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Les pauvretés des Afro-Américaines

mercredi 1er novembre 2000, par Nicolas Bégat

par Nancy Le Nezet

Aux Etats-Unis, des droits aussi fondamentaux que ceux à l’éducation ou à la santé sont de véritables privilèges, inaccessibles aux pauvres qui composent toujours une part importante de la population américaine.

Les écoles publiques, parfois dangereuses dans les grandes villes, se caractérisent presque toujours par un niveau scolaire complètement insatisfaisant. Même en Californie, l’un des états les plus riches du pays, les établissements publics manquent cruellement de moyens. Souvent, les familles américaines doivent économiser dès la naissance des enfants pour financer leur éducation au sein d’écoles privées. Le prix d’une place à plein temps dans une simple crèche peut dépasser les mille dollars par mois, et les parents doivent continuer à payer ce genre de tarifs jusqu’à la fin des études supérieures de leurs enfants s’ils veulent leur donner une chance d’acquérir une éducation solide. Les droits d’inscriptions universitaires sont complètement démesurés, et ils augmentent avec le niveau ou la réputation des universités, ce qui engendre et renforce un système de hiérarchie sociale difficile à défier.
Au bas de cette hiérarchie, on retrouve surtout des Afro-Américains, des hispaniques et des femmes. Formant l’un des groupes les plus vulnérables, les Afro-Américaines connaissent souvent une misère profonde qui s’exprime par une pauvreté scolaire et sanitaire aussi bien que financière. Pour s’en sortir, les femmes de cette communauté, qui peuvent rarement s’offrir l’inscription dans une bonne école, doivent suivre un parcours du combattant qui brise la plupart d’entre elles. Il faut résister à la violence, à la drogue, à la prostitution, au sexisme, aux gangs, au racisme, travailler plus dur que les autres pour combler les lacunes d’une éducation publique déficiente, être brillante et enfin obtenir une bourse universitaire. C’est comme essayer de courir dans la boue sans se salir. Si on tombe une seule fois ou si les autres nous éclaboussent, tout est fini.
De cette pauvreté scolaire et de la pauvreté financière découle la troisième plaie des Afro-Américaines, sans doute la pire puisqu’elle leur coûte parfois la vie : la pauvreté sanitaire. La prise en charge de frais médicaux ne se fait que par le biais de polices d’assurance acquises soit à travers un employeur, soit en payant des mensualités exorbitantes. Il existe des fonds d’urgence pour les personnes âgées ou les plus pauvres, mais les patients doivent en général participer ; selon les cas, il faut verser entre dix et quinze dollars pour chaque visite chez le médecin, la même somme pour chaque ordonnance, ou 10% des honoraires du médecin et du prix des médicaments. Ces dépenses ne sont jamais remboursées et sont considérées comme une participation aux frais médicaux. Dans ces conditions, les plus démunis hésitent à se faire soigner s’il ne s’agit pas d’une urgence. De plus, les visites chez un spécialiste, les analyses médicales, les soins dentaires, hospitaliers ou ophtalmologiques, n’entrent pas dans la catégorie des dix ou quinze dollars et sont donc inaccessibles aux pauvres.
Les médecins, très conscients de ces inégalités sociales, s’autocensurent en ne proposant que certains traitements aux patients dans le besoin. Les femmes noires, victimes des clichés qui reflètent tristement la réalité, sont presque toujours assimilées à des "pauvres" par les médecins qui évitent de leur prescrire des remèdes coûteux. Des études montrent que les traitements efficaces contre certaines maladies du cœur, même lorsqu’ils sont peu chers, sont plus rarement prescrits aux femmes, aux Afro-Américains et aux pauvres qu’aux blancs, en raison des préjugés du corps médical et des injustices du système de couverture sociale (Cf. Hargreaves, 2000, p.569). Selon d’autres enquêtes, les Afro-Américaines ont un accès réduit aux traitements qui relèvent plus du confort que de la nécessité, toujours à cause de l’hésitation des médecins à engendrer des dépenses de santé chez les plus pauvres. Par exemple, lors de leur ménopause, les Afro-Américaines consomment beaucoup moins d’hormones médicales que les Américaines blanches, alors que le nombre de femmes noires victimes de maladies liées à l’obésité semblent montrer que la population Afro-Américaine bénéficierait de ces traitements hormonaux de manière encore plus évidente que la population blanche (Cf. Moorman..., June 2000, p. 966). Comble de la discrimination raciale, la recherche médicale elle-même est presque exclusivement orientée vers les femmes blanches, qui représentent une source de revenus bien plus étendue et stable que les patientes de couleur (Cf. Newman, 2000, p.1704).

A ces injustices directement liées à la pauvreté s’ajoutent les problèmes engendrés par le manque d’éducation de beaucoup d’Afro-Américaines. Alors que l’Amérique entière commence à s’inquiéter des menaces que porte « l’épidémie » d’obésité dont la moitié de la population est victime, les noires américaines, qui sont le segment le plus obèse cette population, continuent pour la plupart à clamer « fat is beautiful ». Elles ont gagné deux tailles depuis 1998, et avec elles un nombre accru de cancers, de problèmes cardio-vasculaires et de cas de diabète. De plus en plus d’Afro-Américaines meurent de maladies causées par leur obésité, mais elles considèrent toujours l’embonpoint comme un signe de bonne santé et ne se sentent pas concernées par les clichés de minceur de la population blanche. L’hypocrisie d’une société américaine rongée par le "politiquement correct" n’aide pas à éduquer cette population noire à risque : les corps obèses sont qualifiés de "silhouettes pleines" et les rayons de vêtements extra-larges portent le doux nom de "rayons femmes", les tailles plus normales se trouvant au rayon « demoiselles » ou « juniors » (Zondra, 2000, p.92).
Plus grave encore, les Afro-Américaines sont la cible du SIDA, seconde cause de mortalité (après le cancer) parmi les noires de 25 à 44 ans. Aujourd’hui, les noires américaines constituent plus de la moitié des nouveaux séropositifs. L’usage répandu des drogues injectées et les tabous qui entourent l’homosexualité dans cette communauté contribuent largement aux ravages créés par le virus. Mais la pauvreté et l’ignorance qui en découle sont tout aussi responsables de l’épidémie ; Tandis que certaines femmes déclarent qu’elles ignorent ce qu’est le SIDA, beaucoup croient qu’il n’atteint que les homosexuels et les prostituées et qu’il est donc inutile de se protéger lors de rapports sexuels. De manière générale, la pauvreté joue un rôle dévastateur : les femmes sont découragées par le coût habituel d’une médecine "de blancs" en laquelle elles n’ont qu’une confiance limitée, et refusent de se faire dépister ou traiter. Les plus pauvres ont un accès extrêmement limité aux soins comme aux informations préventives et sont donc affectés par l’épidémie de manière démesurée (Cf. Starling, 2000, p.136).

Pour se soigner, s’informer, il faudrait de l’argent ; pour gagner plus d’argent il faut être éduqué ; pour s’éduquer, il faut payer... Ce cercle vicieux enferme les pauvres, dont beaucoup de femmes et d’individus issus de minorités ethniques, les tenant isolés et à l’écart du rêve américain. Les solutions de fond sont complexes et impliquent sans doute une prise de conscience générale, une solidarité, un bouleversement des mentalités, nécessaires si la société américaine veut briser ce cercle. Mais le veut-elle ?


Références bibliographiques

-HARGREAVES, Sally : « Inequalities in clinical decision making for low-cost teatments », Lancet, 12/08/2000, Vol. 356 Issue 9229, p156.

-MOORMAN, Kuwabara, Millikan & Newman : "Menopausal Hormones and Breast Cancer in a Biracial Population", American Journal of Public Health, June 2000, Vol.90 Issue 6, p.966.

-NEWMAN, Laura : "New York bone-screening programme closes after blacks denied tests", Lancet, 13/05/2000, vol.355 Issue 9216, p.1704.

-STARLING, Kelly : "Why AIDS Is A Growing Threat To Black Women", Ebony, April 2000, Vol. 55 Issue 6, p136.

-ZONDRA, Hughes : "Why So Many Black Women Are Overweight", Ebony, March 2000, Vol. 55 Issue 5, p.92.

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