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L’ethnopsychiatrie, un choix politique

samedi 1er septembre 2001, par Nicolas Bégat


Entretien avec Anne Revah-Levy, par Maggy Grab

Anne Revah-Levy est pédopsychiatre dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du professeur Marie Rose Moro à l’hôpital Avicenne, à Bobigny. Depuis vingt ans, la consultation d’ethnopsychiatrie, (initialement animée par Tobie Nathan, puis reprise Marie Rose Moro) s’adresse aux familles migrantes, et propose une autre manière de prendre en charge les troubles psychologiques des patients. Pour Anne Revah-Levy, le travail clinique dans ce service est une implication dans le social et donc d’une certaine manière dans le politique.



Qu’est ce que l’ethnopsychiatrie ?

C’est une pratique psychothérapeutique. Parlons plutôt d’ethnopsychanalyse qui est construite à partir d’un principe méthodologique :le complémentarisme. C’est une manière d’envisager le soin en situation transculturelle avec un cadre qui allie de manière obligatoire, mais pas forcément simultanée, l’anthropologie et la psychanalyse. C’est cela le complémentarisme. Il y a d’une part le principe méthodologique et d’autre part la technique elle aussi complémentariste. Le sujet est pris par une culture qui est la sienne et qui va imprimer son fonctionnement psychique, qui va coder culturellement un certain nombre de ses comportements et de sa structuration psychologique. Il s’agit de proposer un cadre dans lequel les thérapeutes vont envisager le patient dans sa globalité. Ils vont reconnaître un certain partage des représentations culturelles du patient.[...].
La vie psychique c’est forcément la psychanalyse, pour notre courant, mais la dimension de l’identité culturelle du sujet dans son groupe, dans son histoire, dans son pays, ne peut pas être pris en compte avec l’outil psychanalytique. Il faut pouvoir s’adresser à la dimension culturelle. La psychanalyse s’attache aux mouvements psychiques inconscients qui sont universels. Il n’y a pas d’antagonisme entre l’universalité psychique et la spécificité de l’identité culturelle du sujet.

Quelle est la place de l’interculturalité en éthnopschiatrie ?

L’interculturalité est davantage la question de la rencontre de
cultures différentes et de comment ces rencontres vont provoquer de manière créative, un métissage ou pas. Et comment, d’une culture à l’autre, il va y avoir un passage par le métissage, par la capacité de se représenter la différence de l’autre et à ne pas éviter
cette différence. Tout le mouvement autour du transculturel est de dire que l’autre est différent de moi et que ma manière d’envisager l’autre ne peut pas se contenter de représentations soit-disant universalistes. Il faut pouvoir envisager la différence telle qu’elle est, et faire en sorte qu’elle soit créative tant pour le patient que pour le thérapeute. Dans un cadre spécifique, l’ethnopsychiatrie est aussi l’idée que l’altérité vient du thérapeute et de ce que le cadre va proposer.

Comment se déroulent les séances ?

En ethnopsychiatrie, un désordre, un trouble psychologique sur un sujet est en général le signe d’un dysfonctionnement ou d’un désordre du groupe, de la famille. Les séances se font en groupe, avec quinze co-thérapeutes (médecins, psychologues, de formation psychanalytique et d’origine culturelle ou linguistique multiple, fomés à la clinique et à l’anthropologie), un interprète et un thérapeute principal qui dirige la consultation. Elle dure une heure et demi tous les deux mois. C’est une des modalités mais, quand on constate que le patient a besoin d’être vu seul, un des thérapeutes peut le voir séparément. Mais on peut aussi décider que le grand groupe n’est pas adapté, et faire un petit groupe de trois thérapeutes et un interprète. Le cadre de soin pour un patient est à géométrie variable. Il n’y a pas une seule manière de faire qui soit bonne. L’importance est de trouver la manière de faire qui soit la plus pertinente possible pour que se déploie les dimensions d’investigation de l’altérité pour nous permettre d’accéder jusqu’aux symptômes.

Quels patients font appel à vous ?

La consultation d’ethnopsychiatrie est une consultation destinée aux familles migrantes. C’est une consultation qui vient, en général, en deuxième intention. D’autres services nous adressent des patients avec lesquels ils sont en difficulté. Le cadre de soin qu’ils proposent ne fonctionne pas ou ils n’envisagent pas le patient dans sa globalité et donc le cadre de l’ethnopsychiatrie va proposer une manière un peu différente. D’autres patients vont dire d’eux-mêmes : " moi j’ai des troubles ", " mon enfant a des troubles ", " c’est la sorcellerie ", " c’est la jalousie "... Ils arrivent avec des théories étiologiques qui sont culturellement codées. Et clairement, il y a certains cadres de soins, ici, où, quand un patient vous dit que c’est parce que c’est de la sorcellerie, la réaction banale est de dire qu’il est délirant. Il faut pouvoir envisager que les théories étiologiques sont des leviers à partir desquels il faut travailler. Il faut les utiliser pour permettre au sujet de pouvoir élaborer les données culturelles et parvenir au sens individuel.

Que pensez-vous de la position des hôpitaux face à ces patients ?

C’est un choix social et même politique. En France, il existe deux extrêmes ; Celle du " tout le monde est pareil ", l’idéologie de la république laïque, ou au contraire, celle de la ghettoïsation, avec un " Vous avez vos représentations culturelles donc les soins, la politique, vous en êtes exclus du fait de votre forte identité ". Il faut renoncer à son identité ou au contraire se soumettre à sa stigmatisation. L’ethnopsychiatrie est une possibilité de reconnaître l’altérité de l’autre et que celle-ci touche mon altérité à moi. Elle est l’occasion d’un certain métissage, d’une certaine créativité. Il faut pouvoir reconnaître la différence pour en faire quelque chose pour nous, pour le social et pour le politique. Il n’y a pas de choix à faire avec le tout égalitaire laïque républicain ! C’est évident que c’est un bien en soit, mais pas accompagné d’un déni de la différence, de l’altérité de l’autre.

Quelles sont les pathologies que vous rencontrez chez les femmes qui viennent vous voir ?


On a beaucoup de suivi de femmes qui présentent des troubles dépressifs, qui sont en grande souffrance et pour lesquelles les enfants ne vont pas bien. La grande solitude dans laquelle elles doivent élever leurs enfants, cela n’est pas congruent avec comment cela se serait passé dans le pays. Les questions qui se posent peuvent être formulées ainsi : " Que transmet-on à un enfant lorsqu’on n’est plus soutenu par le groupe des mères ? ", " Que sont les relations parents/enfants ? Au fond c’est la question de la transmission qui est en jeu. " Comment se construit l’identité de mon enfant ? " " Quelle identité vont-ils pouvoir construire entre le dehors et le dedans ? " " Quelle affiliation vont-ils pouvoir construire sans menacer leur propre filiation ? " " Qui suis-je et qui vont-ils devenir en exil et comment s’inscrire dans quelque chose
une filiation sécurisante ? "

Vous recevez des patients de la première génération qu’en est-il de la deuxième ?


Il n’y a pas de pathologie systématique mais une vulnérabilité certaine des adolescents, enfants de migrants. Les études le montrent. Ce qui est facteur de risque connu déjà c’est la précarité, et la migration favorise la précarité d’une certaine manière. Mais en dehors de cela, l’adolescence est une période charnière pour la construction d’une identité. L’adolescent va devoir élaborer sa propre filiation et sa capacité à prendre sa place dans le monde des adultes. Cette place, il faut qu’il puisse la construise de façon cohérente avec là d’où il vient. Ce qui est emblématique chez les enfants de migrants, c’est que la question de l’ailleurs existe pour de vrai. Un adolescent né en France doit construire au-dehors des choses qui soient cohérentes avec le dedans. Mais, il est un peu aidé parce que le dehors et le dedans sont culturellement cohérents. Les adolescents de migrants doivent pouvoir construire au dehors des choses cohérentes avec le dedans, mais cela va demander une certaine créativité, parce qu’il y a un dissonance fondamentale entre le dedans et le dehors.

Et les jeunes filles, dans cette construction ?

Elles sont à peu près les mêmes interrogations que les jeunes filles non migrantes. " Qu’est ce que c’est de devenir une femme ? Et comment ?" A partir de la puberté ce sont les questions que l’on se pose. Mais ce qui va complexifier les choses c’est que non seulement je suis une femme mais aussi je suis une femme kabile, je suis une femme soninké. Il y a une dimension supplémentaire. La question est comment elles vont l’intégrer.

Comment le gèrent-elles ?

Il y a une manière de s’accrocher à une culture adolescente. Entre eux, ils créent une culture " autre " qui est la culture autour de " qu’est ce que c’est d’être adulte ? " Les kabiles avec les bambaras, ou les bambaras avec les soninkés. Moi, je parle de la banlieue dans laquelle je travaille. Au fond, la culture adolescente permet de déplacer la question ou de les exacerber mais de les traiter dans le groupe adolescent. Le groupe va essayer de prendre en charge les histoires individuelles. Cela peut ou pas fonctionner. Il y a aussi le choix d’investissement communautaire. Des jeunes femmes qui vont faire le choix, pensent-elles, croient-elles, de s’inscrire dans les modalités religieuses parce que cela sécurise leur inscription dans leur groupe et dans leur famille. On pourrait dire assez simplement que la grande menace pour tout adolescent quel qu’il soit, est la perte de l’amour parentale dans l’autonomisation. Quand on va dans le monde du dehors, on menace les liens avec le monde du dedans qui sont les parents. L’accrochage très fort au culturel, n’est pas forcément les parents qui l’exigent et le transmettent mais c’est aussi la seule modalité pour ses enfants de penser qu’ils ne perdront pas quelque chose de la maison.

Pourriez-vous nous raconter un cas clinique qui vous a marqué ?

Oui, je pense souvent à une patiente du service, une jeune fille kabyle qui s’était jetée du septième étage. Elle vivait avec son père et sa belle mère. Un soir, elle s’était disputée avec son père à cause d’un petit copain. Son père s’était opposé au fait qu’elle ait un petit copain. Elle avait entendu dans le salon, sa belle mère dire
que, pour la punir, ils lui couperaient ses très long cheveux, puisqu’elle n’avait pas respecté la parole parentale. Elle a eu peur et elle s’est jetée par la fenêtre. Elle a été prise en charge pendant très longtemps, elle va bien, et elle nous a beaucoup appris dans le service. Elle nous a montré combien la question de la transmission dans les familles migrantes était importante, transmettre et avoir une parole qui ait un sens pour l’enfant ici, maintenant, une parole qui s’inscrive dans un monde ailleurs.

P.-S.

Laure Poinsot

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