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Egalité des chances entre filles et garçons à l’école : les choses bougeraient-elle enfin en France ?

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat


En France, la mixité à l’école ne fait guère question car elle est considérée comme allant de soi au même titre que la laïcité, la citoyenneté ou encore la liberté. Elle est réputée être le seul et meilleur moyen de réaliser l’égalité des chances entre les filles et les garçons. On peut pourtant se demander si elle l’a pour autant concrétisée ? Car si en France cette question reste sacrilège, dans les pays anglo-saxons, où les deux systèmes coexistent toujours, certaines études montrent que les filles seraient meilleures dans les écoles non mixtes, en particulier en sciences, et qu’elles feraient alors preuve d’une plus grande confiance en elles.

En France, en revanche, tous les chiffres tendent à montrer que les filles profitent mieux du système scolaire que les garçons. Elles redoublent moins souvent et cela dès le primaire, elles sont plus nombreuses à décrocher leur baccalauréat, enfin elles sont également plus nombreuses à s’asseoir sur les bancs des universités. Cette réussite scolaire des filles est particulièrement remarquable dans le cas de jeunes françaises d’origines étrangères, lesquelles sont d’ailleurs conscientes de pouvoir conquérir par l’école une certaine part d’indépendance et de liberté. Dans ces cas-là, on peut donc en effet affirmer que l’école joue à plein son rôle d’ascenseur social. Parallèlement, on s’aperçoit que ce sont les garçons appartenant aux plus basses classes sociales qui pâtissent le plus du système scolaire français, se faisant éjecter rapidement vers des filières techniques, véritables voies de garage. A qui profite vraiment le système éducatif français ?

Lorsque à la fin du siècle dernier, l’école française s’est démocratisée, en l’occurrence avec la fameuse Loi de Jules Ferry de 1881 qui instaura l’enseignement primaire, laïc, gratuit et obligatoire pour les garçons et les filles, il a ouvert grand ses portes à tous et à toutes. Mais il n’a pas pour autant modifié en profondeur ses programmes et ses méthodes, imposant aux nouvelles recrues, à savoir les filles ainsi que les garçons des basses classes sociales, un modèle qui reflétait les exigences des garçons des classes sociales privilégiées. D’après les chercheurs en éducation, c’est cette même situation inégalitaire qui perdure aujourd’hui. Certes, le destin scolaire dépend aussi pour beaucoup de l’environnement socio-culturel des élèves et l’école seule ne peut pas distribuer à tous et à toutes les mêmes cartes du succès scolaire puis professionnel. C’est ainsi que l’école ne peut que reproduire l’environnement sexiste général de la société, lequel n’encourage pas particulièrement les filles vers les filières d’excellence, à savoir la sempiternelle trinité : allemand - latin et grec - mais surtout mathématiques !

En effet, depuis plusieurs années, des chercheurs et des praticiens ont étudié les effets pervers qui perdurent en défaveur des filles dans le fonctionnement de la mixité. Il faut d’ailleurs souligner que la mixité en France, ne s’est, ni installée progressivement, ni ne fut véritablement pensée. Elle fut l’objet soudain d’un décret de 1957 précisant : « la crise de croissance de l’enseignement secondaire ... nous projette dans une expérience (de la mixité) que nous ne conduisons pas au nom de principes, par ailleurs fort discutés, mais pour servir les familles au plus proche de leur domicile ». C’est ainsi que depuis plus de quarante ans, l’Ecole française vit dans l’illusion d’une réelle égalité des chances entre les filles et les garçons que garantirait la mixité de son enseignement. Les chercheurs ont entre autres constaté que les enseignants n’interagissent pas de la même manière en classe avec les garçons et les filles, donnant par exemple plus facilement la parole aux garçons. Des études montrent également que les enseignants notent différemment les filles et les garçons, tendant notamment à minorer les notes des filles en matière scientifique. Mais surtout, il apparaît clairement que les filles, à niveau équivalent voire supérieur, sont bien moins encouragées que les garçons à tenter les dites filières dites d’excellence et plus tard les cursus universitaires scientifiques. C’est ce dernier point d’une mauvaise orientation qui pénalise particulièrement les filles.

Or cette situation préjudiciable est rarement perçue sinon reconnue. Certes les choses ont évolué doucement depuis la Loi de 1924 uniformisant définitivement l’enseignement secondaire des filles et des garçons et instaurant un même baccalauréat. Mais, interrogés au sujet de ces inégalités, les praticiens de l’éducation, qu’ils soient enseignants, directeurs, conseillers d’orientation etc..., avouent souvent leur surprise et leur ignorance face aux inégalités dénoncées par les statistiques, qu’elles soient scolaires ou professionnelles : un taux de chômage des femmes de 13 % contre 9 % pour les hommes ; des salaires inférieurs en moyenne de 25 % ; 80 % des emplois à temps partiel et à bas salaire occupés par des femmes... pour ne citer que quelques chiffres éloquents.

Face à cette immobilisme général, seule une volonté politique forte permettrait de faire évoluer cette situation inégalitaire qui persiste en milieu scolaire. Ainsi, deux Conventions interministérielles ont-elles été signées en 1984 puis en 1989 mais elles ne furent malheureusement suivies que de peu d’effets dans la pratique. La Convention de 1984 sous le Ministère d’Yvette Roudy fut la première à appeler une véritable égalité des sexes au sein de l’école. Par ailleurs, elle créa les premières chaires d’études féministes en France, pays dans lequel par ailleurs, seulement 35 % des maîtres de conférence sont des femmes, pourcentage qui tombe à 13 % pour le statut de professeur ! La Convention de 1989 vit son champs d’action réduit au seul enseignement technique, recommandant une meilleure orientation des filles vers les filières techniques, secteurs qui souffraient alors d’un préoccupant déficit de professionnels ! Certes, plusieurs campagnes de sensibilisation furent lancées : en 1984 : « Les métiers n’ont pas de sexe » ou en 1989 « C’est technique, c’est pour elle ». Parallèlement, plusieurs textes législatifs furent promulgués, appréhendant de manière parcellaire l’égalité entre les sexes dans le domaine de l’éducation. Mais aucun de ces textes ne s’attaquait non plus, ni ne dénonçait explicitement et dans leur globalité les rouages sexistes du système éducatif français.

Or depuis plusieurs mois déjà, on assiste à une multiplication des initiatives politiques et institutionnelles dans ce domaine. S’agit-il d’une coïncidence ou d’une véritable prise de conscience que l’égalité des sexes à l’école est désormais un enjeu primordial de notre société ? Ainsi une Convention interministérielle (1) fut-elle signée le 25 février 2000 entre le Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, le Secrétariat des droits des femmes, le Ministère de la Recherche et de l’Education et celui de l’agriculture, fixant plusieurs axes de priorités : la promotion d’une éducation basée sur le respect mutuel des deux sexes ; une meilleure orientation scolaire et professionnelle des filles ; le renforcement des outils de promotion de l’égalité et de la formation des acteurs de l’éducation. C’est précisément ce dernier point, la sensibilisation et la formation des enseignants et des praticiens de l’éducation, qui constituent les conditions sine qua non pour la réalisation d’une véritable égalité des chances entre les filles et les garçons. Dans ce cadre, des publications se sont multipliées ces derniers mois. Le CNDP, Centre National de Documentation Pédagogique, vient de publier une brochure à l’usages de tous les acteurs du secteur de l’éducation, établissant un état des lieux des recherches et des connaissances en matière d’égalité et de mixité (2). Paraîtra également en novembre prochain dans le Bulletin Officiel de l’Education Nationale un guide de la mixité à l’intention des enseignants. Enfin et cette liste est loin d’être exhaustive, le CNDP vient aussi de publier un court document ludique intitulé « Filles et garçons à l’école : réussir la mixité » (3) à l’usage des élèves et des professeurs. Clairement et succinctement, il énumère quelques faits simples qu’il est toujours bon de rappeler, en l’occurrence l’importance « d’enrichir le dialogue entre les filles et les garçons pour un véritable respect mutuel... d’aider les filles à lutter contre les stéréotypes et les violences sexistes... car c’est dès la maternelle que doivent se construire entre filles et garçons des rapports d’égalité intellectuelle et citoyenne ». Sur la couverture, la photo d’une douzaine de gamins, garçons et filles mélangées et souriants. On est loin, enfin et heureusement, des images habituellement véhiculées, avec les garçons d’un côté et les filles de l’autre !

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avec l’aimable collaboration de Françoise Vouillot

(1) Convention pour la promotion de l’égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif. Dans le Bulletin Officiel de l’Education Nationale no 10 du 9 mars 2000.

(2) Filles et garçons à l’école : une égalité à construire. Sous la direction de Françoise Vouillot. Collection Autrement Dit du CNDP (voir le sommaire en encadré).

(3) Filles et garçons à l’école : Réussir la mixité. Tdc - textes et documents pour la classe - du CNDP.

P.-S.

Laure Poinsot

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