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Srijita Joseph, le refus de la prostitution

mercredi 1er août 2001, par Nicolas Bégat

Résidant et travaillant en France, Srijita Joseph retourne tous les ans dans son Inde natale, où elle s’active aussi à lutter contre la prostitution. L’objectif prioritaire des travailleurs sociaux et militants associatifs lui paraît à l’évidence être l’organisation en réseaux, pour lutter plus efficacement contre le système prostitutionnel.



Srijita Joseph se définit comme une femme révolutionnaire. « Dans mon pays, je le suis vraiment ! En Inde, 80% des mariages ne sont pas choisis. C’est très difficile pour une femme de sortir, de travailler, de faire un mariage d’amour...Moi, j’ai eu la chance de naître dans une famille athée, j’ai pu faire des études. Mon père m’a soutenue quand j’ai voulu divorcer. Mon mari était adultère, mais c’est moi qu’on a diffamée, car là-bas, ça n’est pas une raison pour demander le divorce. » Ce ne sont pourtant pas les difficultés politiques ou économiques qui ont incité Srijita Joseph à s’installer en France, mais sa rencontre ici avec un compatriote, qui deviendra son époux.
Enseignant le français à Pondichéry, elle y était venue dans le cadre d’une formation à l’AFPA. Elle se faisait alors une idée plus optimiste de la situation des femmes en France ; à l’usage, elle a compris que même si le problème est bien moins lourd que dans d’autres pays du monde, il reste complexe. Souhaitant travailler dans l’action sociale, elle effectue un stage au Mouvement du Nid . C’est là qu’elle reviendra, en 1997, en tant que salariée cette fois, où elle est animatrice de prévention, notamment auprès des jeunes.

Eduquer au respect

Srijita Joseph intervient en Ile-de-France, à la demande, ou de façon systématique concernant le forum itinérant « Giga la Vie ». Avec comme principe de base, le refus de la prostitution, en tant qu’atteinte aux droits humains. Dans les petits groupes qu’elle anime, les idées fausses rendent le débat difficile. « C’est plus facile avec les collégiens qu’avec les lycéens, car ils ont des idées moins arrêtées. La question de la prostitution met les garçons mal à l’aise. Ils ne savent pas qu’un tiers des personnes prostituées sont des garçons. »
Une prévention efficace passe par la connaissance de la réalité de la prostitution. Elle ne se résume pourtant pas à une information sur les dangers encourus, mais inclut la défense d’une sexualité qui s’épanouit dans la réciprocité. « Notre époque banalise l’acte sexuel. Quand il y a éducation sexuelle, on ne parle que de la technique, pas de l’affectif et du psychologique. J’utilise beaucoup des termes comme "respect mutuel " ou "respect du corps ", presque jamais celui de "prostitution". »
Les Forums Femmes sans frontières (qui font partie d’un dispositif d’information et d’entraide général) dans lesquels Srijita Joseph intervient également, sont destinés aux femmes en difficulté, parmi lesquelles beaucoup d’immigrées. « Ce n’est pas facile de les faire venir, parce qu’elles ont peur qu’on les prenne pour des prostituées. » L’information est pourtant d’autant plus nécessaire que les tabous pèsent lourdement, et ces femmes connaissent peu les dangers encourus par leurs enfants.

Un soutien peu soutenu

Les rencontres avec les personnes prostituées « sur le terrain », n’appartiennent pas au travail salarié de Srijita Joseph pour le Mouvement, mais à ses activités militantes. « Ces rencontres amicales sont faites exclusivement par des bénévoles. Le rapport à l’argent est très fort dans le fait prostitutionnel. C’est justement pourquoi on tient à offrir notre soutien gratuitement. » Les visiteur-ses donnent à chaque nouvelle rencontre une carte avec leur prénom et le numéro de la délégation à laquelle ils appartiennent. « J’interroge les personnes prostituées sur leurs projets, je propose des idées...Si elles veulent en sortir... Je sais qu’il y a peu de travail disponible, encore moins du travail intéressant ou bien payé. Mais j’insiste sur le fait qu’avec un vrai travail, on garde sa dignité. De toute façon, une prostituée m’a dit un jour que la réinsertion, c’était un travail à vie. »
La loi française interdisant le proxénétisme mais non la prostitution, les personnes prostituées ne sont pas arrêtées sur ce motif. Mais elles subissent un mépris qui se traduit par une discrimination sournoise : « Par exemple, des PV de stationnement, là où les autres voitures n’en ont pas. Des policiers sont par contre complaisants envers les clients, voire les proxénètes. Dans certaines villes comme à Nîmes, des actions d’information et de prévention ont été menées auprès des policiers, avec succès. »
Lors de ses visites au bois, Srijita Joseph parle aussi parfois avec les clients, « à 95% des pères de famille, avec des sièges bébé dans la voiture ! ». Elle estime qu’il faudrait aussi faire de la prévention auprès d’eux car, ignorance ou mauvaise foi, ils ne connaissent pas grand-chose du système qu’ils contribuent à entretenir. Et les pénaliser, comme en Suède ? « Pourquoi pas. Ça serait une étape. »
Le Mouvement du Nid est bien connu, mais pas toujours bien vu. « On a une réputation, fausse, de moralisateurs. Mais j’ai appris à accepter le mauvais accueil. » Ce qui passe mal, par contre, c’est la frustration de ne pouvoir répondre aux situations d’urgence. « On a notamment de gros problèmes pour trouver un hébergement pour les étrangères sans papiers qui veulent échapper à leurs proxénètes. » Confrontés à une réalité abominable, les bénévoles auraient bien besoin eux aussi d’un suivi psychologique - mais les associations ne peuvent se le permettre. Combattre avec les « moyens du bord » un fléau international, cela restera le lot des militants tant que les Etats n’auront pas pris leurs
responsabilités !

Indispensables réseaux

Au moins, en France, le fait que le proxénétisme soit un délit oblige les proxénètes à la discrétion, ce qui facilite les interventions, et autorise un dialogue direct avec les personnes prostituées. Ça n’est pas le cas en Inde, où Srijita Joseph retourne au moins une fois l’an. « Les quartiers chauds sont sous leur contrôle et très dangereux. Pour y pénétrer, les travailleuses sociales prétendent qu’elles font de la prévention sur le Sida, ce qui n’est qu’une partie de la vérité. » Elle essaie de monter un partenariat entre l’Inde et la France, « pour échanger des expériences, car je ne crois pas à la transposition des dispositifs, les réalités sont trop différentes. »
Egalement secrétaire de direction de la Fédération Abolitionniste Internationale (FAI), elle la représente dans les réunions d’envergure, comme l’an dernier à Prague, où les ONG rencontraient la police et les institutions. « Les travailleurs sociaux et les militants associatifs doivent créer des réseaux, face aux réseaux de prostitution. »
Autre objectif prioritaire de Srijita Joseph : la présence forte au niveau international de ceux pour lesquels réglementer la prostitution, c’est la légitimer. Selon les Etats, la prostitution connaît trois statuts : la prohibition, qui dans l’état actuel des choses, a pour conséquence de la rendre clandestine et donc incontrôlée ; la réglementation, statut adopté par la France jusqu’en 1946, qui considère la prostitution comme une nécessité sociale, les personnes prostituées comme des "travailleur-ses du sexe", et transforme du même coup les proxénètes en honnêtes commerçants ; l’abolitionnisme, position actuelle de la France, qui interdit le proxénétisme et considère les personnes prostituées comme des victimes, qu’en principe l’Etat s’engage à protéger. Aucun de ces trois statuts ne satisfait ceux qui tiennent la prostitution comme un esclavage à abolir définitivement. L’abolitionnisme cependant, en ce qu’il condamne clairement le trafic des êtres humains (même si les Etats qui l’ont adopté appliquent rarement les lois qui s’y rapportent), constitue un progrès, une meilleure base pour imaginer une réponse mettant en œuvre la disparition de la prostitution.
Or, comme le souligne Srijita Joseph, « l’abolitionnisme est plus exigeant, plus difficile à mettre en place. Alors que le réglementarisme arrange beaucoup de monde. En fait, il légalise le trafic international. » Comme par hasard, les ONG qui défendent ce statut sont plus riches. Qui les soutient si efficacement ? L’industrie du sexe ? Les Etats qui campent sur cette position ? Et d’ailleurs, pour quelles raisons ces derniers le font-ils ?
Le débat divise les Etats européens. Il est moins médiatisé que l’afflux (bien réel et très inquiétant) de femmes de l’Est exploitées par des proxénètes particulièrement barbares, ou que cette nouvelle forme de colonisation que constitue le tourisme sexuel. Mais l’avenir des victimes du monde entier, quels que soient leur sexe et leur âge, dépend aussi de la position morale et juridique que prendra l’Europe.

P.-S.

Dominique Foufelle

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