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Plein Sud, une place au soleil

lundi 1er janvier 2001, par Nicolas Bégat


Le quartier du Châtelet, dans les Hauts de Rouen, regroupe 18 000 habitants, dont plus de 20% d’immigrés et 20% de familles monoparentales (autant dire : de femmes seules avec enfants !). Le chômage y dépasse le taux de 40%. C’est là que s’est ouvert le restaurant de quartier Plein Sud, en 1995, alors qu’une émeute faisait rage...

Valoriser les savoir-faire traditionnels

Cinq femmes de cinq pays différents étaient à la création de Plein Sud, à partir d’une structure-mère, l’Association Interculturelle des Femmes Actives (ASIFA). SCOP à l’origine, le restaurant a dû adopter le statut associatif.
Elle-même diplômée, la directrice Pierrette Soumbou n’a pu trouver sa place sur le marché du travail. Pour les femmes de son quartier, immigrées, ayant été peu ou pas scolarisées, les chances de trouver un emploi qui n’attente pas à leur dignité sont extrêmement maigres. Pourtant, ces femmes-là ont elles aussi le droit d’exercer une activité, elles aussi droit à l’initiative.
Il n’y a pas un seul savoir, qui serait le savoir scolaire. " Il faut considérer chaque personne comme une richesse à part entière. " Le point de départ de Plein Sud, comme de bien d’autres initiatives similaires, c’est d’utiliser et valoriser les savoir-faire traditionnels. Pour les femmes, il s’agit des savoir-faire domestiques, si bien maintenus dans l’ombre que les femmes elles-mêmes les considèrent comme négligeables. Parmi ceux-ci, la cuisine est sans doute le plus séduisant, qui débouche directement sur le partage et la convivialité. D’autres groupes travaillent dans le domaine de la couture, le blanchissage, la coiffure.

Travailler autrement

Directrice de Plein Sud, Pierrette Soumbou en assure la gestion. Elle veille à ce que le restaurant " tourne ". Mais ces responsabilités ne sont pas vécues en terme de supériorité hiérarchique. Les cinq femmes travaillent ensemble, tantôt en salle, tantôt en cuisine, leur pays étant ainsi tour à tour représentés sur le menu. Les problèmes familiaux ne sont pas ignorés.
Toutes les mères connaissent les difficultés disproportionnées provoquées par la maladie d’un enfant ou une grève des enseignants. A Plein Sud, on s’arrange, le vivier de femmes que constitue ASIFA fournissant des remplaçantes si besoin est. Travailler, oui - mais sans que la vie en devienne un stress permanent.
Vouloir garder du temps pour élever ses enfants ne prend pas ici les relents réactionnaires qu’on déteste par exemple chez les partisans du " salaire familial ". Il s’agit non seulement d’une exigence de qualité de vie, mais aussi de la conscience d’avoir un rôle social. " Le rôle transversal de la femme est indispensable dans le développement des quartiers ", affirme Pierrette Soumbou.

Restaurer le lien social

Le rôle des mères est d’une importance capitale dans la prévention de la délinquance. Mais ce rôle, elles l’assument d’autant mieux que, sorties de l’enfermement du foyer pour exercer une activité, elles ont pris confiance en elles-mêmes.
Exercer une activité, c’est s’affirmer en tant qu’être autonome. Concrètement, c’est aussi rapporter de l’argent à la maison. Ce changement de statut de la femme dans le couple n’est pas toujours bien vécu par les maris : il y a eu deux divorces après la création de Plein Sud. Seul le dialogue peut faire passer cette véritable révolution. En somme, ces femmes actives œuvrent tout bonnement au changement des mentalités.
La preuve par l’exemple constitue un excellent argument : tous ne peuvent qu’être satisfaits de voir s’ouvrir un lieu vivant dans une zone commerciale désertifiée. Les restaurants de quartier ne font pas que créer des activités économiques locales, ils restaurent le lien social. Quand des habitantes réalisent une belle œuvre, le bénéfice et la fierté en rejaillissent sur les autres.

Faire reconnaître une spécificité

Si les femmes de Plein Sud tiennent à ce rôle social, elles n’ignorent pas les ambiguïtés qu’il peut provoquer. Le danger, notamment si l’activité fonctionne en association, et c’est souvent le seul statut fiable, c’est qu’il minimise le professionnalisme des femmes. Et ce professionnalisme, elles y tiennent !
Certes, elles n’ont pas reçu de formation scolaire - mais cela ne signifie pas qu’elles " bricolent " ! Au fil des années, elles possèdent une solide expérience dans la restauration. Le souhait des membres du réseau Ré-actives, dont Plein Sud fait partie, est que cette expertise soit reconnue et validée, afin que l’économie solidaire locale ne soit pas une impasse pour ces femmes, et qu’elles puissent si elles le souhaitent faire valoir leurs compétences dans d’autres sphères.

Plein Sud
3, place Alfred de Musset - 76000 Rouen
Tél. : 02 35 61 00 15
Service le midi ; le soir si suffisamment de clients ont retenu.
On peut aussi commander un service-traiteur pour des réceptions.

P.-S.

Dominique Foufelle Plein Sud est un restaurant interculturel. Une belle aventure pour cinq femmes qui se sont donné le double enjeu de créer leur propre activité économique, et de participer au développement de leur quartier.

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