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C’est la récré : les filles d’un côté, les garçons de l’autre !

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat



Sur les bancs de nos écoles, le credo laïc impose que l’on ne fasse pas de différences entre les enfants, quelles que soient leurs origines sociales ou religieuses et qu’ils soient filles ou garçons. Or il est indéniable que la différence des sexes se manifeste et se met en scène dans l’enceinte de l’école. Ceci ne prêterait qu’à sourire si cela ne se produisait pas, trop souvent, au détriment des filles. Et le lieu flagrant de ces inégalités est la bonne vieille cours de récréation, pourtant considérée comme un espace neutre par excellence.

En effet, si pendant la classe une certaine mixité égalitaire prévaut, c’est la lutte pure et dure qui prime dans la cours de récréation et cela dès la maternelle : les garçons d’un côté ; les files de l’autre ; circulez, il n’y a rien à partager ! De prime abord, cette ségrégation, qui s’impose comme une évidence, est acceptée par tous. Par les enfants bien sûr mais aussi par les enseignants qui y voient là une affirmation pure et simple des lois de la nature. Pourtant, à y regarder de plus près, le plus naturaliste des psychologues ne pourrait pas nier que cette séparation sexuelle soi-disant spontanée et naturelle procède principalement d’un phénomène de groupe et ne relève en rien d’un choix individuel. Plus d’un garçon s’est fait battre par ses congénères pour avoir osé jouer avec les filles pendant la récré. Plus d’une fille s’est fait tirer les nattes pour avoir fricoter avec les garçons. Il n’est pas franchement étonnant alors de constater que les récidives de mixité sociale dans la cour de récréation se font plutôt rares. En revanche, ces mêmes garçons et filles ne montreront aucune difficulté à jouer ensemble dès qu’ils auront quitté l’école.

Dans cet « apartheid » de bon aloi que constitue la cour de récréation, les garçons se manifestent en premier lieu par la violence, s’amusant accessoirement à bousculer les jeux des filles et à se moquer d’elles. Plus déterminant encore, ils finissent toujours par occuper le centre de la cour, ne laissant aux filles que les marges pour jouer. Brutalisées par les garçons, les filles voient leur espace de jeux réduit au strict minimum et leur esprit de curiosité et de dynamisme n’est pas vraiment encouragé par les jeux de marelle ou de corde à sauter. C’est ce que les enseignants soulignent en d’autres termes lorsqu’ils affirment avec fatalité : « les garçons ont besoin de se dépenser alors que les filles préfèrent discuter tranquillement entre elles ». Cette « économie » sexiste de l’espace est consacrée par les jeux de ballons, tout autant injustement monopolisés par les garçons. Nouvelle frustration pour les filles : ne pouvant toucher le ballon, elles se désintéresseront progressivement de ces jeux. Pourtant ce sont principalement ces jeux collectifs et physiques qui introduisent les notions essentielles de coordination physique, de coopération et de solidarité, renvoyant de nouveau les filles à leur soi-disante passivité toute féminine.

Mais si les filles sont exclues du centre de la cour et des jeux de mouvements par les garçons, d’ailleurs souvent après force résistance, les garçons, quant à eux, ne s’aventurent pas plus à des jeux moins violents par peur d’être stigmatisés puis rejetés par leurs pairs. Car c’est la honte de jouer à des jeux de filles, phrase immanquablement lancée en guise d’avertissement. On observe que ce traitement inégalitaire est imposé unilatéralement par les garçons aux filles et, de la même manière, par les plus grands aux plus petits. C’est le règne intraitable de la domination du masculin sur le féminin et du plus grand sur le plus petit qui se met en place dans la cour de récréation. Courant dans tous les sens dans l’irrespect le plus total les uns des autres, les garçons transforment la cour de récréation en une véritable jungle.

Quand est-il alors de la fonction éducatrice de l’école, principal lieu de sociabilisation des enfants ? Avec le règne du plus fort qui prévaut dans la cour, la violence y est d’une certaine manière institutionnalisée et intériorisée par les garçons... et bien sûr aussi par les filles qui finissent par l’accepter. Moins d’espace, moins mobiles, moins bruyantes, moins visibles... la cour de récréation vient consigner la position minorante des filles. Pourquoi les enseignants n’interviennent-ils pas ? Pourquoi considèrent-ils que la cour de récréation constitue une ségrégation inévitable alors qu’ils exigent parallèlement une certaine mixité en classe ? Mal nécessaire ? Exutoire inéluctable ? manque de moyens ? quel que soit la justification, cette opposition de comportement radicale dans un même lieu éducatif ne peut-elle être vécue par les enfants autrement que comme une contradiction fondamentale ? Alors qu’une atmosphère d’interaction harmonieuse leur est demandée pendant la classe autour d’activités programmées, la cour de récréation représente à leurs yeux une désorganisation totale mais voulue. En poussant le raisonnement, on pourrait presque parler d’incitation volontaire à la violence... et pour les parents qui auront expérimenté la cour de récréation, cette affirmation est à peine exagérée.

Il ne nous reste plus qu’à espérer que les enseignants réaliseront un jour la nécessité d’instaurer pendant la récréation un minimum de règles positives et socialisantes, au-delà des stricts impératifs de sécurité. S’ils estiment que la récréation n’est pas de leur ressort, ils y trouveraient au moins l’avantage de ne pas retrouver de véritables monstres incontrôlables au moment de recommencer la classe. Et s’ils pensent que la récréation est l’occasion pour les enfants d’apprendre à régler eux-mêmes leurs conflits, n’ont-ils jamais fait l’expérience d’une foule d’adultes en délire enfermés dans une petite salle d’attente : la cour de récréation, c’est très similaire !


Lire à ce sujet « La mixité à l’école primaire » de Claude Zaïdman, 1996, bibliothèque du féminisme à l’Harmattan.

P.-S.

Laure Poinsot

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