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Inégalité professionnelle : l’inégalité domestique en question

mercredi 1er mars 2000, par Nicolas Bégat

En cette période de 8 mars 2000, l’Assemblée adopte la loi Génisson, prolongement de la loi Roudy de 1983 sur l’égalité professionnelle hommes/femmes. Pas de grand changement à l’horizon, car on ne modifie pas les inégalités culturelles par du juridique. Mais c’est un pas, reconnaissons-le. Cette loi, c’est un des résultats que ne manque pas d’afficher le gouvernement avant Beijing + 5, un résultat de sa volonté politique, amplement détaillée dans le rapport pour la prochaine conférence mondiale des femmes. Mais si on se penche un peu sur ce type de discours, on peut constater qu’en matière d’inégalité économique, l’inégalité professionnelle, systématiquement rattachée aux " moyens mis en œuvre pour la promotion des femmes et la prise en compte de besoins particuliers " (entendez conciliation entre vie professionnelle et vie familiale) prend le devant de la scène. Et souvent, cela s’arrête là : inégalité économique = inégalité professionnelle=conciliation vie familiale/vie professionnelle. Pourquoi aborder ce thème de la conciliation au sein des inégalités économiques (et aussi de la famille) ? Sans aucun doute, parce qu’encore une fois, culturellement, les besoins particuliers dont il est question sont " forcément " ceux des femmes. Et malheureusement, les chiffres de l’Insee sont là pour le confirmer. Inégalité professionnelle, oui, mais inégalité dans le partage des tâches ménagères, toujours... Ne pourrait-on pas penser à des incitations pour lutter contre ces inégalités de répartition (inscrites dans le plan d’action européen)... c’est-à-dire reprendre le problème de l’inégalité économique, bien plus en amont... Difficile de changer les mentalités, c’est sûr...

En 1983, Yvette Roudy obtenait la promulgation d’une loi sur l’égalité professionnelle, articulée autour de trois objectifs... plutôt ambitieux : l’établissement de rapports de situations comparées, entre hommes et femmes présentés aux Comités d’Entreprise, la négociation dans les entreprises et les contrats d’égalité professionnelle. En la matière, la CFDT nous rapporte 31 plans conclus à ce jour, un résultat bien mince au vu du nombre d’entreprises de plus de 50 salariés. Alors, le gouvernement a engagé plusieurs réflexions concernant l’évaluation et l’application de la législation sur l’égalité professionnelle. Le 2 septembre 1999, à la demande du Premier ministre, Lionel Jospin, Catherine Genisson a donc remis un rapport : " Davantage de mixité professionnelle pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes " et proposait un certain nombre de mesures. Le 7 mars 2000, la proposition de loi adoptée a en fait permis de renforcer les principes affirmés par la loi de 1983. Ainsi, l’égalité professionnelle devra être mieux prise en compte, aussi bien dans les accords patronat-syndicats que dans les instances administratives qui gèrent la carrière des fonctionnaires :

  • dans les entreprises privées, négociation tous les trois ans sur l’égalité professionnelle dans l’entreprise
  • renforcement des sanctions (elles existaient déjà, mais ne sont pratiquement pas appliquées) pour les entreprises qui ne respectent pas l’obligation de traiter le sujet dans leur bilan social annuel
  • parité relative dans les jurys des concours de recrutement et les commissions paritaires.

Sur ce dernier point, précisons que la loi instaure une mixité a minima dans ces jurys, puisqu’il faut au moins une femme... quel que soit le nombre de membres qui composent le jury ! Il revient ainsi en quelque sorte à l’Etat de montrer l’exemple. Il faut dire que pour ce dernier, le constat est " salé " : certes, 57 % des agents des trois fonctions publiques sont des femmes et elles constituent 62% de l’effectif des cadres A de la fonction publique de l’Etat, mais lorsqu’on fait abstraction de l’Education nationale, la proportion chute à 33%. Pour enfoncer le clou, notez que les femmes constituent le tiers des promotions de l’ENA, mais on ne les retrouve que pour 18% parmi les cadres de direction et pour 11% dans les emplois de directeurs. Catherine Genisson confirme cette situation en expliquant que six groupes professionnels rassemblent 60% des femmes, alors qu’ils ne représentent que 30% des emplois : enseignants, professions intermédiaires de la santé et du travail social, employés d’entreprises et d’administration, commerce, personnel de service direct aux particuliers. S’il est difficile d’imaginer un réel impact de cette proposition de loi sur le déséquilibre constaté sur le marché du travail, on peut néanmoins espérer qu’elle éclaire les lanternes des partenaires sociaux, des dirigeants d’entreprise et des administrations sur les conséquences de leurs décisions en matière d’égalité professionnelle.

Autres objectifs
 Par ailleurs, dans son plan national 1999 d’action pour l’emploi français, le gouvernement a dégagé plusieurs axes prioritaires en fixant comme objectif de réserver 55% des dispositifs de la politique de l’emploi pour les femmes et au moins 35% des contrats d’apprentissage d’ici à fin 2000, en coopération avec les régions. Ainsi, en matière de lutte contre la discrimination entre les hommes et les femmes, les mesures s’articulent autour de quatre axes :
- formation initiale (élargissement des choix professionnels, développement de l’apprentissage sur le niveau Bac+2...)

  • accès des femmes à l’emploi (application du principe de non-discrimination à l’embauche)
  • femmes dans l’emploi (continuation et renforcement des actions positives, clause d’égalité dans les actions de formation professionnelle...)
  • femmes dans la fonction publique (féminisation des jurys de concours, plans d’objectifs dans les ministères pour l’encadrement...).

Afin de concilier vie familiale et vie professionnelle, deux axes d’intervention ont été décidés : diversification des modes d’accueil d’enfants (individuels et collectifs) ; articulation des temps professionnels et familiaux. Enfin, la réintégration dans la vie active sera développée dans le cadre de " l’assistance aux femmes et aux filles actuellement victimes de discrimination ou défavorisées ".
Concernant le deuxième point, à savoir la conciliation vie familiale/vie professionnelle, signalons que le Conseil d’Analyse économique a également remis un rapport en mars 1999, réalisé par Béatrice Majnoni d’Intignano sur " l’égalité entre les hommes et les femmes : aspects économiques ". Il en ressort que la participation des femmes à l’activité économique est un puissant facteur d’amélioration des performances économiques des pays développés, en permettant la diversification des talents et en orientant la demande des ménages vers des services à fort contenu en emploi. La question au centre du rapport est celle des conditions de la conciliation de l’activité des femmes, souhaitable sur le plan macro-économique, avec la réalisation des projets familiaux qui contribuent au bien-être individuel. Ainsi, le rapport propose une amélioration des dispositifs existants, notamment en matière de politique familiale, examinées lors de la Conférence sur la famille de juin 1999.
Signalons également en matière d’actions du gouvernement, la relance du Conseil Supérieur de l’égalité professionnelle, créé par la loi de 1983 et dont la composition a été renouvelée en juin 1999 ; plusieurs études et enquêtes sur la situation des femmes en milieu rural, la suppression par le ministère de la Défense en 1998 de toute restriction à l’entrée des femmes dans les armées par la voie des concours de recrutement ; des actions de sensibilisation et d’information pour la lutte contre le harcèlement sexuel sur les lieux de travail ; l’amélioration du statut des conjoints d’entreprise de type familial (statut du conjoint collaborateur, amélioration de l’allocation de remplacement, créance de salaire différé du conjoint).

Femmes conciliantes, concilions !
Vous l’aurez sans doute remarqué, pour lutter contre les inégalités professionnelles, il s’agit surtout d’améliorer les moyens de concilier vie professionnelle et vie familiale... et en la matière, on interpelle avant tout les femmes et on incite peu les hommes à se sentir concernés. A croire qu’eux n’ont pas à concilier une vie privée et professionnelle !
Regardez ce que l’on fait pour vous, mesdames ! Il est vrai que de fait, le congé maternité les concerne et peut freiner leur carrière. Mais le congé parental d’éducation, pourtant asexué, reste aussi majoritairement féminin. C’est dans les mœurs, que voulez-vous. Je vous passe donc les détails sur les améliorations des modes de garde, la reprise d’activités pour les femmes après un congé maternité, voire un congé parental d’éducation et autres incitations financières énoncées lors de la conférence de la famille.
Par ailleurs, ce souci de conciliation se retrouve également dans le projet de loi sur la réduction négociée du temps de travail.
Mais sommes-nous gagnantes avec cet aménagement et réduction du temps de travail ? Regardez, clament certaines entreprises, nous avons fait en sorte que les femmes puissent prendre leurs mercredis. Alors, oui, nous avons plus de temps " libre " pour la vie " familiale ", mais encore, toujours, on concilie ! Cette situation ne va-t-elle pas au contraire aggraver les inégalités hommes/femmes : le rituel mercredi pour les femmes, journée qu’elles consacrent aux enfants et à avancer leur travail du week-end, à savoir courses, ménage, repassage, à aider leurs enfants à faire leurs devoirs et à les accompagner à leurs activités ; le vendredi pour les hommes qui eux privilégient cette journée pour leurs loisirs, bricoler ou jardiner.
Nous dirons donc que le gouvernement, en rattachant ce thème de la conciliation à la lutte contre l’inégalité économique ne fait que suivre la culture " ambiante " de la société, sans chercher à s’y opposer ou à chercher à la modifier : tâches ménagères = femmes et les derniers chiffres le prouvent encore une fois... reconnaissons également que le gouvernement ne peut guère changer les mentalités masculines, voire féminines en la matière... un premier pas serait néanmoins de revoir son discours...genré.

Encore un effort, messieurs !
D’après les derniers chiffres de l’Insee (France, portrait social 1999-2000 - octobre 1999), la répartition du travail domestique entre conjoints reste très
largement spécialisée et inégale. En 1999, les hommes n’assurent environ qu’un tiers des tâches domestiques. La spécialisation des rôles s’accentue avec la vie en couple et le nombre d’enfants. Depuis une quinzaine d’années, la plus forte implication des femmes sur le marché du travail, l’évolution des modes de consommation et le développement des services de proximité ont contribué à réduire les inégalités entre hommes et femmes au sein du couple. Cependant les rôles restent nettement différenciés. Ce phénomène tend à se reproduire chez les enfants.
La vie en couple opère une spécialisation des rôles, cette spécialisation est renforcée par la présence d’enfants. Les hommes et les femmes seuls de moins de soixante ans consacrent à peu près le même temps aux tâches domestiques (2 heures 13 par jour pour les hommes, 2 heures 48 pour les femmes). En revanche, les hommes en couple sans enfant passent deux heures de moins que leurs conjointes à effectuer des travaux domestiques. De même, les rôles sont plus différenciés chez les conjoints sans enfant que chez les personnes seules. Ainsi, un homme seul consacre 47 % de son temps domestique aux activités à " dominante féminine " (linge, vaisselle, cuisine, ménage) contre 28 % quand il vit en couple. La part des activités à " dominante masculine " (bricolage, jardinage...) passe de 19 % chez un homme seul à 41 % chez un homme en couple. Les femmes prennent en charge la plus grande part du travail familial (tâches domestiques directement liées à la présence d’enfants dans le foyer). La présence de jeunes enfants et la taille de la famille déterminent largement le temps consacré à ce travail.
De plus, la répartition du travail domestique dans les couples dépend de l’occupation des deux conjoints. La part masculine dans le travail domestique du couple est de 22 % quand seul l’homme exerce une activité professionnelle, de 35 % quand les deux conjoints travaillent, de 39 % quand aucun des deux n’exerce un emploi, et enfin de 53 % quand seule la femme a un emploi.
Enfin, les femmes actives payent leur implication professionnelle par moins de temps libre que les hommes (40 minutes de moins par jour). Ainsi se plaignent-elles plus des tâches ménagères que les femmes qui sont au foyer (un exemple : 35 % d’entre elles considèrent que les courses représentent une corvée, contre 24 % des inactives).
Néanmoins, en 13 ans, le partage des tâches domestiques entre conjoints devient un peu plus égalitaire. De 1986 à 1999, le temps de travail domestique des couples est resté constant : celui des femmes a diminué de 17 minutes tandis que celui des hommes augmentait d’autant. Son partage au sein des couples a évolué dans le sens d’un rééquilibrage, même si la division des tâches reste marquée. Cette atténuation des différences se manifeste également sur le plan qualitatif, la distinction entre les tâches à dominante masculine et féminine étant légèrement moins accentuée.
La tendance à la baisse des inégalités a été plus marquée pour les couples d’actifs ou de retraités que pour les couples où la femme est au foyer. L’évolution du partage des activités à dominante féminine explique ces bilans contrastés. Dans les couples où les conjoints sont égaux vis-à-vis de l’activité professionnelle, les hommes ont augmenté leur part dans les activités à dominante féminine (+12 % pour les couples bi-actifs et +15 % pour les retraités) alors que celle-ci n’a pas varié dans les couples où la femme est au foyer.
Les écarts entre les pratiques féminines et masculines se sont réduits, non pas tant du fait d’un alignement des comportements masculins sur les comportements féminins qui ne progresse que lentement, mais principalement à cause de la poursuite de l’évolution des modes de consommation, et du développement des services de proximité. Certaines activités prises en charge exclusivement par les femmes en 1986 ont quasiment disparu, comme la couture qui les occupait 18 minutes en moyenne chaque jour, contre 9 minutes en 1999. D’autres exigent désormais un temps plus court, comme la cuisine (6 minutes de moins), la vaisselle (11 minutes de moins pour les femmes).
Les bouleversements dans le mode de consommation ont donc favorisé un partage plus égalitaire des tâches domestiques mais la famille contribue à perpétuer le principe de la division sexuelle du travail domestique. En effet, les garçons de plus de quinze ans travaillent 51 minutes pour l’unité domestique, tandis que les filles du même âge travaillent 1 heure 36. Alors que l’intensité du travail des garçons est indépendante de la taille du ménage, celle des filles croît proportionnellement au nombre d’enfants présents. Par rapport aux filles de salariés, les filles d’indépendants s’impliquent quotidiennement 20 minutes de plus dans les tâches domestiques. Pour les garçons, leur temps domestique est semblable quel que soit le statut de leur père. Les parents isolés favorisent des pratiques domestiques plus égalitaires entre filles et garçons.
Dans les ménages monoparentaux, les filles travaillent 1,5 fois plus que les garçons, tandis que dans les ménages composés d’un couple et de ses enfants, elles travaillent deux fois plus.

Le partage des tâches

Temps moyen consacré aux activités domestiques pour les femmes et les hommes vivant en couple
Activité En minutes En pourcentage
Femmes Hommes Femmes Hommes
Cuisine

69 min.

14 min.

83,1%

16,9%

Ménage

67 min.

11 min.

85,9%

14,1%

Linge

28 min.

2 min.

93,3%

6,7%

Vaisselle

28 min.

8 min.

77,8%

22,2%

Jardin

9 min.

22 min.

29%

71%

Bricolage

5 min.

41 min.

10,9%

89,1%

Source : France, portrait social 1999-2000, Insee, octobre 1999


P.-S.

Elsa Boulet

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