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Le travail des femmes : illégitime ?

mercredi 1er mars 2000, par Nicolas Bégat


Margaret Maruani, sociologue spécialiste des rapports sociaux de sexe et directrice du MAGE/CNRS, dresse un état des lieux du travail féminin en France : une activité toujours en hausse depuis le début du siècle, mais une précarité rampante dans toute l’Europe qui s’achemine vers un statut de « working poor » pour des milliers de femmes dans le monde. Et les questions que l’on se pose aujourd’hui sur les femmes et le travail montrent que la société continue de penser que le salaire des femmes reste un appoint et que le travail au féminin n’est pas légitime.

Les Pénélopes : Vous constatez une augmentation croissante de l’activité féminine depuis environ 40 ans. Vous dites même que les femmes portent la croissance.
Margaret Maruani : Absolument. Les femmes portent le renouvellement des forces de travail. Depuis le début des années 60, on est passé de 6,5 à 11,7 millions de femmes actives. Du côté des hommes, on est passé dans le même temps de 13 à 14 millions d’actifs. Quand je dis que ce sont les femmes qui ont assuré le renouvellement de la population active dans ce pays, je ne fais que lire les chiffres.

Vous dites également que c’est la première fois dans l’histoire du salariat que les femmes continuent d’envahir le marché du travail, pendant une période de crise.
On avait l’habitude de dire que les femmes entraient sur le marché du travail en période de croissance, quand il y avait de l’emploi pour tous et qu’elles se retirent en période de pénurie d’emploi et de chômage. C’est vrai que c’est la première fois dans l’histoire du salariat que l’on voit la percée de l’activité féminine se faire, continuer, s’amplifier en dépit de la crise de l’emploi. Tout le monde s’attendait dans les années 75/80 à ce que la crise casse ce mouvement d’accès des femmes au marché du travail. Or non, il n’en a rien était.
C’est une espèce de lame de fond. Les femmes ne sont pas des marionnettes, on ne les retire pas comme ça du marché du travail... Plusieurs phénomènes peuvent expliquer cela. On a souvent dit, changement de mentalité. Encore faudrait-il expliquer pourquoi les mentalités évoluent. Il y a eu un changement culturel important. Les années 60, 68, les années du féminisme, de la contraception, de l’avortement. Du côté de l’activité économique, il y a eu la montée du tertiaire, des services où les femmes sont bien implantées et le déclin du travail industriel. Il y a eu un effet sectoriel. De fait, la division sexuelle du travail a protégé les femmes de la crise de l’emploi. Ainsi les emplois féminins se concentrent dans un certain nombre de secteurs de l’économie, notamment dans les services. Ce qui est étonnant, c’est qu’on aurait pu penser logiquement que les femmes en investissant massivement le salariat, se répandraient dans tous les secteurs de l’économie. Il n’en a rien été. Ce que l’on a vu, c’est la féminisation croissante des métiers féminins, beaucoup plus que la diffusion des femmes dans les différents secteurs, même si un certain nombre de métiers autrefois exclusivement masculins se sont ouverts aux femmes.

Il n’y a quand même pas une révolution à ce niveau-là, si on considère par exemple les filières scientifiques...
Non, pour moi, il y a un phénomène non pas d’immobilisme, mais un phénomène de bipolarisation. A une extrémité, vous avez des femmes instruites, qualifiées, ayant réussi scolairement, universitairement et qui récupèrent sur le marché du travail l’investissement scolaire et universitaire, qui accèdent à des métiers qualifiés : journalistes, médecins, avocates, professions intellectuelles, cadres supérieures. On observe qu’un certain nombre de professions se féminisent, sans perte de leur prestige. La dévalorisation n’est pas le destin de tout métier qui se féminise... on ne peut pas le dire comme ça, même si ça existe pour certaines professions. C’est un côté de l’échelle sociale et ça concerne une minorité de femmes. A l’autre extrémité, on observe que la majorité des femmes est cantonnée dans ce qu’on pourrait appeler le salariat d’exécution, c’est-à-dire les emplois peu qualifiés du tertiaire : employée, vendeuse, caissière, secrétaire...

Est-ce parce que l’activité féminine est concentrée dans ces secteurs-là que le chômage des femmes est plus élevé ?
Oui, d’une part, je pense qu’une femme qui cherche un emploi, a beaucoup moins de ressources, de possibilités qu’un homme, parce que la palette des métiers, des secteurs d’activité qui leur est proposée est beaucoup plus restreinte. Oui, c’est une des causes du chômage féminin.

Nous constatons donc qu’il y a plus de femmes sur le marché du travail, cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ont un emploi.
Non, parmi les actifs, il y a aussi ceux et donc celles qui cherchent du travail. Parallèlement à la croissance de l’activité féminine, il y a eu la croissance du chômage féminin. Un petit rappel pour qualifier la croissance de l’activité féminine : parmi les 5 millions de femmes qui sont arrivées en l’espace de 40 ans, sur le marché du travail, il y a beaucoup de mères de famille. Ce qui a changé fondamentalement, c’est que jusque dans les années 60, l’activité féminine était discontinue. C’est-à-dire que la majorité des femmes, lorsqu’elles avaient des enfants, s’arrêtaient de travailler et reprenaient au bout d’un certain nombre d’années. Dans les années 60, pour les femmes âgées de 25 à 49 ans, le taux d’activité était de 40%. 4 sur 10 travaillaient. Aujourd’hui, pour ces mêmes femmes, le taux est de 80%. 8 sur 10 travaillent. C’est un changement radical, fondamental des normes de l’activité féminine. Hier, dans les années 50/60, il était normal pour une femme qui avait des enfants d’arrêter de travailler ; aujourd’hui, il est devenu tout aussi normal pour une femme qui a des enfants, de travailler. C’est un changement massif et majeur.
En France, à la dernière enquête emploi, le chômage représente 12%. 10% pour les hommes, 14% pour les femmes. Par ailleurs, dans les pays d’Europe du Sud, les indemnisations sont très faibles. Cela dit, on constate que sur bon nombre de pays européens, les femmes sont bien moins indemnisées que les hommes. Beaucoup moins de femmes touchent une indemnisation chômage. C’est une inégalité que l’on oublie souvent et qui est importante.

Il semble que le Royaume-Uni se démarque en terme de chômage féminin.
Au niveau européen, on retrouve donc à peu près partout les mêmes inégalités devant le chômage, sauf au Royaume-Uni. C’est un des rares pays d’Europe, où les femmes sont moins au chômage que les hommes et cela pose un problème tout à fait particulier : comment compte-t-on les chômeuses ? Beaucoup de femmes britanniques qui sont considérées au Royaume-Uni comme inactives seraient considérées chez nous comme chômeuses. Notamment à cause du travail à temps partiel. Dans ce pays, où plus de 40% des femmes travaillent à temps partiel, il faut savoir qu’en dessous d’un certain nombre d’heures travaillées et en dessous d’un certain salaire, une femme qui travaille à temps partiel n’a pas de protection sociale, n’a pas d’assurance sociale et donc n’a pas droit au chômage. Ces femmes lorsqu’elles perdent leur emploi ne sont pas chômeuses, elles deviennent inactives. Une partie des femmes sans emploi disparaissent ainsi des chiffres du chômage. Il faut donc faire attention, quand on parle du chômage. Le chômage est un indicateur double : cela nous dit d’une part les difficultés des femmes à s’insérer sur le marché du travail, à trouver un emploi, mais cela nous dit aussi la présence des femmes sur le marché du travail.
Il ne faut pas penser que le chômage égale non emploi. Le non-activité peut s’appeler chômage ou inactivité. Tant qu’on ne regarde que du côté de l’inactivité, on a une vision bancale du marché du travail. A force d’opposer emploi et chômage, on oublie qu’une partie des gens sans emploi disparaissent des chiffres. Un certain nombre de femmes, au bout d’un certain temps, ne retrouvant pas d’emploi, n’en cherchent plus et ne se retrouvent donc plus comme chômeuses.

Les femmes entrent massivement sur le marché du travail, mais les discriminations perdurent puisque le chômage est plus massif, la différence de salaire persiste.
En effet, la différence de salaire demeure. Elle est de l’ordre de 27% en France, ce qui est environ la moyenne européenne et ce qui est quand même énorme, d’autant plus que nous avons des lois : à travail égal, salaire égal. La loi n’est pas appliquée.
Une autre partie où la loi n’est pas appliquée, c’est l’accès égal aux postes de décision.
S’il est vrai que le nombre de femmes cadres a augmenté - elles sont 34%, elles étaient 25% au début des années 80, au regard du niveau d’instruction des jeunes femmes qui est aujourd’hui plus élevé que celui des jeunes hommes, un problème persiste. En effet, parmi les cadres dirigeants, dès qu’on arrive au pouvoir, on retrouve aussi peu de femmes qu’en politique, parce que ce sont les mêmes mécanismes de l’accès au pouvoir qui jouent.
Ces discriminations qu’on observe tout en ayant des lois, sont tolérées.
Ce qui me frappe, c’est en effet, cette espèce de tolérance sur le chômage, sujet crucial. Avez-vous jamais entendu parler du chômage des femmes ? Qu’il s’agisse du chômage des jeunes - les jeunes femmes sont beaucoup plus au chômage que les jeunes hommes, (une fille sur 3 contre un garçon sur 5) -, de catégorie socioprofessionnelle - partout les femmes sont chez les ouvrières, chez les employés -, les femmes sont plus au chômage que les hommes. Or, quand on énonce les priorités de la lutte contre le chômage, on entend parler de la lutte contre les chômeurs de longue durée, contre le chômage des jeunes, contre le chômage des non qualifiés, des cadres. Le chômage des femmes jamais.

Comment expliquez-vous cette tolérance à l’égard du chômage des femmes ?
Je pense qu’il y a une tolérance qui renvoie au fait que le droit à l’emploi est une évidence pour les hommes. Pour les femmes, il reste à conquérir. Une femme, c’est quand même moins grave si elle est au chômage. Sinon, je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas décrété que la priorité des priorités en matière de lutte contre le chômage, c’est celle des femmes.

La réduction du temps de travail, c’est un avantage pour l’employeur ou pour la mère.
Cela peut être les deux. Les cas sont tellement différents de réduction du temps de travail. Les 35h, on parle de progrès social est c’en est un. Mais il y a dans ce pays des centaines de milliers de femmes qui ne demandent qu’une chose, c’est de travailler plus. Tout simplement pour avoir un salaire qui ne soit pas partiel. N’oublions pas quand on parle de réduction du temps de travail, pour un bon nombre de femmes, la question qui se pose c’est l’augmentation du temps de travail pour avoir un salaire décent, tout simplement. Quant à la conciliation, je déteste ce mot, comme si tout était bienheureux et puis la conciliation, on n’en parle que quand il s’agit des femmes, j’aimerais bien entendre un syndicaliste nous parler du problème des pères de famille. Tant qu’on n’en arrivera pas là, moi, la conciliation, je ne veux pas écouter ça.
Il y a un autre thème qui me fait bondir, c’est celui du choix, du libre choix : la maternité (la contraception), mais aussi celui des femmes en matière de travail. Or celui-ci est toujours celui de ne pas travailler. On fonctionne toujours avec cette idée que les femmes auraient le choix de ne pas gagner leur vie. Ca me fait toujours sursauter. Les femmes comme les hommes travaillent pour gagner leur vie. Est-ce qu’on va interroger des hommes pour savoir s’ils ont choisi de travailler, pourquoi ils travaillent. Pourquoi est-ce qu’on continue de poser ce genre de questions aux femmes ? La plupart travaillent pour la même raison que les hommes, parce qu’il faut gagner sa vie...

On est en 2000. On observe un certain nombre d’améliorations. Des femmes plus présentes sur le marché du travail, la classe ouvrière qui se transforme, comment réagissez-vous à une position progressiste des syndicats ?
Intégrons le problème des femmes puisque ce sont elles qui, de fait, font l’essentiel des tâches domestiques et s’occupent des enfants, intégrons ça et faisons en sorte de les arranger. Dans intégrons, il y a aussi on accepte. Or je n’arriverai jamais à me résigner à ce que le travail domestique et la charge des enfants reviennent en priorité, voire en exclusivité aux femmes. Les derniers chiffres de l’INSEE sont à ce niveau-là assez effarants. Les femmes assurent en France 80% de la production domestique. Les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes. Elles assurent 45% du travail salarié et 80% de la production domestique. Les hommes, qu’est-ce qu’ils font à côté ?

Quelle est votre opinion sur ces syndicats qui n’intègrent pas cette dimension ?
Au nom de la conciliation, on a fait beaucoup de tort aux femmes salariées. Le travail à temps partiel est relativement nouveau, début des années 80. Son essor a été favorisé, marqué, par des incitations de politique publique, toujours au nom de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Or, sur le terrain, la plupart des femmes n’avaient pas choisi de travailler à temps partiel. Elles souhaitaient travailler plus pour avoir un salaire plus décent (commerce, grande distribution...). Elles travaillent en général sur des horaires tout à fait éclatés. Quelques heures le matin, quelques heures l’après-midi, elles font les nocturnes, elles travaillent le samedi. Où est la conciliation ? 2h le matin, 3h l’après-midi. Qui gagne 3000 F par mois, un petit peu plus, un petit peu moins, qui ne sait jamais en début de mois combien elle va gagner à la fin du mois ? Comment concilier vie professionnelle et vie familiale ? Je voudrais bien qu’on m’explique.

Quand on nous parle de temps partiel, on a l’impression que c’est choisi.
Oui, il y a une espèce d’assimilation, mais qui est un mensonge. Il y a en effet une partie des femmes qui a, je ne dirais pas choisi, mais décidé, de faire un temps partiel, bien souvent parce que les contraintes familiales sont trop lourdes. Par ailleurs, si le temps partiel s’est développé si fortement depuis les années 80 (1,5 millions de personnes au début des années 80, 4 millions environ aujourd’hui), c’est parce qu’il y a eu des créations d’emplois massives à temps partiel, on a embauché dans le commerce, dans l’hôtellerie restauration, dans les services aux particuliers et là, les femmes ont choisi des petits boulots pour ne pas être au chômage, c’est du sous-emploi pour ne pas être sans emploi.

Le synonyme pour vous de temps partiel, c’est temps de crise.
Oui, c’est un temps de crise. A la différence d’un certain nombre de nos voisins, notamment d’Europe du Nord, l’Angleterre, les Pays scandinaves, de l’Allemagne, des Pays-Bas, le travail à temps partiel n’appartient pas à l’histoire du travail féminin en France. Ce n’est pas ce qui a permis aux femmes d’accéder au marché du travail. Les femmes ont investi massivement le marché du travail à partir des années 60 à temps plein. Il n’y a pas de passé. Ce n’est pas une tradition. Le travail à temps partiel est une création des années 80, c’est pourquoi je l’appelle un temps de crise. On l’a pensé comme une façon de partager le travail, un partage bien inégal car qui dit temps partiel dit femme.

Qui dit temps partiel dit aussi salaire partiel
Bien sûr, c’est la grande mystification du temps partiel, on nous parle du temps, du temps choisi, du temps voulu, que l’on aménage, que l’on garde pour soi, pour sa famille, ses enfants, or on ne parle jamais des salaires. L’essor du travail à temps partiel a développé un phénomène que l’on montre du doigt lorsqu’on parle des Etats-Unis, de l’Angleterre, c’est les working poor, les travailleurs pauvres. Ce ne sont pas des chômeurs, pas des exclus, ce sont des gens qui travaillent sans arriver à gagner leur vie. Or ces gens sont dans une grande majorité des travailleurs à temps partiel et donc des femmes. Il faut savoir qu’en France, aujourd’hui, à juste titre, on parle du chômage et de moins de 3 millions de chômeurs, mais est-ce qu’on parle des 3,2 millions de travailleurs pauvres, qui travaillent pour un salaire inférieur au SMIC. Ces working poor en France sont à 80% des femmes. Le travail à temps partiel a créé un processus de paupérisation d’une partie du salariat féminin. Quand on nous parle du temps, on parle des mercredis, cela n’a rien à voir.
Le phénomène de Woorking poor a progressé très fortement depuis une dizaine d’années. Une enquête sur les bas salaires a mis ce phénomène en évidence en France, chiffres à l’appui, phénomène dont on parlait avant tout pour les Etats-Unis. Les Etats-Unis auraient fait le choix de moins de chômeurs et plus de travailleurs pauvres. En France, on dit toujours qu’on a fait le choix inverse. Ce phénomène s’est très fortement développé tout simplement avec le travail à temps partiel. Sur la courbe des salaires, ce sont les bas salaires qui ont le plus fortement augmenté à cause du travail à temps partiel. (Un bas salaire, c’est moins de 5000 F et un très bas salaire, c’est moins de 3750 F).
Je suis frappée du silence sur cette question. Cela fait autant que de chômeurs, même plus si on se réfère au chiffre officiel du chômage. Pourquoi ce silence ? Je pense que s’il n’y avait pas 80% de femmes parmi ces working poor, on en parlerait plus.

Les femmes ont l’air d’y trouver leur compte en tant que mère, dans l’application de cette loi de la réduction du temps de travail ?
Oui, en tant que mère. Bien sûr que cela arrange beaucoup de gens de travailler moins, ce qui ne les arrange pas, c’est de gagner moins. Temps partiel et 35h, c’est quand même deux logiques différentes. 3h, c’est une réduction généralisée du temps de travail assorti souvent d’une compensation salariale... Le temps partiel, c’est réduction du temps de travail et diminution du salaire.

Les 35h, est-ce que cela peut amener des solutions pour le chômage des femmes, des solutions à leur sous-emploi ?
Personne ne peut dire combien les 35h vont créer d’emploi. C’est sûr que cela va en créer, que cela en a créé. Il faut peut-être attendre un petit peu pour voir quelles vont être les réalités, comment va s’appliquer cette loi ? Comment vont se faire les échanges : moins de temps de travail, plus d’intensité dans le travail, plus de souplesse pour l’employeur ?
Les échanges seront différents suivant les entreprises, les secteurs, les rapports de force en présence, mais ce que les 35h ne règlent pas, c’est le travail à temps partiel. Dans un certain nombre d’entreprises, le temps de travail a été réduit collectivement, avec compensation salariale, mais les gens à temps partiel y restent. Un salariat à deux vitesses se crée car la réduction à 35h est compensée, le temps partiel ne l’est pas.

De la même manière, vous expliquez que le retour au foyer, cela ne peut pas marcher ?
Non, non, cela ne marche pas. Il y a eu différentes tentatives. Il y a des discours là-dessus qui reviennent de façon récurrente, mais ça ne marche pas.
Beaucoup de ces femmes exerçaient un emploi qu’elle n’aimaient pas, mais elles tenaient à leur emploi. C’est très important de faire la distinction entre le travail et l’emploi. Le travail, c’est-à-dire l’activité professionnelle que l’on exerce et l’emploi, le fait d’avoir un emploi sur le marché du travail. Je me rappelle d’une enquête que nous avions menée à la fin des années 70, sur une grève de femmes. Elles avaient occupé leur usine pendant 3 ans, jours et nuits, pour leur emploi. C’était une entreprise de confection, elles fabriquaient des chemises. Ces OS de la confection disaient que leur travail, c’était l’enfer (cadence, etc.), mais elles tenaient à leur emploi.
Pour les femmes, on traduit en « elles n’aiment pas leur travail, donc elles aimeraient arrêter de travailler ». Pour les hommes, jamais on ne dit ça. Un homme qui déteste son travail, on ne dit jamais, « il n’aime pas son travail, il aimerait s’arrêter de travailler ». On le dit pour les femmes. Cet écart entre conditions dans lesquelles on travaille et le fait d’avoir un emploi, c’est tout l’espace des luttes sociales. Celui-la, on l’accorde aux hommes, parce qu’on ne l’accorderait pas aux femmes.

Il semblerait que le travail des femmes est moins légitime...
On en revient toujours un peu à ça. Il y a toujours une espèce de soupçon, les femmes pourraient bien choisir.

C’est aussi ne pas prendre en compte le développement des familles monoparentales
Famille monoparentale, c’est une expression cache sexe. C’est femme seule avec enfant(s) dans plus de 90% des cas.
Il faut bien qu’elles travaillent. On ne peut pas imaginer que leur travail soit illégitime et que leur salaire soit d’appoint. Cette persistance à penser de cette manière, c’est faire abstraction des changements du marché du travail, des différents développements du travail des enfants, d’une certaine forme d’esclavage, aussi en Europe, un travail de femmes et d’hommes qui n’est pas le même.

Quelles mesures coercitives devraient être prises ? Allègement de charges pour celles qui créent leur emploi, faciliter l’accès à la création d’entreprises, etc. ?
Je n’ai pas de recettes miracles. Néanmoins, je constate que nous avons des lois en France qui sont bonnes et qui ne sont pas appliquées. La loi de 83 pour l’égalité professionnelle n’est pas appliquée, or : à travail égal, salaire égal. Une des raisons qui fait qu’elle n’est pas appliquée, c’est qu’il n’y a pas de sanction. Moi, je suis pour sanctionner, taxer les entreprises qui ne suivent pas la loi. En effet, je suis pour des mesures coercitives... Une taxe sur l’inégalité professionnelle, pourquoi pas. Je suis pour des mesures d’incitation. Au lieu de financer l’essor du travail à temps partiel qui a été un coup de pouce au sous-emploi, pourquoi ne pas consacrer des primes aux entreprises qui font des efforts en terme d’égalité professionnelle, d’égalité des salaires ? On a subventionné des entreprises sous forme de dégrèvement pour l’embauche de temps partiel, pourquoi ne subventionnerait-on pas des entreprises qui font des efforts en matière de réduction des écarts de salaires, de réduction de différence de qualification, de carrière des hommes et des femmes ?
Le travail, ce ne sont pas que des enjeux économiques, mais aussi sociaux et politiques

Propos recueillis par Joëlle Palmiéri - Adaptation :
Source : programme « Cyberfemmes » - Emission du 23 février 2000
http://www.canalweb.net/vers/cyberfemmes.asp

P.-S.

Elsa Boulet

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