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La fin d’une exception française : la gynécologie médicale

mardi 1er février 2000, par Nicolas Bégat


Depuis deux ans, " Pour la santé des femmes, Comité de Défense de la Gynécologie Médicale ", composé de gynécologues et d’usagères, se bat pour défendre cette spécialité " de terrain ", une exception en Europe. Les arguments de Dominique Malvy...

Nous voulons le rétablissement de cette spécialité considérée comme un acquis par les femmes au même titre que la contraception ou l’IVG.

Quel est le problème aujourd’hui ?

1) Depuis 1986, on ne forme plus de gynécologues médicaux, la spécialité n’existe plus. Par conséquent, dans 15 à 25 ans, il n’y aura plus de gynécos médicaux.
2) De plus, avec le système du médecin référent et du contrat de fidélité, la liberté de consulter directement son gynéco est fortement remise en question. C’est le début d’une médecine à deux vitesses.

Qu’est-ce que la gynécologie médicale ?

La gynécologie médicale n’existe qu’en France. Pratiquée essentiellement par des femmes (87%), elle s’occupe de la prévention et des soins médicaux de tous les problèmes gynécologiques d’une femme de 10 à 99 ans. Il s’agit d’une consultation particulière, délicate, car c’est une consultation intime tant dans ce qui est dit que dans l’examen lui-même. Choisir son médecin est fondamental. C’est une spécialité faite "sur mesure" pour les femmes d’aujourd’hui, alors qu’il y a 50 ans, les femmes avaient essentiellement besoin de médecins accoucheurs et de chirurgiens. Notre spécialité se distingue et est complémentaire de la gynécologie-obstétrique, spécialité chirurgicale, plus technique, plus interventionniste car plus orientée justement vers les accouchements à risque et la chirurgie.
Contrairement aux autres pays européens, ces consultations spécialisées sont jusqu’à présent prises en charge par la sécurité sociale, donc accessibles à toutes, surtout dans les départements où les plus démunies bénéficient de la carte santé. Dans les autres pays européens, il n’y a pas de gynéco médicaux ; c’est le médecin généraliste qui assure, ou pas, le suivi gynécologique des femmes et qui adresse, plus ou moins, rapidement, au gynéco-obstétricien les femmes qui lui posent un problème.

Les bienfaits de cette pratique

Grâce aux consultations de gynécologie médicale, depuis 30 ans :
- la contraception est rentrée dans les mœurs dans de bonnes conditions (nous sommes le pays où elle est la plus diverse et la plus diffusée) ;
- la prévention s’est considérablement développée : prévention des cancers et des MST responsables de morts, de stérilités, d’interventions chirurgicales mutilantes physiquement et psychologiquement ;
- Grâce à nos traitements médicaux et hormonaux, bien des "totales" sont devenues de nos jours inutiles et, par ailleurs, nous prévenons sans danger l’ostéoporose de la femme plus âgée.
Quelques chiffres :
- D’après les chiffres des registres des cancers, il y avait environ 6 000 cancers invasifs du col de l’utérus par an, il y a 20 ans, il y en a 1 600 aujourd’hui ;
- Dans les autres pays européens, 30 à 46% des femmes n’ont plus d’utérus à 50 ans , contre 14%chez nous à la fin de leur vie ;
- 13% de plus de survie dans le cancer du sein chez les femmes françaises.
d’après l’Agence Internationale pour la Recherche sur le Cancer.

Pour quoi nous battons-nous ?

Nos objectifs :
1) le rétablissement de la spécialité de gynécologie médicale, supprimée depuis 15 ans environ.
2) le maintien de l’accès direct au gynécologue pour toutes les femmes qui le souhaitent.
Nos actions :
1) informer les femmes de cette disparition progressive de leurs gynécos médicaux, qui les concerne en tout premier lieu, et leur donner la possibilité de réagir si elles le souhaitent.
2) contacter le Ministère et obtenir les deux points sur lesquels nous nous battons

Nos résultats après plus de 2 ans d’un travail acharné

* En ce qui concerne l’information des femmes (et des hommes d’ailleurs), on a beaucoup avancé :
Notre pétition a déjà recueilli plus de 600.000 signatures, plus d’un demi million !
C’est un raz de marée : nous recevons 2000 à 5000 pétitions chaque jour depuis bientôt un an, et d’innombrables lettres de témoignages.
La presse a enfin bougé depuis notre conférence de presse au Sénat en mai dernier. Pratiquement tous les journaux (au moins 150) en ont parlé, la radio et la télé. Nous bénéficions d’un immense mouvement de sympathie de la part des journalistes à peu d’exception près. Nous allons refaire une conférence de presse au Sénat le 4 fevrier.
Des comités de femmes et d’hommes se créent dans toute la France.
* Au ministère, c’est beaucoup plus compliqué :
Pourquoi ? Il faut d’abord comprendre qui sont nos opposants...
Nous nous heurtons à deux groupes influents qui partagent la même opinion : ils estiment que cette spécialité de gynécologie médicale "intermédiaire" entre le généraliste et le spécialiste gynécologue-obstétricien-chirurgien, à plateau technique lourd n’a aucune raison d’exister. Le premier groupe s’oppose à ce qu’on rétablisse une spécialité de gynécologie médicale ; les seconds s’opposent à l’accès direct au gynécologue.
Le premier groupe est celui des chefs de services gynécologues-obstétriciens de CHU, (différents des obstétriciens de terrain avec qui nous travaillons le plus souvent en bonne entente et complémentarité). Il y a 15 ans et plus, il y avait deux spécialités : la gynécologie médicale (GM) et la gynécologie-obstétrique (GO), avec un an de formation commune et deux ou trois ans distincts. En 1984, ils sont parvenus à éliminer notre spécialité médicale, ne maintenant, comme dans les autres pays européens, qu’une spécialité unique chirurgicale : la GO, sensée intégrer la GM. Cette spécialité est devenue de plus en plus technique et chirurgicale, y compris d’ailleurs l’obstétrique, la branche médicale étant petit à petit laissée de côté. Ce sont eux qui se battent avec acharnement depuis 15 ans, et que nous retrouvons aujourd’hui au Ministère pour s’opposer au rétablissement de notre spécialité. Pas de chance pour nous : le conseiller technique numéro 1 du Ministère de la santé depuis 1981 et responsable de la réforme des études médicales, donc indéracinable, est un de ces professeurs d’obstétrique, clairement (mais habilement) opposé au rétablissement de notre spécialité. C’est bien sûr lui qui a eu longtemps l’oreille attentive des ministres.
Le deuxième groupe de pression qui s’oppose au rétablissement de la gynécologie médicale comprend tous ceux qui ne veulent plus de spécialités "de ville", ou "de cabinet". Il s’agit de la CNAM qui veut réduire considérablement le nombre de spécialistes et du syndicat MG France, syndicat de médecins généralistes, certes minoritaire mais influent au PS. Ce groupe veut le développement du médecin référent et des filières de soins. Le patient signe un contrat de fidélité avec son médecin généraliste et s’engage à ne consulter que lui en première intention. En contre partie, il ne paye pas la consultation ou seulement le tiers payant. Le médecin décidera alors, en ce qui concerne la gynécologie, si sa patiente a besoin ou non de consulter un gynéco et éventuellement lequel.
Comme le dit le docteur Sapona, président de MG France et comme le souhaite la CNAM, : "L’évolution de la médecine, c’est effectivement des généralistes et des super spécialistes". "Les spécialités qui pratiquent un acte intellectuel et n’ont pas besoin de plateau technique lourd seront amenées à disparaître", disait, il y a deux ans, Madame Dux, conseillère technique de Bernard Kouchner. Donc, petit à petit, dans ce schéma, la gynécologie médicale, au même titre que la pédiatrie de ville, la dermatologie, l’ophtalmo, la rhumatologie, la psychiatrie.... n’auront plus lieu d’exister, sauf peut-être, comme dans les pays voisins, pour une minorité de privilégiés. Or ce sont des spécialités très peu coûteuses, qui font un travail de qualité de prévention et de soins pour un prix dérisoire, qui demandent fort peu d’examens complémentaires coûteux du fait de leur compétence clinique et qui font faire de grosses économies humaines, et à la Sécurité Sociale, par leur important travail de prévention.

Alors le ministère là-dedans ?

D’abord, nous nous sommes heurtées à une fin de non recevoir : pas question de changer quoi que ce soit !
Ensuite, il a fallu plus d’un an pour que le ministère accepte de reconnaître que la gynécologie médicale n’était pratiquement plus enseignée et qu’il n’y aurait pratiquement plus de gynécos médicaux dans 15 à 20 ans.
Sous la pression médiatique, Bernard Kouchner a constitué un groupe de travail théoriquement chargé de résoudre deux problèmes :
1) garantir à nouveau un enseignement correct de la gynécologie médicale au sein de l’internat en gynécologie-obstétrique ;
2) permettre à toutes les femmes de pouvoir consulter librement leur gynécologue, même si elles ont signé un contrat de fidélité avec leur médecin référent.
Ce groupe de travail, présidé par le Pr Levy, à la fois juge et partie, est resté dans l’impasse pendant cinq réunions. Puis, après " Le Téléphone Sonne ", " La Marche du Siècle ", 350.000 signatures, sont enfin venues des propositions.
La toute dernière proposition de Madame Gillot impose apparemment le rétablissement d’une formation en gynécologie médicale, au sein de la gynécologie obstétrique. Concrètement, il y aura, dit-on, un rétablissement de la formation de gynécologue médical, mais entièrement chapeautée par les professeurs d’obstétrique, ceux-là même qui ne veulent pas de cette formation ! Nous n’avons aucune confiance dans la mise en place effective de cette formation et encore moins dans son maintien au fil du temps, dès que la pression sera retombée. Nous exigeons des garanties plus solides.
Deuxième point fondamental : la liberté de consulter son gynéco directement, tout en restant remboursé comme aujourd’hui est-elle garantie ? Madame Gillot a dit clairement que ce n’est pas du ressort du gouvernement, mais de la CNAM, bref, pas question de garantir quoi que ce soit !
Or pour nous, il s’agit d’un problème de santé publique qui concerne donc le gouvernement. Les femmes ont dit à de multiples reprises qu’elles ne se feraient plus suivre si elles n’avaient plus le droit de consulter directement leur gynécologue ou alors, qu’elles viendraient quand même en payant de leur poche ! Qu’est-ce que c’est que cette régression ! Cette médecine à 2 vitesses !
Par ailleurs, combien d’étudiantes en médecine vont s’inscrire dans un cursus de 5 ans d’études supplémentaires en gynéco médicale (après 6 ans d’études déjà) si elles ne sont pas sûres que les femmes pourront les consulter, bref si la spécialité est menacée ? C’est déjà le cas en dermatologie et pédiatrie où les étudiants n’osent plus s’inscrire.
Je vais vous dire ce qui va se mettre en place : il y aura demain des gynécos médicaux très peu nombreux, très spécialisés, réservés à une minorité de femmes.
Et parallèlement, un système de dépistage "de masse" où vous serez convoquées tous les 3 ans pour un frottis, et après 50 ans pour une mammographie.
Rien à voir avec la médecine d’aujourd’hui où toute femme qui le désire peut se faire suivre par son ou sa gynéco si c’est son choix, avoir une consultation gynécologique complète de qualité, en étant remboursée ou en ne payant rien si elle a une carte santé.
En résumé, tant qu’on n’aura pas obtenu à la fois :

- la certitude que toutes les femmes restent libres de consulter directement leur gynéco quand elles-mêmes décident qu’elles en ont besoin et en étant remboursées comme aujourd’hui ;
- et la certitude (donc des garanties imparables) que l’on va former à nouveau pour demain des gynécos médicaux de qualité, en nombre suffisant pour maintenir le nombre actuel de gynécos médicaux, nous continuerons à nous battre !


Qu’on se le dise !
Nous organisons une manif à Paris le 25 mars
Nous porterons à Mr Jospin les 6 à 800.000 pétitions.
De toute la France vont partir des cars et des trains, nous vous y invitons !
Dominique Malvy

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