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Solidarité des femmes contre mondialisation

mercredi 1er mars 2000, par Nicolas Bégat


Du 27 février au 17 mars s’est tenue à l’ONU, à New York, la réunion préparatoire à la session spéciale de l’Assemblée Générale de l’ONU appelée Pékin+ 5, autrement dit la rencontre entre les gouvernements qui ont remis leur rapport sur l’application de la plate-forme d’action adoptée il y a 5 ans à Pékin, destinée à améliorer la situation des femmes dans de multiples domaines. Mais aussi la confrontation avec les ONG, qui, elles aussi, présentaient leur bilan et leurs amendements aux textes officiels. Ces trois semaines de débats n’ont pas abouti, l’ensemble des textes n’ayant pu être examiné par les gouvernements. Quatre sessions supplémentaires auront lieu le 20 avril puis courant mai et début juin 2000, juste avant l’ouverture de la conférence officielle. Une manière de laisser de côté les représentantes des pays les plus pauvres qui ne disposent pas de moyens suffisants pour financer ces déplacements. Peut-être aussi une tactique habile pour ne pas décider en présence des ONG qui elles, ont adopté un texte commun.

9 heures. A l’entrée de la salle de conférence numéro 1, quelques membres de Womenaction 2000, un regroupement de 40 ONG et associations œuvrant à une meilleure visibilité des femmes dans les médias, distribuent le quotidien qui retrace les événements majeurs de la veille. Destinataires : les ONG qui, pour faire le point sur l’organisation, disposent chaque jour, pendant presque une heure, de la salle qui accueille le reste du temps les représentants des 77 pays participant à cette session préparatoire. Objectif : faire un bilan sur les différents points de la plate-forme de Pekin et relancer les processus d’actions, parfois, voire souvent, endormis. A l’ordre du jour aussi l’avenir de ces conférences mondiales. En effet, certains pays commencent à remettre en cause la tenue d’une conférence en 2005. Faute de moyens ou volonté politique ? Le discours est confus. Parmi d’autres, l’Union européenne semble renâcler, prétextant que les délais sont trop courts entre chaque rencontre pour réaliser les objectifs, que les actions doivent être menées sur le long terme, que les outils d’évaluation ne sont pas adaptés, etc. Les ONG, de leur côté, prêchent pour la continuité, estimant que si les délais s’allongent entre chaque conférence, les risques sont grands que certains pays oublient les engagements pris et que, par conséquent, la situation des femmes s’aggrave.
Pour la première fois cette année, les ONG étaient invitées à collaborer activement à cette préparation. Comme si les gouvernements en présence attendaient de la société civile, en prise sur le terrain, qu’elle apporte les réponses à des questions qu’ils ne seraient plus en mesure d’évaluer ni de maîtriser. C’est sur fond de mondialisation, constamment dénoncée par la plupart des ONG, que se sont déroulés les débats. Aux quatre coins de la planète, pays riches ou pays pauvres, dans tous les domaines abordés à New York, santé, sexualité, conflits armés, prostitution, violences, économie, racisme, travail, justice, environnement, etc. le même leit motiv : la mondialisation de l’économie, c’est-à-dire la main mise des multinationales sur les économies locales, l’accélération des échanges financiers, l’endettement, constituent les facteurs déterminants de l’accroissement de la pauvreté, et tout particulièrement de la pauvreté des femmes. En Asie du Sud, par exemple, où 550 millions de personnes vivent dans un état d’absolue pauvreté, la grande majorité des femmes est illettrée, le taux de mortalité ne cesse de croître, le fossé entre riches et pauvres se creuse et la région s’effondre sous les dettes extérieures. Les ONG des pays de l’Est européen ont placé en premier rang de leur préoccupation la place des femmes dans l’économie, de même que les ONG de l’Europe de l’Ouest. Quand bien même les conditions de vie des femmes européennes ne sembleraient pas à première vue aussi alarmantes que celles des Asiatiques du sud ou des Africaines, le phénomène observé est identique : les femmes effectuant déjà les métiers les plus déqualifiés, les moins payés, sont rejetées au fil du temps vers le chômage, le non emploi, la précarité ; elles sont de plus en plus soumises à la violence sociale et conjugale, voire à la prostitution comme unique moyen de survie. En Europe de l’est, le trafic des femmes devient partie intégrante du système économique, avec la complicité (en tous cas le silence) des Etats destinataires.
Partout la santé des femmes est mise en péril par le développement du virus du sida, les soins durant la grossesse ont tendance à régresser en même temps que le désengagement des Etats ou leur incapacité à réunir les moyens nécessaires pour faire face aux problèmes sanitaires. Les réunions des ONG portant sur la santé n’ont cessé d’interpeller les gouvernements sur l’urgence de reconnaître comme facteurs déterminants de la dégradation de la santé des femmes les violences et l’exploitation sexuelles, le racisme, le sexisme et l’âge. En effet, on a assisté à New York à l’émergence de questions particulières concernant la situation des femmes âgées, de plus en plus démunies, des jeunes femmes et des fillettes qui subissent des violences spécifiques et enfin des veuves qui, dans de nombreux pays, ont peine à survivre. Les femmes arabes, 22 pays étaient représentés parmi les ONG, ont également dénoncé la féminisation de la pauvreté. Elles ont posé comme priorité l’accès des femmes au pouvoir de décision politique (4% de femmes seulement parmi les élu-e-s), notamment afin d’infléchir les orientations économiques. Mondialisation toujours prédominante dans les débats sur l’environnement et le développement. " Le programme d’action reconnaît que l’accès à de l’eau propre et sécuritaire est un enjeu pour la santé des femmes et de leur famille. Toutefois la mondialisation et les négociations commerciales menacent cet accès parce que les grandes entreprises cherchent à profiter de cette ressource très accessible... Dans certains pays le prix trop élevé de l’eau mise en bouteille empêche les plus pauvres d’en acheter... " Les déléguées ont demandé l’intégration du principe de précaution tel que défini dans la déclaration de Rio et l’étiquetage clair et obligatoire de tout produit alimentaire pouvant contenir des OGM. Elles ont demandé un ajout concernant la préservation de la terre, de l’eau, les questions sanitaires et la sécurité alimentaire. Elles ont également dénoncé le fait que la question des déchets nucléaires n’était pas abordée.
Parmi les délégué-es des gouvernements, l’urgence de réagir contre la mondialisation ne s’est pas exprimée également selon les régions. La déléguée gouvernementale du Pakistan a déclaré le 14 mars au quotidien de Womenaction 2000 que " le fossé entre le Nord et le Sud se dessine très clairement, particulièrement dans l’évaluation de la mondialisation. Les délégué-e-s (des gouvernements NDLR) en parlent en termes très positifs alors que celles du Sud parlent de l’impact négatif sur les femmes ".
Malgré ces constats catastrophiques, ce qui prévalait dans les couloirs de l’ONU bruissants de commentaires, colorés par les turbans, les saris, envahis par des piles de documents, c’est le sentiment de participer à un formidable mouvement de résistance internationale. Une résistance qui cherche cependant une lueur d’espoir. La taxe Tobin, dont peu avaient entendu parler, et le réseau attac ont fait l’objet du dernier édito du quotidien de Womenaction 2000, comme une possible réponse à la misère que subissent des millions de femmes. Car à New York, la question la plus cruciale était bien celle-ci : ce ne sont plus les gouvernements seuls qui détiennent les clés pour endiguer, réparer, les ravages de l’économie mondialisée. Les multinationales doivent être en première ligne de mire. Le vaste réseau sur internet qui s’est établi entre les femmes facilitera une contagion solidaire : un mouvement de citoyen-ne-s contre la dictature des marchés. A nous, les femmes, de faire pression sur les Etats et pour qu’ils s’engagent en faveur de la taxe Tobin. Aux militants et militantes d’Attac de prendre en compte la dimension du genre dans leurs réflexions et leurs actions. La mobilisation des femmes dans ce domaine est indispensable, pour les femmes et pour les hommes. Ne serait-ce que parce que le développement durable passe et passera sans conteste par les femmes.
Michèle Dessenne

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