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L’eau, l’enfer des Palestiniennes

samedi 1er janvier 2000, par Nicolas Bégat


L’eau devient une denrée rare. D’où la multiplication des conflits que sa quête engendre. Les femmes, activement impliquées dans la course à cette denrée élémentaire, se retrouvent pourtant exclues de tous lieux de décision.

Partout dans le monde, la course à l’eau potable représente une source majeure de conflits. La consommation d’eau double tous les vingt ans. Les réserves s’épuisent, dûes à une ponction maximale des eaux souterraines, un écosystème bouleversé, des déforestations meurtrières, et des politiques agricoles intensives. Cette année, l’Afrique atteindra le quart des réserves qu’elle possédait, il y a cinquante ans. L’Asie et l’Amérique en perdront les deux tiers. La situation est particulièrement catastrophique au Proche-Orient, où le désert gagne du terrain, où la pénurie d’eau repousse l’application des accords de paix. Les Palestiniennes, garantes de la survie quotidienne, paient chèrement la facture. Non seulement elles courent, chaque jour, après quelques m3 d’eau pour la consommation familiale et agricole, mais elles sont de fait exclues de toutes instances de décision, des tables de négociation aux comités villageois où se gèrent des solutions alternatives.

Une source d’appauvrissement

La perspective de la création d’un Etat palestinien indépendant suppose la souveraineté sur le sol et le sous-sol. L’eau fait partie du bras de fer qui opposent Israéliens et Palestiniens. Conscient que le dessin des frontières ne se conjugue pas avec la géographie des nappes phréatiques, Israël gère l’ensemble des ressources en eau de la région de manière centralisée. Toute la politique de l’eau est sous législation et administration militaire.
Sur le territoire israélien, l’agriculture consomme 75 à 80% de l’eau alors qu’elle n’emploie que 4% de la population. L’utilisation domestique de l’eau représente 15 à 18% de la consommation totale et son utilisation industrielle 6%.
Dans les territoires occupés (Gaza, Cisjordanie), plus de 50% de la surface des terres est confisquée par Israël et 90 % de l’eau est réquisitionnée pour les Israéliens. Une maison palestinienne sur deux n’est pas alimentée en eau courante et 40% des zones urbaines ne connaissent pas le tout-à-l’égout. Ce qui n’est absolument pas le cas de l’intégralité des colonies israéliennes. Dans la bande de Gaza, les 5000 colons utilisent à eux seuls autant d’eau que l’ensemble de la population palestinienne. Dans certains villages, les ressources d’eau ont été détournées vers une colonie.
Aujourd’hui, la consommation moyenne annuelle d’un Palestinien est quatre fois moins importante que celle d’un Israélien, quatorze fois moins qu’un colon, huit fois moins qu’un Français et 20 fois moins qu’un Américain. Elle atteint 107m3/an, utilisations domestique, industrielle et agricole confondues.
La compagnie israélienne Makorot est en charge de revendre l’eau aux Palestiniens. Le prix de l’eau est prohibitif. En 1988, un Israélien payait 15 agorots le m3 d’eau pour l’agriculture et 23 pour l’eau domestique. Un Palestinien payait 70 agorots pour les deux usages, voir même 200 à Hébron. Si bien que l’eau représente jusqu’à 12% du budget d’une famille palestinienne.

Une situation géographique stratégique

A Safad, au nord d’Israël, il tombe 1000 mm de pluie par an. A Eilat au Sud, 39 mm/an. L’évaporation naturelle est partout importante, mais elle peut aller jusqu’à 90% dans les zones désertiques. En Cisjordanie, le taux de pluviométrie frôle 600 à 800 mm/an, mais pour la grande part du territoire, il atteint entre 400 et 600 mm/an. Il tombe 200 et 400 mm de pluie par an dans la vallée du Jourdain et sur la bande de Gaza.
Le fleuve Litani, long de 170km et d’un débit de 900 millions de m3/an, coule au sud du Liban. Il est strictement utilisé par les Israéliens. Le Jourdain, long de 360 km est frontalier de la Syrie, du Liban, d’Israël, de la Jordanie et de la Cisjordanie. Il a trois sources : le Banias en Syrie, le Dan en Israël et le Hasbani au Liban. Son débit est de 640 millions de m3/an, ce qui représente 2% du débit du Nil et 6% de celui de l’Euphrate. Le niveau de la Mer Morte baisse d’un cm par an. Les sur-pompages israéliens en amont et l’extraction intensive du sel en sont la principale cause. La région n’a pas de nappe souterraine fossile, mais trois nappes phréatiques principales, renouvelables, exploitées par Israël, dont deux sont à cheval sur Israël et la Cisjordanie.
A Gaza, la surexploitation des nappes phréatiques côtières par les Israéliens provoque une augmentation progressive de la salinité de l’eau. On constate 1500 mg de chlorure de sodium par litre alors que la norme internationale est estimée à 400 mg/l. La bande de Gaza ne dispose pratiquement plus d’eau aux normes de consommation humaine.

À la recherche de l’eau perdue

Tous les pays de la région cherchent à limiter la consommation d’eau et à recycler l’eau usée pour l’irrigation, y compris sous serre pour limiter l’évaporation. Des techniques de goutte-à-goutte en sol se développent. L’Etat d’Israël réussit à recycler 35% de ses eaux usées, et s’est fixé pour objectif 85% en 2010.
Du côté palestinien, les solutions envisagées sont beaucoup plus difficiles à mettre en place. Dans les territoires occupés, les installations d’eau ne peuvent pas faire face aux besoins actuels et futurs de la population. Les conséquences sont connues : problèmes de santé, d’hygiène, d’environnement... ajoutées à une augmentation galopante de la démographie. Plus généralement, l’économie des territoires palestiniens est mise en péril. L’autonomie des territoires est constamment menacée, Israël assoiffant sa population. Les accords du Caire de mars 94, qui permettent aux Palestiniens de gérer leurs propres ressources, sont difficiles à mettre en application.
Une réserve de 100m3 couvrirait les besoins domestiques d’une famille de 5 personnes, ou d’un troupeau de 100 moutons et chèvres ou de 30 vaches ou bêtes de somme. La période cruciale est la saison sèche d’avril à octobre où il faut tenir sur la réserve jusqu’aux nouvelles pluies d’automne ou trouver une alimentation complémentaire onéreuse.
La dégradation constante de l’approvisionnement en eau des territoires occupés par Israël a suscité, en 1987, la création d’un organisme indépendant spécialiste des problèmes de l’eau, le Palestinian Hydrology Group (PHG). Basé jusqu’en 1996 à Jérusalem, il réside aujourd’hui à Ramallah, en Cisjordanie. L’organisation salarie 19 permanents dont 14 hydrologues professionnels. On compte 7 femmes dans l’équipe. Le PHG est structuré en trois zones : Gaza, Cisjordanie Nord, Cisjordanie Sud. Il gère deux laboratoires au service des agriculteurs pour des études de sols et d’eau.
Le PHG dirige un programme de construction de citernes. Son objectif est d’augmenter la quantité d’eau disponible en recueillant l’eau de pluie dans des réservoirs ou citernes. Il crée, à ces fins, des Comités villageois associés à la mise au point et à la réalisation dudit programme. Le Comité villageois est chargé de veiller à la bonne réalisation des chantiers, notamment pour l’approvisionnement des matériaux. Leur stockage est sous sa responsabilité.

Les femmes exclues

Ces comités sont exclusivement composés d’hommes, sur la demande des Palestiniens qui souhaitent qu’on " respecte leurs coutumes ". Or, l’eau est de facto sous la responsabilité des femmes qui interviennent majoritairement dans le secteur agricole mais aussi celui de la santé, de l’éducation, bref de la vie quotidienne. Le PHG tente de résoudre ce problème en faisant intervenir ses sept ingénieurs femmes. Elles assurent ainsi la liaison entre les villageoises et les comités. Mais, tous les travaux ne peuvent commencer qu’après la signature d’un contrat entre le PHG, le comité villageois et la ou les familles bénéficiaires. Ce qui exclut la voix des femmes. Ainsi, les organisations humanitaires se retrouvent être certes les alliées d’une population opprimée mais aussi les armes de la perpétuation de l’oppression des femmes par les hommes.

P.-S.

Joelle Palmieri

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