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Comment les mathématiques viendront aux filles

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat



Les filles restent minoritaires dans les sections scientifiques. Il est désormais de bon ton de le déplorer. Mais tout est-il mis en œuvre pour modifier cet état de fait ? La Dr Jane Mulemwa formule des propositions concrètes. Son document de travail (1) s’appuie sur des observations faites en Afrique. On pourra néanmoins en prendre de la graine sous toutes les latitudes.

Leur esprit d’initiative, leur maturité et leur engagement dans la vie collective fait apprécier les filles par l’encadrement des grandes écoles scientifiques françaises, indiquait une enquête menée par " Demain, la parité " (2). Mais les profs ont beau en redemander : les effectifs féminins des écoles d’ingénieur-es croissent très lentement (voir à ce propos notre brève " Les jeunes Américaines découragées " dans la rubrique cyberfemmes/nouveaux médias) ; il y eut même des années où la progression stagna (entre 1994 et 1996). Les spécialisations restent en outre nettement sexuées, un grand nombre de filles abandonnant les maths, quand bien même elles sortent des classes préparatoires où cette discipline domine (pour exemple, à Polytechnique, elles sont sur-représentées en biologie et sous-représentées en mathématiques et informatique).
A moins d’en conclure qu’elles n’ont ni goût ni capacités intellectuelles pour les sciences et techniques, il faut bien se demander pourquoi la mixité quasi généralisée de l’enseignement n’a pas mis un terme à la répartition des élèves entre les filières selon un schéma déjà vieux : aux garçons, les matières scientifiques ; aux filles, les lettres et sciences humaines. En d’autres termes, l’érudition ayant perdu de son prestige, on admet désormais fort bien que les filles aient accès à la philosophie, qui ne se monnaie guère ; tandis que les garçons sont plutôt encouragés, quelle que soit leur inclination, à suivre un parcours les menant à des carrières réputées lucratives.
Aujourd’hui, on déplace officiellement cette ségrégation, au nom de l’égalité des chances. Ce louable objectif se limite-t-il à intégrer les exclu-es dans le monde conçu par et pour les dominants ? Ou s’agit-il de favoriser l’éclosion de possibles nouvelles conceptions des sciences et techniques et de leurs applications ? Même en s’en tenant à la première proposition, il est, comme le souligne " Demain, la parité " dans l’enquête déjà citée, " [...] très important pour les enseignants de connaître les études psychologiques et sociologiques faites dans le milieu scolaire sur l’attitude différenciée des filles et des garçons dans une classe mixte, en particulier vis-à-vis de leurs résultats scolaires dans les matières scientifiques ou littéraires, et de leurs projets d’avenir professionnel. Traiter garçons et filles de la même manière, c’est renforcer leurs différences et augmenter les inégalités des chances ".
C’est à partir d’observations mettant en évidence ces différences, patentes quelle que soit l’origine qu’on leur attribue, que la Dr Jane Mulemwa a, sous l’égide de l’Unesco, formulé des propositions concrètes pour favoriser les vocations scientifiques chez les élèves africaines - si concrètes qu’on pourrait les dire de " bon sens ".

Les programmes

Les exemples des cours et les données des exercices font référence à des domaines auxquels les filles s’intéressent traditionnellement peu, ou du moins ont rarement accès dans leur vie quotidienne - voitures et mécanique automobile en étant un bon exemple. Pourquoi ne pas aller en chercher dans leurs univers non moins traditionnellement familier, celui de la maison ? Les illustrations des manuels mettent majoritairement en scène des personnages masculins. Si une fillette ne voit que des garçons juchés sur les machines agricoles, comment pourrait-elle se persuader qu’elle aussi a un avenir dans cette branche ? De façon générale, trop abstraits pour donner des idées d’orientation professionnelle, les manuels le sont encore davantage pour les filles.
En sciences naturelles, il n’est pas tenu compte de la gêne éprouvée par les jeunes filles lors des cours sur la reproduction, à un âge où elles vivent les transformations de la puberté, et alors que les informations dont elles auraient le plus urgent besoin ne leur sont pas données. Pouvons-nous considérer ce point comme dépassé dans les écoles du monde occidental ? Quand bien même les adolescent-es y seraient mieux informé-es, les temps n’y sont pas encore venus où garçons et filles évoquent ensemble la sexualité en toute liberté.

La pédagogie

Que la sexualité ne soit pas franchement évoquée n’empêche pas qu’elle influe sur le comportement en classe. Du point de vue des filles, de façon négative. L’irrespect des garçons va du chahut quand l’une d’entre elles est interrogée, au harcèlement sexuel. Cela crée dans les écoles africaines une tension telle, note la Dr Jane Mulemwa, que quand les professeurs eux-mêmes ne se rendent pas coupables de harcèlement, ils craignent qu’on les en accuse s’ils manifestent une trop visible sollicitude à leurs élèves de sexe féminin ; pour écarter les soupçons, ils ont tendance à les négliger. D’où l’évidente urgence de former des enseignantes, notamment pour les cycles supérieurs, où elles restent peu représentées.
On peut supposer que ces profs femmes seront plus sensibles aux différences de fonctionnement observées. Suivant l’exemple de leurs mères, pour lesquelles la solidarité est le garant de la survie, les filles se montrent plus enclines à la coopération, moins à la compétition. Les professeurs les contraignent d’ailleurs moins à la concurrence, les interrogeant moins fréquemment et se satisfaisant de leur part de résultats médiocres ; il leur est, de ce fait sans doute, laissé un temps de réflexion plus court pour répondre aux questions posées.
Le système d’évaluation ne leur est pas non plus favorable. On sollicite rarement leurs capacités de réflexion, d’analyse et de mise en application - leur point fort, semble-t-il. Alors que les révisions qu’exigent des examens basés sur la régurgitation de connaissances apprises par cœur, leur posent souvent problème, accaparées qu’elles sont par les corvées domestiques.
Cette indifférence du système scolaire aux atouts et aux besoins spécifiques des filles reflète l’intérêt porté à leur avenir professionnel : plus que tiède. Elles manquent encore davantage d’informations sur les métiers et débouchés que les garçons - ce qui n’est pas peu dire !


1. " Scientic, technical and vocational education of girls in Africa - Guidelines for programme planning ", Unesco, Section for Science and Technology Education, 1999. (Contact : Anna-Maria Hoffmann-Barthes - am.barthes@unesco.org)
2. " La place des filles dans une filière de formation des cadres - les grandes écoles scientifiques ", Demain la parité/Delavault, 1998
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P.-S.

Dominique Foufelle

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