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L’arme alimentaire

lundi 1er mai 2000, par Nicolas Bégat

Entretien de avec Vandana Shiva

Vandana Shiva est Indienne, physicienne, philosophe des Sciences, directrice de la "Research Foundation for Science, Technology and Natural Resource Policy ", à New Delhi.
Elle a publié, entre autres :
- Ecoféminisme, en collaboration avec Maria Meis
- Ethique et agro-industrie, main basse sur la vie
- The violence of the Green Revolution
- Monocultures of the mind

Pourriez-vous nous donner un aperçu des luttes des femmes en Inde ?

En Inde, nous sommes très concernées par la capacité des populations à survivre, d’avoir des moyens d’existence, d’avoir le droit aux ressources. Beaucoup des luttes des femmes en Inde convergent vers les problèmes de sécurité alimentaire et, en conséquence, de protection de l’environnement.
Nous avons des luttes concernant la biodiversité, pour la conservation des semences et des savoirs, qui sont menacés par les transnationales. Les brevets sur le vivant et les droits de propriété intellectuelle sont les stratégies criminelles utilisées par les grandes firmes internationales de l’agroalimentaire pour s’emparer des savoirs et savoir-faire des paysans et des tradi-praticiens de nos pays, qui en sont les gardiens pour les générations futures.
Nous avons l’exemple, dans les zones côtières, de la lutte des pêcheurs contre l’élevage industriel des crevettes pour l’exportation. Ces élevages industriels détruisent les terres par salinisation et détruisent les semences par l’enfouissement des déchets.
Nous avons un mouvement en Inde qui lutte contre ce que nous appelons "the junk food, la nourriture de rebut" de Mac Donald ; nous n’avons pas besoin de ça, parce que nous avons une nourriture culturellement riche et diversifiée.

Les femmes sont les premières productrices et transformatrices de la nourriture. Dans les coins les plus reculés et démunis, les femmes déploient toute leur énergie pour que la meilleure qualité possible de nourriture soit disponible pour leurs enfants. Les femmes savent que le droit à la nutrition , ainsi que le droit à la production d’un bonne nourriture doivent être protégés. On a vu tomber des gouvernements à cause de l’engagement des femmes dans le combat contre la promotion de l’alcool bon marché. Les femmes disent "la liqueur enlève la nourriture de nos enfants ". Dans trois états, elles ont réussi à imposer leurs vues aux gouvernants.
Dans ma région, circule une plaisanterie : "Quand le riz fut implanté, les hommes s’en emparèrent pour les cultures d’exportation et laissèrent le millet, considéré une culture inférieure, aux femmes pour la culture vivrière ". Ainsi, les hommes devinrent de plus en plus faibles et les femmes des collines restèrent fortes parce qu’elles consommaient le millet qu’elles produisaient, qui est beaucoup plus nutritif que le riz !


Vous étiez présente au Forum des ONG des femmes à Beijing en 1995 et au Sommet alimentaire de Rome en 1996. Quels étaient les enjeux pour les femmes ?

Le Forum des Beijing a été la libre expression du mouvement que les femmes sont en train de construire à travers le monde et la diversité des activités du Forum a montré ce qui nous préoccupe réellement. Il y a eu des protestations contre l’ajustement structurel, il y a eu des meetings sur la sécurité alimentaire, Il y a eu des protestations contre la "mac’donaldisation" du monde...
C’était cela les questions posées par les femmes au Forum, mais aucune de ces questions n’a eu une place centrale dans les débats de la Conférence officielle. La référence à l’ajustement structurel a été systématiquement écartée par les Nations Unies au cours du processus de négociation de façon à ce que, quand le Plan d’Action fut adopté, des questions qui vont bien au-delà du simple rôle reproductif des femmes, soient complètement occultées.
C’était comme si seule la liberté reproductive nous concernait, et donc nous ne voulions pas être libérées de la faim, de la dictature, de la violence ! Pourtant, ce sont des libérations qui pour nous sont essentielles.

Le Sommet alimentaire est supposé être consacré à l’alimentation et, d’après moi, l’alimentation est le droit humain le plus fondamental : l’accès à la nourriture, le droit à la propriété de la terre, le droit de produire une nourriture saine et adaptée.
Il ne suffit pas de vouloir produire en quantité. Si la technologie qui est sensée nous donner une nourriture en quantité suffisante, nous fournit de la nourriture empoisonnée, toxique, des produits génétiquement manipulés, donc dangereux, les femmes partout dans le monde disent non ! Elles font campagne à travers le monde contre cette alimentation "moderne" qui ne l’est pas vraiment, mais dont l’image est agitée par les gros bonnets de l’industrie alimentaire qui veulent jouer avec l’alimentation comme s’ils jouaient au tennis. Comme si l’on pouvait sans danger mettre des gènes humains dans le porc et des gènes de porc dans les pommes de terre !
Les femmes partout dans le monde s’opposent à cette labellisation de leur vie.

Dans toutes les régions du monde, on a des femmes impliquées dans les campagnes contre les pesticides, qui n’ont pas renoncé à se battre depuis plus de 10, 15, 20 ans pour "une alimentation sans produits toxiques".
Et c’est de nouveau localement, dans les communautés, que la résistance s’organise contre le doublement du prix des denrées de base quand le commerce est mondialisé, quand les femmes pauvres sont privées de leurs droits sur la terre, et ne reçoivent plus de subsides depuis l’application des plans d’ajustement structurel.
Pour moi, le Sommet de l’alimentation est important pour que ces voix et ces combats de femmes puissent peser sur les débats officiels, bien que ce soient les tenants du patriarcat mondial qui veulent y vendre l’idée de la quantité pour réclamer plus de libéralisation du commerce et une "nouvelle révolution verte" avec les OGM !

Comment voyez-vous l’articulation entre les résistances des femmes à ce nouvel ordre mondial au Sud, au Nord, et à l’Est ? Comment renforcer nos liens ?

Quand les choses vont mal, les femmes savent qu’il ne faut pas attendre pour se protéger, mais qu’il faut créer, inventer de nouvelles formes, trouver des nouvelles voies.
Les femmes du Sud et de l’Est, comme celles du Nord, comprennent toutes que les questions fondamentales sont les besoins de base, comme le droit à la nourriture et le droit à une alimentation sûre. Les femmes n’opposent pas les revendications des consommateurs pour une nourriture bon marché aux droits des producteurs de nourriture, ces paysans qui sur la planète sont majoritairement des paysannes, ce qui est très souvent oublié !
Les femmes veulent un système de production alimentaire dans lequel les producteurs ont suffisamment de sécurité pour continuer à produire et les consommateurs suffisamment de sécurité en matière de connaissance des conditions dans lesquelles la nourriture a été produite. Cela s’appelle de la solidarité et c’est cette solidarité que les femmes veulent mettre en place.
Le nouvel ordre libéral mondial veut réduire les êtres humains à leur seule fonction de consommation. A terme, aucun citoyen ne serait producteur. Cette séparation de la production et de la consommation , ainsi que la remise de l’organisation de la production et de la consommation entre les mains des transnationales, est l’ultime chaînon dans le maillage d’un système économique et politique totalitaire. Les citoyens du monde peuvent avoir un pouvoir considérable, pour autant qu’ils ne réduisent pas leur prise de conscience au simple fait d’être consommateur.

Y a-t-il en Inde le danger d’un système dual comme en France ?

Je crois que la tentative sera de mettre en place un système dispendieux et dangereux de contrôle monopolistique des marchés et, comme les pauvres de la terre n’auront que ce qu’ils produisent alors que les élites pourront se payer les produits de l’agriculture biologiques, nous aurons définitivement un système d’"apartheid nutritionnel".
De plus, à moyen terme, la plupart des pauvres de la terre seront dans l’impossibilité de produire leur propre nourriture, parce que l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et la Banque Mondiale continuent de pousser les petits paysans hors de la production. Ils seront alors forcés de consommer de la nourriture toxique, contaminée, polluée, à l’achat de laquelle ils consacreront tous leurs revenus. Par ailleurs, il y aura une nourriture biologique et saine, uniquement accessible aux plus riches parce que très chère, comparée au prix des produits industriels, vendus moins chers puisqu’ils bénéficient de subventions aux intrants, de subventions à l’exportation, coûts qui ne sont pas intégrés dans le prix de revient.
Je suis sûre que, lors du désastre de Tchernobyl, du beurre contaminé a été envoyé en Inde au titre de l’aide alimentaire. Une des avocates féministes qui luttait contre cette importation a perdu son procès sous prétexte d’interférer sur la possibilité pour les pauvres d’avoir accès au beurre.
Il y a eu un cas similaire aux Etats-Unis. Les femmes américaines qui se battent contre les aliments génétiquement manipulés, ont été informées par le Département d’Etat que leur demande d’étiquetage sur ces produits était irrecevable et contrecarrait l’aide alimentaire aux pauvres. Le pouvoir global veut pouvoir continuer à envoyer ces produits dangereux et toxiques aux consommateurs qui n’ont ni la force politique organisée pour réclamer l’étiquetage, ni le pouvoir individuel de ne consommer que des produits sains.
Les pauvres deviendront des victimes de cette économie alimentaire globale "moderne", industriellement produite, tout en perdant leur rôle de producteurs/productrices de nourriture.
Et ce n’est pas un accident que les domaines les plus vitaux soient visés. Je me rappelle ce que disaient des membres de la CIA et des responsables de l’agro-business américain à un président des E.U : "Si nous pouvons contrôler l’alimentation, nous serons en possession de l’arme politique la plus puissante au monde ! "

Est-ce que les citoyens, les producteurs, les consommateurs sont conscients de toutes ces manipulations de la part des pouvoirs politiques et économiques mondiaux ?

Justement pas, la fausse information fait partie de la stratégie d’oppression. Prenons la question du blé, par exemple. Il semblerait que l’Inde va gagner des parts du marché international grâce au blé qu’elle exporte. L’Inde va exporter du blé et tout le monde pense que les paysans indiens ont gagné plus d’argent que l’année dernière. Mais c’est Cargill qui exporte du blé indien. Il l’achète 60 dollars la tonne et le revend 300 dollars la tonne. Donc, quand nous disons que l’Inde exporte du blé, c’est en fait Cargill , l’entreprise transnationale qui exporte du blé des E.U. et l’importe dans les autres pays, l’exporte en Inde et le vend partout ailleurs. C’est Cargill Argentine, c’est Cargill Soudan, c’est Cargill Allemagne, c’est Cargill France. C’est Cargill qui contrôle le système alimentaire de chaque pays.
Nous devrions regarder de plus près les entreprises transnationales et moins les gouvernements qui ont cessé de toute façon d’être les décideurs.
En Inde encore récemment le peuple avait la possibilité de rejeter les parlements et d’en élire d’autres mieux intentionnés. Maintenant, un gouvernement mondial, qui n’a jamais été élu par les peuples du monde, se met en place. Ce sont les gouvernements des pays du G8, avec la banque mondiale et le F.M.I. Ils vont décider pour les peuples du Nord comme du Sud de leur droit à l’existence, le droit le plus fondamental des droits humains. Toutes personnes a un droit humain à l’environnement, à la paix, à la justice. Nous devons faire très attention à ce gouvernement non-élu qui détruit notre faculté de choisir.


Ils existent des solutions ?

Il y a trois voies possibles pour la recherche de solutions :
- la première, c’est la solidarité directe entre les travailleurs du Nord et ceux du Sud. Ce qui se passe maintenant d’important dans le Nord, c’est la montée d’un sentiment d’insécurité. Les gens perdent leur emploi et sont incités à en attribuer la cause au tiers monde, de qui ils sont de plus en plus tributaires. Empêchés de produire pour eux-mêmes, les peuples du Nord dépendent des importations des pays du Sud, et les transnationales utilisent à leur avantage la pauvreté du Sud pour diminuer les salaires, monter les prix et garder ainsi tous le profit pour eux.
Il faut que les travailleurs du Nord comprennent pourquoi ils perdent leur emploi et les travailleurs du Sud pourquoi ils ont été déplacés. Ils ont été déplacés par les mêmes groupes économiques internationaux qui ont licencié les travailleurs au Nord. Alors seulement , ils trouveront les moyens de lutter ensemble.
Par exemple, c’est Cargill qui déplace les travailleurs américains comme il le fait pour les travailleurs et paysans indiens. Donc, nous avons décidé de lutter non contre les travailleurs américains ou européens , mais contre Cargill et le résultat de ces luttes en Inde a été la conscientisation des paysans d’autres parties du monde qui ont réalisés qu’ils devaient bâtir une coopération transnationale entre paysans du monde entier.

- la deuxième voie, c’est de réfléchir à la proposition d’introduire des clauses sociales dans les conventions commerciales internationales.
A mon avis, il y a un grave problème avec les clauses sociales. Elles sont essentiellement prévues pour que des gouvernements forts du Nord puissent exercer des sanctions sur des gouvernements plus faibles. C’est encore une autre conditionnalité gouvernementale qui va peser sur la situation du tiers monde, déjà poussé dans une impasse par les ajustements structurels, mais qui ne s’adresse pas aux vrais responsables. Ce ne sont pas les gouvernements qui détruisent les emplois, ce sont les entreprises. Les citoyens du monde doivent se demander comment rendre les entreprises redevables de cette situation !

Quant à la troisième solution : pour moi, la manière la plus satisfaisante de réorienter l’économie c’est d’utiliser le boycott citoyen, ce qui est très différent des mesures gouvernementales.
Les interdits gouvernementaux sont inspirés par les intérêts économiques. Ils sont toujours dirigés des plus forts vers les plus faibles.
Le boycott, par contre, est basé sur la solidarité des citoyens, qui prennent la décision de ne plus supporter un état de fait économique.
Le boycott a contribué à renverser le régime d’apartheid en Afrique du Sud ! La demande de boycotter les crevettes produites industriellement en Inde, vient des communautés de pêcheurs et des femmes. Ils et elles n’attendent pas que les gouvernements prennent des mesures d’interdiction, mais demandent aux citoyens du Nord d’utiliser leur pouvoir de consommateurs afin de préserver les moyens d’existence des pêcheurs et des femmes en Inde, mais aussi les ressources naturelles de la terre et de la mer, pour la planète entière.

Je suis convaincue que la seule énergie au monde qui ne peut jamais être réduite est l’énergie que les femmes déploient lorsqu’elles sont en colère, outragées par les profondes injustices qui touchent aux aspects fondamentaux de la vie.


P.-S.

Marina Galimberti

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