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L’éducation des femmes au Japon

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat


Malgré les violentes critiques domestiques et internationales concernant leur système éducatif, les Japonais affirment souvent que l’égalité des sexes en matière d’éducation est achevée. Il est vrai que le pourcentage de filles poursuivant des études supérieures excède celui des garçons depuis 1989 et qu’aujourd’hui les programmes scolaires sont enfin identiques pour les deux sexes. Si l’on considère l’égalité d’accès à l’éducation, le Japon fait plutôt bonne figure. En revanche, le système éducatif lui-même porte le poids d’une lourde tradition de séparation des sexes et reflète toujours l’extrême différentiation des genres qui existe dans la société japonaise.

De l’ère Meiji à la seconde guerre mondiale

A la fin du XIXe siècle, le Japon connaît un bouleversement profond et rapide dont l’importance est comparable à celle de la révolution en France. « L’ère Meiji », qui commence en 1868 avec la restauration de l’Empereur, marque en effet l’aube du Japon moderne et l’ouverture du pays aux influences extérieures, notamment occidentales. Le choc créé par cette ouverture a des conséquences paradoxales et deux grands courants coexistent. D’une part, la modernité des idées occidentales pousse le pays à promouvoir développement économique, civilisation et éducation, indispensables si le Japon veut rivaliser avec l’Occident. D’autre part, cette rivalité se traduit par une expansion de la force militaire et un renforcement du conservatisme.
Cette période correspond aussi à la naissance de l’éducation féminine qui, n’échappant pas aux contradictions engendrées par la situation, subit une double influence. Sous la poussée démocratique, l’école devient obligatoire pour les filles et les garçons, de nombreux établissements sont construits, quelques filles sont envoyées aux Etats-Unis (dont certaines reviendront militantes féministes), et le gouvernement commence à considérer les femmes comme une main d’œuvre potentielle à éduquer. Mais les courants militaristes et nationalistes assombrissent très vite ces espoirs et, loin d’émanciper les femmes, l’éducation devient l’instrument de leur manipulation.
Le premier objectif de l’éducation féminine pendant l’ère Meiji est d’inculquer aux femmes les vertus qui en feront de « bonnes épouses et mères avisées ». Les idées confucianistes limitant les femmes à leur rôle de mère persistent et beaucoup d’hommes et de dirigeants s’opposent à tout changement du statut féminin. L’éducation des femmes reste donc centrée sur le développement de capacités domestiques et maternelles, ainsi que sur l’acquisition d’un savoir « féminin » concernant les bonnes manières, l’art de servir le thé et de manipuler le langage réservé aux femmes.
Ce renforcement du statut maternel des femmes sert un second objectif plus pervers encore ; l’éducation qui paraissait liée aux nouvelles idées modernes et démocratiques se transforme en un véritable bourrage de crâne militariste et patriote. En 1887, Mori Arinori, premier ministre de l’éducation au Japon, déclare : « Dans le processus d’éducation des filles et des femmes, nous devons communiquer l’idée de servir et aider leur pays. Les modèles pour une femme sont une mère nourrissant son enfant ; une mère enseignant à son enfant ; son fils mûrissant et appelé à la guerre et quittant sa mère avec un au revoir ; un fils combattant bravement sur le champs de bataille ; et une mère recevant un télégramme l’informant de la mort de son fils à la guerre. Mori recommande que ce texte soit placé dans toutes les classes de filles. Ainsi, ce que l’Etat demande vraiment à une mère « avisée » et « éduquée » est de ne pas trop apprendre et de produire des fils pour la nation.
Malgré quelques courts intervalles démocratiques au début du XXme siècle, au cours desquels les établissements pour filles se multiplient et l’influence occidentale parvient à percer, l’éducation renforçant le rôle domestique, maternel et patriotique des femmes reste en place. La guerre Sino-Japonaise et la seconde guerre mondiale apportent une autre montée du nationalisme et du militarisme au Japon, écrasant tout espoir de libération et de véritable éducation des femmes.

Depuis 1945 : la démocratisation inachevée

La défaite de 1945 et l’occupation alliée apportent les changements longtemps espérés par les défenseurs de la démocratie. Dès 1946, une mission pour l’éducation composée d’américains arrive au Japon et de nouvelles lois sont imposées. Le nationalisme fait l’objet d’une grande purge, l’accent est porté sur la démocratie, les droits de l’homme et l’égalité des sexes. Depuis, en théorie, l’éducation japonaise offre les mêmes opportunités aux filles qu’aux garçons. Mais les féministes et militantes japonaises dénoncent de nombreux mécanismes de séparation des genres qui entraînent invariablement des inégalités et un renforcement des stéréotypes.
Dès que les Américains quittent les pays, le gouvernement japonais préconise un retour à l’éducation morale et aux traditions. En 1958, les cursus des deux sexes sont différenciés et on impose l’étude des « arts industriels » aux garçons et de la « gestion de maison » aux filles. Dans les années soixante, un débat très médiatisé sur l’éducation supérieure des femmes éclate. Des théories affirment que les femmes, une fois éduquées, ne mettraient pas leur savoir au service du Japon et qu’ainsi un trop grand développement de leur éducation supérieure mènerait à la chute du pays. Les médias parlent même de l’établissement de quotas de femmes dans les universités. En 1969, ces tendances réactionnaires se concrétisent avec l’émission d’une proposition du ministère sur « l’éducation adaptée aux aptitudes et habilités spéciales des filles et des garçons. » La mesure est adoptée et en 1973 « l’économie de foyer » devient une matière obligatoire dans les lycées, pour les filles seulement. L’éducation visant à produire de « bonnes épouses et mères avisées » n’est donc toujours pas enterrée et le ministère de l’éducation promeut clairement la séparation des sexes et l’établissement de rôles définis pour chaque genre. Une telle éducation apparaît non seulement comme le reflet des stéréotypes liés aux genres dans la société japonaise, mais aussi comme l’un des piliers de la construction des genres.
Cette construction s’opère également à travers des moyens moins évidents et sans doute moins conscients que le système des cursus séparés. De nombreux groupes de femmes au Japon critiquent par exemple le contenu stéréotypé des livres d’école. Les ouvrages utilisés pour l’étude des sciences sociales au collège et au lycée sont particulièrement révélateurs : les femmes représentées sont toujours au foyer, infirmières, institutrices ou serveuses, alors que les hommes restent associés à une variété beaucoup plus riche d’occupations, si possible prestigieuses. Même les livres de langues sont caricaturaux : les phrases qui impliquent un personnage le placent le plus souvent dans un rôle adapté à son sexe, multipliant les « Elle fait la cuisine » et « Il joue au golf. » Ces stéréotypes sont accompagnés d’une surprenante sous-représentation des femmes. En effet, une écrasante majorité des personnages sont masculins et certains livres, dont beaucoup destinés à l’étude du japonais, sont complètement vides de présence féminine. L’inspection du ministère de l’éducation dont ces ouvrages scolaires font l’objet ne comprend aucun contrôle concernant les genres ou le sexisme.
Les féministes et associations de femmes dénoncent les programmes « adaptés aux sexes » et les livres renforçant les stéréotypes depuis plus de vingt ans. Ces efforts, soutenus par la communauté internationale et la ligue des avocats japonais, ont parfois porté leurs fruits. Depuis la décade des femmes mise en place par les Nations Unies de 1975 à 1985, le ministère de l’éducation a lentement supprimé les différences entre les cursus féminins et masculins ; Et ces dix dernières années ont vu une nette progression de la sensibilité des médias, professeurs et éditeurs devant les problèmes liés aux genres. Cependant, les nouvelles lois et la bonne volonté d’une minorité ne peuvent effacer les inégalités sans être accompagnées de changements profonds des coutumes scolaires et des mentalités.

Traditions scolaires et attitudes face à l’éducation

Les fillettes japonaises, en uniforme et aux accessoires de couleurs « féminines » obligatoires, ne peuvent être que conscientes du rôle secondaire qui leur est imparti. En effet, de nombreuses pratiques obsolètes persistent qui montrent à quel point l’égalité des sexes est théorique. Par exemple, quotidiennement, l’inégalité s’impose aux filles sous la forme des traditionnels registres d’appel : le leur est séparé de celui des garçons et toujours appelé en dernier, ordre respecté pour les résultats d’examens et remises de diplômes.
Les coutumes comme celle-ci sont répandues et les élèves eux-mêmes, quand ils s’organisent sans la supervision des adultes, perpétuent les traditions sexistes. Les conseils d’élèves sont invariablement présidés par des garçons, et les filles qui voudraient prétendre à de tels postes sont découragées ou traitées de « masculines ». Les filles se contentent donc des rôles de secrétaire ou de trésorière, et deviennent même cuisinières et blanchisseuses quand la saison des tournois de base-ball arrive. Cet événement sportif, de loin le plus important dans la vie sociale des écoliers, illustre bien la discrimination sexuelle qui existe déjà chez les élèves : les équipes de filles sont exclues des tournois et la seule participation possible pour les jeunes japonaises consiste à nourrir, blanchir et supporter les joueurs masculins. Dans les tournois les plus importants, la présence des filles sur la pelouse - tout comme sur le ring des sumo - est strictement interdite, car un pied féminin sur le terrain pourrait porter malheur.
Ces traditions et attitudes ne sont pas isolées mais en harmonie avec l’extrême division des genres qui existe dans la société japonaise. La pression extérieure au système scolaire joue aussi un rôle primordial dans l’éducation des Japonais. Beaucoup de familles discriminent leurs propres filles en leur offrant moins de soutien émotionnel et financier qu’aux garçons. Malgré des changements récents, la plupart des parents souhaitent voir leurs fils étudier dans une université prestigieuse et travailler pour une compagnie renommée, tandis qu’ils se montrent beaucoup moins ambitieux pour leurs filles. Les chiffres concernant l’accès à l’éducation supérieure sont extrêmement trompeurs car le plus souvent « éducation supérieure » n’a pas la même signification pour les filles que pour les garçons. Ces derniers suivent presque tous un cursus de quatre ans dans une université, alors qu’une grande majorité des filles passent seulement deux ans dans un « junior college ». Ces établissements, quasiment toujours vides de garçons, proposent des cours littéraires, linguistiques, de sciences sociales ou d’économie familiale. L’accès à des cursus en droit, commerce, économie ou sciences politiques y est très limité, voire nul.
Ce système à deux vitesses semble malheureusement adapté à l’attitude des jeunes femmes envers leur éducation, attitude qui constitue sans doute la plus grande des menaces pesant sur l’égalité des sexes. Peu encouragées par leurs parents, conseillers d’orientation et professeurs, les filles étudient souvent pour s’amuser ou rencontrer des amies, rarement dans un but professionnel. La plupart des jeunes femmes japonaises étudient dans un « junior college », travaillent quelques années en tant que « office ladies » (secrétaires, assistantes, réceptionnistes...) et enfin se marient, ce qui sonne le plus souvent le glas de leur vie professionnelle. Bien que les Japonaises se marient de plus en plus tard au profit de leur carrière et de leurs études, le mariage reste un objectif principal et souvent prioritaire. Certaines femmes étudient même en vue d’un « bon mariage », c’est-à-dire pour avoir plus de chances d’épouser un homme cultivé et au salaire intéressant. En fait, si la réussite des hommes réside toujours dans le travail, celle de beaucoup de femmes s’opère à travers le mariage.
Dans ces conditions, il est difficile pour les Japonais de considérer l’éducation des deux sexes de la même manière. Cette attitude, qui consiste à ne pas poser les mêmes objectifs aux hommes et aux femmes, reflète en fait le problème central de l’émancipation des femmes au Japon : la division du travail entre les sexes. Le « miracle » économique n’a pu avoir lieu que grâce à cette division, permettant aux hommes de travailler à un point rendu possible seulement par la présence de leurs femmes au foyer. Après avoir donné leurs fils au champ d’honneur, les Japonaises ont sacrifié leur mari et leur indépendance à la guerre économique. Leur aide indispensable, bien que peu récompensée, explique en partie pourquoi le pas vers la libération féminine a été si lent. La division « nécessaire » du travail, et donc des genres, aide aussi à comprendre l’éducation supérieure à deux vitesses et les stéréotypes inculqués dès l’école. Bien que le sexisme et le patriarcat soient anciens au Japon, ils ont pris la forme moderne d’une réussite économique fulgurante, véritable moteur de la séparation des genres. Mais la crise économique qui sévit depuis une dizaine d’années a sans aucun doute enroué ce moteur et semble enfin ouvrir la porte à l’égalité tant annoncée.

Bibliographie
- Japanese Women : New Feminist Perspectives on the Past, Present and
Future, Fumiko Fujimura, Fanselow & Atsuko Kameda ed. 1995, The Femenist
Press, New York.
- Broken Silence : Voices of Japanese Feminism, Sandra Buckley ed. 1997,
University of California Press, Berkeley & Los Angeles, California.
- Japonaises, La Révolution Douce, Anne Guarrigue. 1998 , Editions Philippe
Picquier, Arles.

Nancy Le Nézet
nancylenezet@hotmail.com


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