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Illettrées de mères en filles

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat



Selon les estimations de l’Unesco, deux tiers des 876 millions d’illettrés de la planète sont des femmes ; et 3 sur 5 des 88 milliers d’enfants d’âge scolaire privés d’école sont des filles. Cet écart ne se résorbe qu’à une vitesse bien inférieure aux prévisions des organismes internationaux.

La plateforme d’action de Pékin prévoyait l’accès pour toutes les fillettes à l’instruction primaire et l’élimination des critères sexospécifiques dans l’accès aux cycles supérieurs pour l’année 2000 ; l’égalité d’accès à l’éducation entre filles et garçons pour l’année 2005. Les premiers objectifs sont loin d’être atteints ; le troisième ne le sera selon toute vraisemblance pas non plus. L’Unesco ne prévoit pas la suppression de l’écart avant 2025 - à condition, bien sûr, que les Etats suivent leurs bonnes résolutions et tiennent leurs promesses, ce en quoi leurs problèmes économiques ne les aident guère, quand bien même ils sont prêts à braver les préjugés de l’opinion publique.

Victimes des coupes budgétaires

Certes, l’écart sexospécifique décroît, mais très lentement. Les programmes d’éducation à destination des filles et des femmes, quand ils existent, ont à rétablir une situation souvent catastrophique : dans 22 pays d’Afrique et 9 pays d’Asie, les statistiques montrent une scolarisation des filles inférieure à 80% de celles des garçons. Les progrès les plus notables ont été enregistrés en Amérique du Sud, dans les Caraïbes et en Afrique du Sud. Encore qu’égalité d’accès ne signifie pas égalité d’éducation : il faut tenir compte de la survivance du cursus "caché".
A l’intérieur des pays, les chances des filles sont plus réduites encore dans les zones rurales. Certes, tous les enfants, ainsi que les enseignant-es, souffrent du manque d’équipement et des sureffectifs. Mais le rapport de l’Unesco montre que l’écart entre les sexes s’y creuse encore davantage. Au Niger, par exemple, 80 filles pour 100 garçons sont scolarisées dans les zones urbaines, pour seulement 41 filles pour 100 garçons dans les zones rurales. Deux facteurs se combinent : une plus grande pauvreté et une plus grande force des préjugés sexistes.
Comme on le remarque aussi dans le domaine de la santé, au niveau des Etats, quand des coupes frappent le budget de l’éducation, filles et femmes en subissent les premières les conséquences. Quand une participation financière est exigée des parents, les plus démunis sont obligés de choisir lesquels de leurs enfants iront à l’école : ce seront presque immanquablement les garçons, sans considération des aspirations et aptitudes des membres de la fratrie. Les filles sont plus souvent sollicitées pour aider la famille à survivre, et spécifiquement leurs mères dans les tâches domestiques. Au Ghana, par exemple, l’introduction de frais d’inscription dans le cadre de l’ajustement structurel, a fait sensiblement baisser la scolarisation des filles, notamment dans l’enseignement secondaire, creusant l’écart entre les niveaux d’éducation. En Zambie, l’absence d’investissement a entraîné un surpeuplement des classes et une insuffisance des équipements sanitaires décourageant la scolarisation des filles d’âge pubère en particulier. Quand une éducation non formelle prend le relais d’une éducation formelle déficiente, les femmes y participent activement. Mais, les initiatives citoyennes perdurent difficilement sans aide financière. C’est le cas en Inde où les bonnes pratiques sont menacées par les coupes budgétaires. En Bulgarie, c’est la limitation des dépenses destinées à la formation professionnelle, permanente surtout, qui a été préjudiciable aux femmes : devenue très chère, elle est inaccessible à la grande majorité des chômeuses, condamnées par voie de conséquence à un chômage de longue durée. Au Pakistan, les défenseurs des droits humains font par ailleurs un parallèle entre ségrégation sexuelle et travail des enfants : pour maintenir les femmes à la maison, ce sont eux qu’on envoie travailler à l’extérieur.

Ségrégation - avec ou sans masque

Soustraire les filles à la fréquentation des garçons constitue dans certains pays une raison suffisante pour ne pas les envoyer à l’école - quasi universellement devenue mixte, lorsqu’elle est publique. Les malheureuses placées sous haute surveillance sont du même coup gardées dans l’ignorance. En Iran, où la séparation des sexes sur les lieux publics en général a été instituée, et où il est recommandé que dans la mesure du possible les enseignant-es soient du même sexe que leurs élèves, 95% des fillettes fréquentent désormais l’école. Peut-on pour autant parler d’égalité ? Car en cas de ségrégation sexuelle, le cursus " caché " peut tout bonnement devenir " invisible ".
Il ne faut surtout pas se hâter de conclure que les pays musulmans détiennent le monopole des préjugés sexistes : ils ont la peau dure sur tout le globe, y compris dans le monde occidental. Alors que les inégalités frappant les filles défraient rarement la chronique, une enquête britannique, révélant que les filles obtenaient de meilleurs résultats scolaires que les garçons, a été largement relayée par les médias, et a suffisamment ému l’opinion publique pour qu’elle réclame du gouvernement une " attention urgente " au système éducatif !

A quand les décideuses ?

Plus on avance dans la scolarité, plus l’écart se creuse : selon l’Unesco, les garçons restent plus longtemps à l’école que les filles partout dans le monde, excepté dans les pays industrialisés, les Caraïbes et en Amérique Latine. Les grossesses précoces en constituent une des raisons, les autres étant l’impossibilité de payer les frais d’inscription, l’obligation d’aider la famille et une démotivation qui s’explique par le peu d’encouragement que représente l’exemple des mères .
L’exemple des enseignant-es n’est guère plus exaltant : majoritaires à peu près partout dans l’enseignement primaire (où, comme par hasard, les conditions matérielles sont bien souvent les plus difficiles), les femmes deviennent de moins en moins nombreuses au fur et à mesure que le niveau monte. Arrivé aux instances décisionnaires des universités, leur proportion devient dramatiquement faible : 5% dans les universités d’Afrique et d’Asie, 2% dans les universités des pays arabes, 6 à 8% en Europe - l’Amérique Latine se distinguant seule avec un encore modeste 27%.
La rareté des femmes aux postes de décision pose ici un problème particulièrement crucial : tant que la situation perdurera, peut-on espérer que des mesures éducatives sérieuses seront prises en faveur des filles (révision des programmes et de la pédagogie, sensibilisation des populations, alphabétisation des femmes adultes...) ? Mais tant qu’elles ne seront pas prises, des enseignantes du secondaire et du supérieur ne seront pas formées, des cadres encore moins. Si on veut supprimer l’écart sans reculer éternellement l’échéance, il s’agirait de s’y mettre immédiatement, à tous les niveaux d’enseignement, et dans toutes les filières !


Sources
" The World’s Women 2000 - Trends and statistics ", publication des Nations Unies
" La Charte des Progrès - Evaluation de mise en œuvre du Programme de Pékin, 1998 ", WEDO (Women’s Environment and development Organization)
" Children and women in Pakistan - A situation analisys 1997 ", Unicef, 1998

P.-S.

Dominique Foufelle

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