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Nous, nos ventres, et les autres

mardi 1er février 2000, par Nicolas Bégat


Inévitablement, quand il est question de la santé des femmes,
c’est à la maternité qu’on en arrive.
Qu’on l’appelle « santé reproductive » ou « droits génésiques ».

« Mon ventre m’appartient ! », proclamait un slogan des glorieuses années 1970. Préhistoire ? On aimerait le trouver ringard, mais pour la majorité des femmes dans le monde, la liberté de procréation reste, au mieux une revendication, au pire un rêve à peine formulé. Parmi les pays ayant pris à l’enquête de l’Organisation des Femmes pour l’Environnement et le Développement (WEDO), vingt, soit 23%, ont fait état de nouvelles mesures pour protéger et/ou promouvoir les droits génésiques.

Plus d’infos, moins d’enfants

Ici même, cette liberté, légalement acquise, est-elle bien définitivement ancrée dans les mœurs ? Qui consulte le courrier « sexo » des lectrices de magazines « ados », s’aperçoit que la confusion règne encore dans l’esprit des jeunes filles, tant sur la question de la contraception que sur celle de la prévention des MST. Le manque d’éducation sexuelle n’est pas seul en cause : ces adolescentes conservent en partie l’ancestrale crainte de décevoir ou mécontenter le mâle. Ce qui les pousse à commettre bien des imprudences.
Un jugement moral pèse encore sur l’avortement, et les femmes ont le plus grand mal à obtenir les informations et les soins auxquels la loi leur donne droit. 13% des hôpitaux publics refusent de se plier à l’obligation qui leur est faite de répondre aux demandes d’IVG. Les plus démunies en pâtissent, bien sûr, les premières. Comme s’il s’agissait d’une partie de plaisir ! Le mécanisme qui a menées les femmes à ce stade est pourtant simple...
Partout dans le monde, elles souhaitent avoir moins d’enfants. C’est un fait universel statistiquement prouvé. A supposer que les pressions morales ne les empêchent pas de tenter de réaliser ce souhait, encore faut-il qu’elles aient accès à des méthodes de contraception fiables. Quand tel n’est pas le cas (comme, par exemple, à hauteur d’à peu près 80% en Afrique sub-Saharienne, 50% en Amérique latine), l’unique parade aux grossesses non désirées est l’avortement. Que la loi l’interdise ne les arrête pas : il y a par exemple un taux beaucoup plus élevé d’avortements dans les pays d’Amérique Latine, où il est interdit, qu’en Europe. Une différence, et de taille : les avortements clandestins tuent incomparablement plus souvent que les avortements légaux.

A l’Est, rien ne va plus

L’Europe de l’Est est la région du monde où se pratiquent, de très loin, le plus d’avortements. Bien qu’ils soient dans la plupart des pays légaux (à l’exception notable de la Pologne), ils ont souvent lieu dans des conditions sanitaires plus que douteuses : en 1997, on estimait à 900 000 les avortements insalubres en Europe - dont 800 000 en Europe de l’Est. La Roumanie détient le triste record des morts consécutives à de telles interventions.
Cette fois, ça n’est pas parce qu’elles ont trop d’enfants que les femmes prennent ces risques, c’est parce qu’elles ne peuvent pas les élever dignement. L’effondrement du système de santé les a atteintes de plein fouet. En Russie, où la réduction des dépenses budgétaires, l’instabilité économique et l’affaiblissement de l’industrie médicale étatique ont provoqué une pénurie de médicaments et de soins, les cancers du sein, de l’utérus et du placenta, les dysfonctionnements menstruels, les maladies du système urino-génital ont considérablement augmenté. Les anémies pendant la grossesse ont triplé. Les complications à la naissance ont augmenté de plus de 60%. Sans compter un retour en force effarant de la syphilis. Résultat : le taux de mortalité des femmes augmente plus rapidement que celui des hommes.

Etats unis dans la répression

Aux Etats-Unis, le tableau n’est pas rose non plus. Mais là, ce sont les tenants de l’ordre moral qui font reculer les droits génésiques. Pas seulement une (grosse) poignée de fous furieux qui attaquent des cliniques, menacent et parfois même assassinent des médecins qui se contentent de faire leur boulot en appliquant la loi ! En 1997, plus de la moitié des Etats ont promulgué des restrictions à l’accès à l’avortement ; 84% des comtés ne proposent aucun service adéquat. Pour subir une IVG, des femmes doivent parfois parcourir des centaines de kilomètres, soit pour changer d’Etat (illégalement), soit pour dénicher une clinique.
En 1996, le Congrès a imposé des restrictions de dépenses complexes, qui ont abouti à réduire de 87% l’aide américaine dans le domaine de la planification familiale internationale ; aide encore réduite l’année suivante par l’adoption de règles d’engagements tendant à exclure toute organisation qui pourrait utiliser des fonds, même non américains, à des avortements, ou même aux soins consécutifs à des avortements insalubres.
En revanche, des crédits considérables (500 millions de dollars entre les fonds fédéraux et ceux de l’Etat sur une période de 5 ans) ont été débloqués pour promouvoir un programme d’éducation sexuelle. Le problème, c’est qu’il est exclusivement basé sur l’abstinence ! Les communautés qui en « bénéficient » ne peuvent proposer aucune autre méthode pour se protéger des MST, y compris le VIH/sida. Enfin, sous la pression des assureurs, une loi a été adoptée rendant obligatoire un plan de santé (assurance, mutuelle) pour pouvoir séjourner à l’hôpital 48h minimum après un accouchement et 96h après une césarienne. A défaut, vous filez, nouveau-né sous le bras, après 24 h !

Parmi les conséquences de l’absence d’éducation sexuelle, du non-respect du corps des femmes et de leurs droits génétiques : les grossesses précoces, dont le nombre se maintient, voire même progresse, à peu près partout sur le globe. Conclues par une naissance, elles lancent beaucoup de mères adolescentes sur une pente savonneuse qui n’a guère changé depuis Zola : solitude, pauvreté, prostitution, décès prématuré. A moins qu’un avortement clandestin ne mette un terme à leur existence.
Autre conséquence non moins tragique : la propagation des MST. En Afrique, où l’épidémie du VIH/Sida atteint des proportions effroyables, cet aspect du problème incite quelque peu les gouvernements à encourager les initiatives en faveur de l’éducation sexuelle et de la planification familiale. Lesquelles sont d’ailleurs souvent initiées par les femmes, pour le bien commun.
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(Sources : Charte des Progrès, WEDO / Sharing responsability : women, society and abortion worldwide, The Allan Guttmacher Institute / Rapport « Pékin Plus Cinq » de la République Française)

P.-S.

Dominique Foufelle

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