reproduisent, des divisions qu’ils causent parmi les sportives, ou de la façon dont ils légitiment un système de normes hétérosexuelles opprimant. Plutôt, M. Petitclerc choisissait d’utiliser plus du tiers de sa colonne simplement pour dire qu’il y a des lesbiennes en sport. Ceci est d’autant plus surprenant que M. Petitclerc disait lui-même, « s’il est une chose qui ne devrait plus surprendre personne, c’est bien la présence des lesbiennes à l’avant-plan de certains sports professionnels ». Plus surprenant encore, M. Petitclerc citait le cas de Billie Jean King pour étayer ses propos, bien que cette athlète ait toujours nié son présumé lesbianisme. Pour un exemple de porte-étandard de la cause gaie, on repassera !
Outre les « faits » de l’affaire Mauresmo et la démonstration de la présence lesbienne en sport, il reste un tiers de colonne et c’est celui-là qui est le plus répugnant à mon avis. C’est que non seulement M. Petitclerc ne tente pas de dénoncer l’hétérosexisme et l’homophobie omniprésents dans le sport, mais que sa première et unique mention du terme « homophobie » est associée à sa thèse incroyable que celle-ci n’existe à peu près pas, qu’elle est exceptionnelle. M. Petitclerc semble plutôt suggérer que des « considérations de simple marketabilité » permettent aux compagnies de discriminer et d’exclure certaines personnes de leur publicité sur un produit, parce qu’elles appartiennent à un groupe social au sein duquel ce produit n’a pas encore fait son entrée. D’une part, puisqu’il s’agit d’un article sur l’affaire Mauresmo, nous serions en droit de reprendre ce dernier argument et de penser que M. Petitclerc sanctionne la discrimination à l’égard des lesbiennes sur la base de cette marketabilité (i.e., pour mieux vendre le tennis professionnel féminin, excluons donc les lesbiennes et éliminons « l’angoisse des organisateurs » de tournois et « l’image publique [négative] que cela peut donner du sport »). D’autre part, l’argument de la « simple » marketabilité est des plus rétrogrades et nous pousse vers un status quo dangereux que semble accepter M. Petitclerc : « Que l’on s’attriste de la chose ou que l’on soit plutôt indifférent ne changera rien ». Il me semble au contraire que des changements s’imposent dans l’organisation, la structure, les normes et les valeurs du monde sportif si l’on veut satisfaire les besoins de TOUTES les femmes. Un bon point de départ serait de dénoncer publiquement les comportements ou propos discriminatoires. Ceux de Martina Hingis et de Lindsay Davenport ne font pas exception et les médias ont certes un rôle à jouer en ce sens.

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