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Rayon jouets

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat



Dans leur conception et leur fabrication, leur positionnement aux rayons des revendeurs, les affiches et spots publicitaires qu’ils inspirent, les jeux et jouets sont en majorité très ouvertement sexués. Et pas grand monde ne s’en offusque. On ne peut cependant nier leur importance dans le développement de l’enfant. Les joujoux préparent-ils le terrain du sexisme ? C’est la question que nous avons posée à la psychothérapeute Suzanne Robert-Ouvray au cours d’un entretien.


Le bébé, on le sait à présent depuis belle lurette, n’a aucunement conscience d’appartenir à tel ou tel sexe : cette différenciation ne lui apparaît que vers 4 ans. La psychopédagogie ayant par ailleurs établi que le développement psychomoteur, dans ses grandes lignes, passe par les mêmes étapes chez tous les nouveaux êtres humains, on ne voit aucune justification à cibler "fille" ou "garçon" les jouets "premiers âges" ou ceux dits d’éveil qui les suivent. Mais entrez donc dans un magasin spécialisé et demandez conseil sur l’achat d’un jouet pour un bébé : il y a gros à parier que la première question qu’on vous posera sera : "C’est pour une fille ou un garçon ?" ! Des grands magasins poussant jusqu’à varier la couleur du papier cadeau et de son ruban - rose ou bleu, bien sûr.
Certes, les fabricants se tiennent à la page, et les premiers jouets suivent à peu près tous les mêmes principes, pédagogiquement corrects. On ne remarque pas moins chez certains de subtiles différences. Les couleurs conseillées pour les filles donnent dans les tendres pastels, les teintes dynamiques semblant mieux convenir aux garçons (on retrouve là, les gammes proposées, pour ne pas dire imposées, dans les vêtements). A côté des thèmes considérés comme universels (les animaux), on trouve voitures et pompiers destinés aux garçons, maisonnettes et poupées destinées aux filles. Une offre qui précède de beaucoup la demande - si tant est qu’une telle demande existe ailleurs que dans les schémas parentaux, ce que l’offre envahissante rend justement difficile à vérifier.

Identification orientée

L’âge de 3 ans marque une frontière, avec des jouets sollicitant un imaginaire plus sophistiqué, et déjà fermement orienté. Cette fois encore, les fabricants suivent bien les préceptes des psychopédagogues : l’enfant entre dans une période d’identification ; il adore (entre autres) les jouets qui lui permettent d’imiter les adultes. Le problème étant qu’on ne lui laisse guère de choix sur les modèles. Comme l’avait mis en évidence l’étude menée par l’association "Du côté des filles" à propos des albums illustrés, le partage des rôles frise ici la caricature ; il ne correspond même plus à ce que, en France du moins, beaucoup d’enfants vivent dans leur famille. A une époque où la majorité des mères occupent un emploi (ou y aspirent), et où le souhait de toutes, y compris des "femmes au foyer", est d’expédier au plus vite (et si possible, partager avec leur compagnon) les tâches ménagères, unanimement considérées comme des corvées, comment un fer à repasser ou un aspirateur miniatures pourraient-ils représenter un objet d’identification gratifiante pour une fillette ? En quoi ces jouets développent-ils la créativité ? Que l’enfant manifeste de temps à autre le désir d’aider pour participer à la vie de la maison, c’est un fait. Mais qu’il soit fille ou garçon n’y change rien ; et il s’agit d’une envie ponctuelle, qui ne justifie sans doute pas l’achat d’une volumineuse "poussette de ménage", telle celle qu’exposait le catalogue de Noël 1999 des Galeries Lafayette dans ses pages titrées "le coin des filles". Combien de fillettes commandent spontanément au Père Noël ces équipements ménagers ? Combien de garçons sont découragés de le faire ? Voilà qui serait intéressant à savoir.

Des envahisseurs surarmés

Du côté des garçons, l’offre n’est guère moins dirigée, et dans un sens qui ne prête pas moins à la critique. Il semblerait que le bénéfice des jeux de construction leur soit désormais réservé, puisque même les premiers Lego (à partir de 2 ans) et les Playmobil (à partir de 3 ans) comportent beaucoup plus de figurines de sexe masculin, et ce dans tous les thèmes ; les seules figurines de sexe féminin étant l’infirmière, l’instit’, la princesse ou encore une banale petite fille en rose sans grand attrait pour l’imagination. Plus on avance dans l’âge cible, et plus ces figurines, comme le gros des jouets "garçons", se font guerrières. Des traditionnels indiens, cow boys ou pirates, on va passer aux robots, aux monstres et voyageurs de l’espace, surhommes qui doivent leur invincibilité à une musculature extravagante, des pouvoirs surnaturels, et surtout leur suréquipement en armes aussi bruyantes que meurtrières - et que le catalogue des Galeries Lafayette nomment "les héros d’aujourd’hui". Pratiquement pas d’"héroïnes" ; les seuls personnages féminins des dessins animés dont ces figurines sont souvent les produits dérivés étant des assistantes de moindre force ou des créatures diaboliques à éliminer. Mais on ne revendiquera pas ici le droit pour les fillettes à jouer à la guerre", fût-ce intergalactique !
Aux adultes, ces "héros" paraissent également laids et antipathiques - du moins, on l’espère. Mais qu’on ne s’y trompe pas : "gentils" et "méchants" sont clairement désignés aux utilisateurs. Ce qui entraîne des commentaires du genre (je cite mon fils âgé de 4 ans 1/2) : "Batman, il est obligé d’avoir des armes parce qu’il doit tuer les méchants". Comme l’armée américaine était "obligée" de bombarder l’Irak ? On se prend à regretter le temps où l’on offrait aux "petits mecs" un établi pour les préparer à leur rôle de bricoleur : au moins s’occupaient-ils à construire. Dans le même catalogue cité pour exemple, ledit établi figure dans les pages "le coin des filles". Erreur, alibi ou signe des temps ?

Enjeu : la paix

Voici, donc nos garçons mûrs à point pour passer, vers l’âge de 8 ans, aux consoles de jeux, dont la fameuse "Game Boy", au nom si explicite qu’il dispense de commentaires. Tandis que leurs petites camarades sont invitées à jouer utile, avec les coffrets d’activités créatives qui leur sont plus ou moins implicitement destinés ; tout en poursuivant leur exploration du monde des adultes, grâce aux saynètes qu’elles font interpréter à leur troupe de "poupées-mannequins".
En somme, rien que des jeux pacifiques (au moins quand ils se déroulent sous le regard parental), que les adultes comparent souvent à leur avantage aux incessantes "bagarres" des garçons.
Dès lors, on peut se poser une question : si les jouets des filles sont plus positifs, plus créatifs, plus instructifs, pourquoi ne pas les proposer aux garçons ? Pour le parent qui s’y risque individuellement, l’entreprise est difficile. L’attrait des garçons pour les jouets guerriers passe pour "naturel". Celles et ceux qui s’opposent à cette idée reçue sont pris en otage par le besoin légitime de leur progéniture de se sentir conforme à leurs camarades.
Qu’on éprouve une plus ou moins grande aversion pour la brutalité des jouets "garçons" (qui ne produiront pas forcément des monstres sanguinaires !) ou la niaiserie des jouets "filles" (qui ne produiront pas forcément des potiches !), la rareté des jouets unisexes pose problème. Elle encourage la création précoce de deux clans jouant séparément. De deux mondes, donc, l’un féminin, l’autre masculin, dont on ne peut s’étonner qu’ils aient, plus tard, des difficultés à se rejoindre, à se respecter et à se comprendre.
Si l’enjeu se limitait à la paix des ménages, ne vaudrait-il déjà pas la peine d’ouvrir le débat et de faire front contre les fabricants, multinationales qui bâtissent des fortunes sur l’exploitation des préjugés les plus sexistes ? Si l’on est convaincu-e qu’une éducation non-sexiste favoriserait la paix dans le monde, il s’agit véritablement d’une urgence.

P.-S.

Dominique Foufelle

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