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Le Lef et la prostitution : le front du refus

vendredi 1er septembre 2000, par Nicolas Bégat



En 1998, le Lobby européen des femmes (LEF) a adopté une motion sur la prostitution et la traite des femmes. Cette motion est historique : pour la première fois, les femmes de l’Union européenne (le LEF représente plus de 2.700 associations de femmes) ont pris clairement position CONTRE la prostitution, contre toute forme de prostitution. Par-delà les divergences de culture, de traditions et d’appartenance politique, elles ont, en adoptant la motion, reconnu la réalité qui est celle de l’exploitation et de la misère, et pris fait et cause pour le principe de l’inviolabilité des droits de la personne. C’est un refus de faire "comme si" la prostitution était un métier, un refus de laisser croire au choix de vendre son corps, comme si c’était une marchandise.

Car la réalité de la prostitution, c’est, pour la majorité des femmes "sur le marché", l’exploitation sexuelle, incluant les traitements inhumains et dégradants, la négation de la personne (un objet de consommation, une machine à plaisir) ; c’est indissociable du proxénétisme, de la traite, de la criminalité organisée et des énormes profits qui en découlent. C’est une question d’argent, qui n’a rien à voir avec le plaisir. C’est une question de pouvoir et de violence, qui n’a rien à voir avec la morale.

La prostitution dans le monde : l’état des lieux

"Une femme de l’est se vend en moyenne pour 500 DM à Berlin et est violée par dix proxénètes avant de pouvoir commencer à travailler avec les clients. De nombreuses femmes sont attachées à des cages pour des mois et de nombreuses se blessent pour être amenées chez un docteur dans le but d’échapper à leur propriétaire. On estime qu’en 1993 seulement, 55 000 femmes de l’Europe de l’Est ont été vendues de cette manière en Allemagne et qu’après un an, seulement quelques unes d’entre elles avaient survécu ce calvaire. "
Violeta Krasnic et Zorica Mrsevic, Centre Autonome de femmes contre la violence de Belgrade, Conférence : Sexwork, sextourism and trafficking in Women, Prague, 1996.

Ce témoignage présente le nouveau visage de la prostitution. La prostitution a en effet lieu dans le contexte de la traite de femmes de pays pauvres vers les pays riches et est associée à de nombreux abus et violences affligés aux femmes qui sont vendues, "exportées" dans les pays européens et qui sont par la suite exploitées.

Il est nécessaire de présenter le phénomène de prostitution dans le contexte de globalisation de l’économie et d’internationalisation des échanges. La prostitution se développe dans le cadre de tourisme sexuel dans les pays tiers même et dans le cadre de migrations de femmes des pays pauvres vers les pays plus riches. Ces migrations sont soit spontanées, soit organisées afin d’exploiter ces femmes : femmes vendues, prostitution...

Le caractère international de la prostitution se traduit par le fait que nombre de prostituées dans les pays européens sont originaires de pays tiers. En Hollande, on estime que 30 à 60% des prostituées sont étrangères (CF:1994:21). Selon Van der Vleuten en 1991, 60% des 20 000 prostituées travaillant en Hollande sont étrangères (Mansson:1995:15). Selon le Spiegel en 1993, 55 000 de prostituées étaient importées en Allemagne (Jyrkinen:1995:10). En Italie, on estime qu’il y aurait entre 18 800 et 25 000 prostituées, dont 2000 qui auraient été trafiquées (IOM, 1996). Sachant qu’une prostituée a en moyenne 30 clients par jour, il y aurait donc de 560 à 750 000 hommes qui vont voir une prostituée chaque jour.

L’internationalisation de la prostitution est aussi à relier avec l’expansion de ce secteur, tant et si bien que les chercheurs parlent aujourd’hui de "l’industrie du sexe", qui est d’ailleurs considérée comme l’industrie en plus forte expansion dans le monde aujourd’hui. La prostitution "s’industrialise" (Jyrskinen:1995:6). De même, sur Internet, les sites pornographiques, dont certains sont très « hard », présentant les femmes comme des objets sexuels à acheter, à exploiter, à violenter, sont une des bases du développement de l’internet.

En 1996, les Américains ont dépensé plus de 9 milliards de dollars pour les vidéos pornographiques, les « peep shows », « live sex shows », programmes pornographiques de télévision payante, magazines et programmes d’ordinateur pornographiques. C’est un montant plus grand que pour l’ensemble de l’industrie des loisirs comprenant les films, la musique et le théâtre. Pour donner une autre référence, et selon l’association « War on want », $9 milliards de dollars représente la somme suffisante pour rembourser la dette des 20 pays les plus pauvres de ma planète. (Donna Hughes, http://www.uri.edu/artsci/wms/hughe...)

En 1996, on estimait que le Web avait 600 sites pornographiques commerciaux, qui généraient 1,5 millions de dollars par an. En 1997, le nombre de sites était de 10.000 et les sites les plus importants rapportaient 1 million de dollars par mois (D.Hughes).

En Europe, les législations et les pratiques

En Europe, les pays se répartissent en deux grandes catégories, les abolitionnistes et les légalistes, auxquelles il faut ajouter le cas marginal mais exemplaire de la Suède.

  1. les abolitionnistes regroupent essentiellement les pays qui ont signé la Convention de l’ONU de 1949 sur la suppression de la traite des êtres humains (Belgique, France, Italie, Luxembourg, Portugal, Danemark). En principe, ils luttent contre l’exploitation de la prostitution, c’est à dire contre les proxénètes, ou ceux qui louent des chambres ou des studios. La pratique est parfois bien différente, les prostituées faisant l’objet de rafles au nom de l’ordre public ou pour des contrôles d’identité (ce qui est aussi laissé à la discrétion de la police). On constate des changements, qui ne vont pas tous dans le même sens. En Italie, il y a quelques mois, la Ministre Turco a proposé une nouvelle loi pour "protéger" les prostituées et mieux organiser et réglementer leur travail. En Belgique, par contre, des membres du Sénat sont en train de préparer un manifeste contre la prostitution, et ceci dans la poursuite de leurs travaux sur la traite des êtres humains.

  2. les légalistes ou réglementaristes se veulent pragmatiques ; ils considèrent qu’il faut reconnaître le droit à se prostituer et organiser cette activité (ce travail) dans le meilleur cadre possible, c’est à dire en respectant des normes d’hygiène et de protection de travail (c’est le cas de l’Allemagne, des Pays-Bas et, depuis peu, de l’Espagne). C’est une véritable reconnaissance officielle, gouvernementale, que les femmes sont des objets sexuels, à mettre sur le marché, de consommation immédiate. En même temps, cette officialisation ne permet pas d’éviter le développement de la prostitution illégale, et ces expériences démontrent que les femmes continuent à être exploitées.

  3. La Suède a adopté en 1999 une loi qui se veut un instrument global de lutte contre la violence envers les femmes. veut lutter contre bien plus loin que ce que l’on retient essentiellement quand il s’agit de prostitution, à savoir la sanction des clients. Car cette loi, qui se veut donc anti-prostitution, est largement une loi qui veut lutter contre toute violence envers les femmes, et qui, dans le domaine de la prostitution, a décidé de montrer comment lutter contre l’exploitation des corps.

L’Union européenne

n’a pas encore pris position sur la prostitution, et on ne peut pas dire qu’il y ait consensus en la matière. Pas de déclaration unanime d’un Conseil des ministres européens, pas de déclaration de la Commission européenne (il y a bien eu deux communications sur la traite des femmes, qui évitent assez soigneusement le sujet de la prostitution) ; les programmes qui financent des actions contre la violence envers les femmes ne sont pas dans la même ligne et soutiennent (par hasard ?) des projets qui ont des positions légalistes de la prostitution.

Le Parlement européen est intéressé par la chose, mais lui non plus ne parle pas d’une seule voix. Le dernier rapport sur la traite des êtres humains présenté par Patsy Sörensen et adopté en mai 2000 reste ambigu par rapport à la prostitution, dans la mesure où, tout en proposant des mesures contre la traite, il se déclare contre la prostitution forcée, ce qui sous-entend une acceptation de la prostitution « choisie ».

D’un point de vue international, les négociations sur la Nouvelle convention sur le crime organisé et son protocole sur la traite des êtres humains reflètent ces tendances divergentes. Ce n’est pas le cas de la Recommandation adoptée en mai dernier par le Conseil de l’Europe, qui est beaucoup plus claire dans sa définition, mais a été signée avec des réserves par les Pays-Bas et l’Allemagne.

Circonscrire le problème...

La prostitution a aussi changé de nature. Elle existe dans le cadre de l’expansion de l’industrie du sexe et de la globalisation de l’économie. En Europe, elle ne concerne plus seulement les femmes des pays européens, mais aussi des femmes qui sont importées de l’Europe Centrale et de l’Est, d’Asie, d’Amérique Latine, d’Afrique... C’est donc dans ce cadre que la lutte contre la prostitution et les abus que subissent les prostituées doit avoir lieu.

Mais elle reste indissociable des autres violences masculines exercées à l’encontre des femmes. Plus encore que pour d’autres formes de violences (par exemple, la violence domestique), on manque de données sur les violences liées à la prostitution. Une étude menée à San Francisco montre que 82% des prostituées ont été agressées physiquement et que 68% d’entre elles ont été violées (citée par D. Hughes). Au Canada et aux Etats Unis, les femmes dans la prostitution ont un taux de mortalité environ 40 fois plus important que la moyenne nationale. Aux Etats Unis, on estime que 70% des prostituées subissent chaque année de multiples viols, certaines étant violées une fois par semaine. (données citées par Earl Hadley, qui donne les références dans son article « Prostitution -Solutions for A Global Problem », sur http://www.genderpolicy.org)

La santé des prostituées, si elle reste une préoccupation, c’est du point de vue du consommateur-client, et l’on voit les pays qui "organisent" la prostitution organiser aussi les contrôles sanitaires réguliers. Mais qui se soucie des multiples complications gynécologiques, de la santé mentale des femmes qui vivent dans l’angoisse et la violence, des dépendances liées aux drogues et à l’alcool ? Quelles sont les données qui permettent d’illustrer l’ampleur des violences subies par les femmes dans la prostitution ?

L’action du LEF

Sur base de sa motion, le LEF fait pression à la fois auprès des institutions nationales, européennes, et internationales pour que la prostitution soit combattue et reconnue comme une violence envers les femmes et une violation des droits fondamentaux. Le LEF suit de près la nouvelle Convention sur le crime transnational organisé, qui doit aussi définir la traite des êtres humains et tente de faire accepter une définition de la traite qui protège au mieux les victimes de la traite et de la prostitution.

Le LEF fait pression pour que des solutions globales soient mises en place :

  • Mettre en application les principaux outils internationaux de référence aux droits de la personne, et notamment la Convention de 1949 sur la suppression de la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui, la CEDAW (Convention pour l’élimination de toutes les formes de violences envers les femmes) et la nouvelle recommandation du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe

  • Poursuivre toutes les formes de proxénétisme aux niveaux national et international
    - Responsabiliser les clients pour qu’il sache qu’il est complice d’un acteur, le proxénète.

  • Stimuler le débat sur la prostitution, en le replaçant dans le contexte des rapports de pouvoir entre femmes et hommes, du continuum de violences, des rapports économiques (marchandisation de l’image et des corps, développement de la pornographie et de « l’industrie du sexe »), et de la globalisation.

  • Développer des politiques de prévention dans les pays d’accueil et des projets économiques qui donnent aux femmes des alternatives aux mirages de l’Ouest.

La motion du LEF contre la prostitution et la traite des femmes indique que la protection efficace des droits humains dépendra de la place accordée aux femmes dans tous les domaines de la vie ; elle sera intimement liée à la mise en œuvre de stratégies adaptées qui permettront aux femmes et aux hommes de négocier un nouveau contrat de genre. Celui-ci devrait être, pour les femmes aussi, plus satisfaisant que de revendiquer le droit de se payer les services sexuels d’un homme.

P.-S.

Colette Detroy

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