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L’esclavage économique

lundi 1er mai 2000, par Nicolas Bégat

Entretien de avec Wangari Matthaai

Pourriez vous vous présenter ?

Je viens du Kenya. Je travaille pour le Green Belt Mouvement, qui est un mouvement de base principalement animé par des femmes et dont l’objectif principal est de réhabiliter et protéger l’environnement par la plantation d’arbres. Nous essayons de mobiliser des citoyens ordinaires pour qu’ils comprennent l’urgence de protéger leur environnement afin de pourvoir à leurs besoins de base : le bois pour le feu, la nourriture, les fruits, le bois de construction, la sécurité, et même...la beauté.

Pourquoi avez vous choisi plus particulièrement cette action ?

Quand nous plantons des arbres dans nos fermes, nous espérons que les politiques publiques, à la fois sur le plan national et sur le plan mondial, convergeront pour la protection de l’environnement. Il s’agit d’éduquer les gens, mais aussi de montrer ce que les gens savent faire. C’est une campagne très intéressante parce que les gens en général ne savent pas quoi faire pour la protection de l’environnement !
Ils disent "je sais qu’il faut prendre soin de l’environnement, mais que puis-je faire ?" Il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire sur le plan individuel, local et national. Planter des arbres est un des moyens. On peut le faire à titre individuel ou au niveau de la communauté. L’arbre a une signification symbolique importante. C’est un signe d’espoir.
Il y a actuellement une grande menace sur la biodiversité. Cela signifie pour les femmes, menaces sur la nourriture, sur l’eau, sur la vie ! Pourtant les femmes de la base avec qui je travaille dans le Green Belt Mouvement m’encouragent : beaucoup d’entre elles plantent des arbres parce qu’elles veulent sauver leur environnement, protéger le sol. Elles veulent être sûres qu’il y aura de l’eau potable, le matériau nécessaire pour bâtir les maisons pour leurs enfants. Elles veulent que ceux-ci trouvent une planète sur laquelle ils pourront vivre ainsi que leurs enfants. Et ça pour moi, c’est une perspective fantastique que seules les femmes semblent pouvoir apporter à l’humanité !

Agissez vous aussi à d’autres niveaux ?

Nous agissons aussi au niveau de l’information, en cherchant de transmettre ce qu’on sait sur la mondialisation et ses conséquences, en langage simple, aux femmes de la base, qui n’ont aucun accès à cette information, et, encore moins, aucun contrôle des médias.
Nous essayons également, ce qui nous occasionne parfois des difficultés, de faire comprendre les liens qui existent entre la dégradation de l’environnement, les problèmes que les gens vivent au quotidien et certaines politiques publiques des gouvernements.
Il est important pour nous de comprendre que nous ne pouvons pas attendre que le gouvernement assume seul cette protection, que c’est tout autant une responsabilité des populations. Mais il est important aussi que le gouvernement devienne le gardien de l’environnement dans son ensemble, pour le présent et pour les générations futures.

Quelle est la position des gouvernements africains face à la dégradation de l’environnement ?

Nous constatons une érosion continue de la souveraineté des états. Beaucoup de nos gouvernements ne gouvernent plus. Ce sont les transnationales qui décident des politiques économiques, des politiques de l’emploi, des politiques environnamentales.
Nous nous sentons menacés parce que nous voulons soutenir nos gouvernements et nous ne voulons pas perdre notre liberté, plus particulièrement pour les nations qui sortent à peine du colonialisme. A peine délivrés d’un colonialisme de statut (qui nous touchait dans nos corps), nous sommes maintenant poussés dans un colonialisme économique. Nous sentons qu’à peine sortis de l’impact du commerce esclavagiste, nous devenons maintenant des esclaves économiques.
Nous, les femmes des pays en voie de développement, commençons à réaliser que nous pourrions aisément âtre "recyclées" selon le même vieux schéma de domination et de contrôle, par un petit groupe de personnes dominant un large groupe, où seuls quelques uns retirent des bénéfices alors que la majorité de la population est victime.
Malheureusement, dans la partie du monde d’où je viens, aujourd’hui les victimes meurent. Elles meurent de pauvreté, de faim, de maux tels que le Sida. Ces maux dont ont nous dit parfois qu’ils sont nationaux, alors qu’en réalité nous sommes complètement manipulées.

Quels sont en Afrique les majeurs obstacles pour la défense de l’environnement et pour le développement ?

Au cours de mon travail avec le Green Belt Mouvement, j’ai commencé à comprendre que, malgré les actions que nous mettons en place, malgré les aides financières versées à l’Afrique, si certains obstacles ne sont pas levés, rien ne se passera. Et ces obstacles ne sont pas accidentels, mais sont délibérément mis en place dans le but de maintenir l’Afrique dans le sous-développement. Car une Afrique sous-développée est plus facile à exploiter et à dominer !
Le premier obstacle est la "mauvaise gouvernance".
Beaucoup d’entre nous savent que dans la période post-coloniale, nous avons connu des dictatures et beaucoup de coups d’état, spécialement par des militaires. Il a été difficile pour les africains d’accepter, après la période coloniale, que les leaders de l’indépendance soient parfois devenus des grands dictateurs et exploiteurs de leur propre peuple.
Ceci a facilité l’exploitation des ressources africaines au bénéfice de l’étranger. C’est ce qui a fait que beaucoup d’Africains sont maintenant plus pauvres que du temps du colonialisme. Et ils se sentent aussi moins libres actuellement. C’est une triste expérience que nous avons eu en Afrique !
Dans la période post guerre froide, il y a eu une coalition entre le marché mondial - devenu par la suite le libre-échange et la mondialisation - et nos élites de la classe dirigeante. En fait, depuis les indépendances, la coalition a continué d’exploiter les ressources africaines. C’est pour cela que nous n’avons pu nous développer, et peu importe l’argent que nous avons reçu sous forme d’aide ou de prêts. L’intention a toujours été celle de garder l’Afrique sous-développée et gouvernée par des dictateurs ou des élites qui ne se préoccupent pas de leur propre peuple.

Je vous en donne un exemple concret. Au Kenya, les femmes n’étaient pas autorisées à avoir des cultures vivrières dans les plantations de café, parce que le gouvernement voulait disposer de café "pur" pour le vendre sur le marché international, en satisfaisant les critères imposés par les multinationales du café. Mais arriva un moment où le gouvernement ne fut plus en mesure de payer correctement les paysans. Les paysans n’étaient plus capables d’acheter de la nourriture même importée à bas prix. Alors, les femmes, en accord avec les hommes, décidèrent de cultiver quand même dans les plantations de café. Ceci, chez moi est illégal. Mais les paysannes passèrent outre la loi et eurent leurs cultures vivrières au milieu des plantations. Ceci est une démonstration de ce que le peuple peut faire quand il est confronté à des lois injustes, à l’injustice économique.

Un deuxième obstacle, facilement combinable avec la mauvaise gouvernance, est la corruption. C’est à cause de la corruption que beaucoup de nos ressources, que nous n’avons pas sauvé de manière formelle, retournent vers le Nord, sont investies au Nord où y fructifient, et nous, les pauvres Africains, continuons de payer les dettes, même si l’argent est déjà retourné au Nord.
Nous avons commencé à critiquer nos leaders et c’est pour cela que nous assistons à la montée des nationalismes ethniques et que les différentes communautés s’affrontent. Ce n’est qu’une stratégie politique, encouragée par ces mêmes politiciens. C’est le cas au Rwanda, en Somalie, au Nigeria et même au Kenya. Il est très important pour nos populations de comprendre les vrais raisons de ces nationalismes. Notre ennemi n’est pas forcément le voisin.
A cause de la montée des nationalismes ethniques, couplée à l’instabilité des gouvernements et au sentiment d’insécurité sociale, des gens se livrent activement au trafic, vendant des armes légères, des mines terrestres qui tuent des milliers de personnes chez nous.
Ces questions semblent très éloignées les unes des autres, mais elles sont toutes reliées entre elles et nous pouvons en trouver la source dans les décisions qui sont prises dans les Sommets internationaux. Il y a des forces économiques transnationales qui sont derrière ces décisions et leur objectif est de nous maintenir dans un état de misère et d’esclavage économique. Je n’exagère pas !

Vous estimez également que la Conférence Internationale des Femmes à Beijing, n’a pas eu un effet positif ?

Beaucoup de femmes ont estimé que la plate-forme de Beijing n’était pas satisfaisante, mais la chose la plus importante pour moi c’est qu’il y ait eu autant de femmes qui sont allées à Beijing. Cela a créé cette énergie qui permet de ne pas se sentir seule avec ses problèmes, dans sa maison, son entourage, sa nation. Des milliers de groupes de femmes représentant des millions de femmes du monde entier ayant une vision commune et complètement engagées pour la libération totale de la femme ont pu débattre ensemble et échanger leurs pratiques dans le cadre du Forum des ONG ! Là on comprend qu’il y a un mouvement irrépressible des femmes qui veut changer l’état des choses. Si je n’attends rien des décisions des grandes instances internationales, en revanche j’ai toujours eu confiance en ce que les femmes de la base peuvent accomplir lorsqu’elles retournent chez elles.

P.-S.

Marina Galimberti

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