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Un média juste ou juste un média ?

mardi 1er août 2000, par Nicolas Bégat



Petite démonstration de mal-mâle-informer en quelques axiomes.

Pour paraphraser le très célèbre professionnel de la profession, susdit Jean-Luc Godard, qui affirme qu’il vaut mieux dire " c’est juste une image " plutôt que " c’est une image juste ", il est opportun de se poser la question des médias comme un essai, une tentative, un concept non abouti, un début.
Afin d’y voir plus clair, commençons par prendre le terme média au singulier. Un média est censé être au centre, un moyen de communication, un lien entre émetteur et récepteur. Il semblerait aujourd’hui que c’est un fil avec au bout un poids de maçon. Vertical, tendu, à sens unique, du haut vers le bas. Ça vous rappelle rien ? Et ces fils, ou tuyaux, sont à remplir ! A croire que l’INFORMATION est une marchandise qui se propulse dans les pipelines d’une COMMUNICATION tous droits réservés. Réservés aux investisseurs qui, habitués désormais à accélérer les transactions financières pour faire un maximum de profit, s’enquièrent moins des contenus que des débits. Qui dit débit, pense gros, rapide, juteux. Où donc est passé l’espace temps, celui qui permet d’élaborer sa pensée, d’affiner sa réflexion, de s’exprimer librement ? Où la loi du marché place-t-elle le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur ? Dans une urne. Très étroite et peu épaisse. Du concept de " Grand public " à celui de la " ménagère de moins de 50 ans ", ressortent des banalités, des redites, des symboles, très bas, très très bas. Plus de place désormais à la poésie (on le sait depuis longtemps), à l’imaginaire (conférer Guy Debord), à l’innovation, à l’expression et à l’échange. Toutes choses qui méritent qu’on prenne le temps. Le TEMPS. " Le temps, c’est de l’argent " et " l’information, ça ne se vend pas ". Avec ces préceptes, difficile d’envisager une presse où le " consommateur " ne soit pas passif, voire lascif. Alors, ce " consommateur " devient une bonne pâte, prête à tout avaler sans mot dire. On se retrouve ainsi avec des informations " prêtes à porter ", sur mesure - chez certains diffuseurs, les chaînes ou émissions sont créées à partir de la mise de départ, à savoir, si Reebook investit, alors on crée une émission de basket -. Ou pire on est confrontés à des informations qui n’en sont pas, parce que tronquées, choisies, répertoriées et saucissonnées.

Une info décousue

La PUB y taille sa part de lion, en semant la zizanie, en propageant la confusion. Un véritable agent, perturbateur des contenus. Système visuel à message rapide, ce médium est antinomique avec la libre parole. Au contraire, adossé à l’info, il se transforme en une espèce de glue dont il est impossible de se débarrasser et pire, à laquelle on s’habitue, souvent avec plaisir, parce que bien faite, agréable à contempler. Mais à y regarder de plus près, cette juxtaposition induit du sens. Pour ne prendre qu’un exemple frappant, le dossier du Nouvel Observateur consacré à la prostitution était d’un point de vue journalistique de qualité. Mais si on joue au comptable, on remarque que les pubs les plus sexistes, les plus méprisantes en terme de représentation des femmes sont particulièrement concentrées dans cette partie du magazine, alors que des annonces plus institutionnelles (agence de voyages, compagnies automobiles, services publics...) se retrouvent dans l’actu, la culture...Alors, deux hypothèses s’imposent : ou l’annonceur (type Aubade) s’est dit " je suis sûr d’atteindre ma cible en paraissant dans ces pages sur la prostitution " ou le directeur commercial du journal a pensé " je vais pouvoir vendre mes espaces plus chers ". Dans les deux cas, la thèse de fond fait peur : le sujet de la prostitution est associée aux femmes qui sont elles-mêmes associées à la lingerie, aux cosmétiques, aux produits beauté, minceur, cuisine...et la boucle est bouclée !

Pour de nouveaux modèles

Ce sont principalement des hommes, qui font des choix, ou plutôt les imposent dans la stricte ignorance de la cible à laquelle ils pensent s’adresser : les femmes, ces individues qu’ils considèrent consommantes et non pensantes. En d’autres temps ou dans des pays où la presse n’est pas libre, tout le monde s’accorderait à penser que ce type d’attitude est fascisante et représente une menace pour la démocratie.
Malheureusement, cette démonstration ne s’arrête pas là. Beaucoup de ceux et celles qui sont en train de lire ce papier, se disent " je ne suis pas de ces consommateurs qu’on abrutit ! ". Hélas, les chiffres témoignent. Dans son rapport sur la question des femmes et des médias publié en 1995 pour l’Unesco, Margaret Gallaguer est formelle : les femmes sont " visibles, mais vulnérables ". Que ce soit en tant qu’actrice (journaliste), ou en tant que sujet, les femmes sont quasiment invisibles. Il faut dire que le casting dans les rédactions en chef est sévère. Des hommes décident des sujets à traiter, des femmes font les reportages et pas pour n’importe quelle rubrique. Elles sont pratiquement exclues des domaines concernant l’économie, le sport et la politique. Les suppôts du patriarcat ! Par ailleurs, " les revues féminines restent un fief d’images dévalorisantes ". Toute tentative de traitement de l’actualité avec une perspective de genre est sujette à caution, voire soumise à des pressions universalistes, quand ce n’est pas justement rejetée au rang de presse spécialisée.
Or, la prolifération et la diversité des sources, entre autres des réseaux sur Internet et plus seulement des agences qui pré-mâchent et trient - devrait permettre l’apparition de nouveaux modèles de traitement de l’information. Un élargissement du champ d’investigation, la mise en place d’un media enfin transversal où le " push " laisserait la place au " pull ".

P.-S.

Joelle Palmieri

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