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Inceste : une problèmatique mal connue, des victimes

samedi 1er septembre 2001, par Nicolas Bégat

délaissées

Entretien avec Isabelle, survivante de l’inceste, créatrice du site « L’inceste : comment survivre », par Dominique Foufelle

La problématique de l’inceste reste fort mal connue des professionnels en position d’y être confrontés. Pour Isabelle, la reconnaissance de l’inceste comme un crime spécifique est indispensable au rétablissement des victimes. Et cela passe aussi par l’inscription du mot dans le code pénal français.



Un soutien psychologique est-il indispensable pour survivre à l’inceste ?


Oui. C’est une bombe à retardement. Les femmes qui ne disent rien craquent un jour ou l’autre. Après un traumatisme aussi violent, beaucoup se réfugient dans le déni, qui peut aller jusqu’à l’oubli total. On dresse un mur pour se protéger. A l’occasion d’un événement, deuil, mariage, maternité, tout ressort. Ça se passe rarement avant la trentaine, il faut une certaine maturité pour déjà reconnaître qu’on a vécu l’inceste. Je l’ai constaté dans les fraternités de survivants, la moyenne d’âge est de 30 /35 ans, pas de 20 /25 ans. Jusqu’à là, les victimes ont vécu les symptômes dans le silence et l’incompréhension ; le déni fait qu’elles ne les relient pas à ce qu’elles ont vécu. Or, en France, on ne peut porter plainte que jusqu’à 28 ans. C’est pourquoi nous demandons l’imprescriptibilité, comme au Canada.

Quels sont les symptômes les plus fréquents ?

Les désordres alimentaires graves, l’auto-mutilation, la dépression avec tentatives de suicide, la toxicomanie, l’alcoolisme, la dépendance affective, la prostitution...Les cartes de France de l’inceste et de l’alcoolisme sont juxtaposables ! Les victimes entrent souvent dans un système de dépendance. Ou de co-dépendance, en vivant avec une personne toxicomane ou alcoolique. C’était mon cas. Eh ! bien, je n’avais même jamais entendu le terme ! On a aussi besoin de tout contrôler, sans doute parce qu’on a vécu une situation incontrôlable. On ne peut pas lâcher prise quand on a été abandonné par tout le monde, parce que trahi par ses proches. C’est une des premières choses qu’on doit apprendre dans le rétablissement : lâcher prise. Et ça n’est pas facile !

Est-ce plus facile quand il y a signalement ?

Des signalements, il y en a encore très peu. Sur des centaines de survivants avec qui j’ai eu des contacts, j’en connais trois dont le viol incestueux a été signalé. Le signalement n’empêche de toute façon pas qu’il y ait déni, si le soutien n’est pas immédiat. Depuis la loi de 1998, les textes prévoient qu’une aide psychologique soit systématiquement proposée aux victimes. Alors qu’elle était déjà prévue pour les abuseurs ! Mais dans les faits, je ne sais pas si les textes sont appliqués.

Existe-t-il des structures spécifiques en nombre suffisant ?

Pas du tout ! Si on compare le nombre de victimes à celui de psys formés au problème, on est à l’âge de pierre ! En province, il n’y quasiment rien. A Paris, il y a un centre de psychothérapie des victimes. Il y a aussi le Centre des Buttes-Chaumont, qui fait des thérapies familiales ; mais personnellement, je ne pense pas que les abuseurs doivent être pris en charge avec les victimes.

A votre avis, les professionnel-les concerné-es ne sont pas assez formés ?


Concernant les travailleurs sociaux, ma cousine, qui est assistante sociale, m’a dit avoir reçu une seule et unique heure de « formation » au problème durant ses études ! Pour les psys, il existe un cursus de victimologie, mais il est peu suivi. Je vais écrire un livre sur le rétablissement, et je me pencherai sérieusement sur ce problème.

Comment font les victimes, alors ?

Au petit bonheur, la chance ! On est entièrement livré-es à nous-mêmes. On ne trouve nulle part des conseils, des adresses. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai créé mon site au départ, pour recenser les ressources existantes. Alors, chacun choisit un thérapeute plus ou moins au hasard, sans rien connaître des différentes écoles de thérapie. Si tu tombes bien, tant mieux ! Ça a été mon cas avec un thérapeute qui m’a portée à bout de bras pendant des années ; j’étais au bord du suicide et je ne le savais pas.

Dans ces conditions, arrive-t-il que la thérapie fasse plus de mal que de bien ?


J’ai fait moi-même une analyse, et à mon avis, la cure type est contre-indiquée. On y est trop renvoyé à soi-même, c’est trop angoissant. On a besoin de reconnaissance, pas de plonger dans le doute. Je transférais sur mon psy l’image de mon abuseur ce qui m’interdisait une relation de confiance avec lui. C’est pourquoi par la suite, j’ai choisi une femme. Il faut aussi savoir que beaucoup de psys ont été formés à l’école freudienne. Pour résumer, quand Freud a fait mention en 1886 des traumatismes sexuels vécus par des patientes, dont la plupart étaient issues de la bourgeoisie, ça a été le tollé général. Il est revenu dessus et proposé la théorie des fantasmes : l’enfant aurait fantasmé les abus. Ferenczi a tenu bon en exposant « la confusion des langues » : l’enfant demande de la tendresse et l’abuseur lui demande du sexe. Mais beaucoup de thérapeutes sont restés dans la deuxième théorie de Freud, celle des fantasmes. Alors, évidemment, si le thérapeute nie la véracité des faits rapportés par le patient, ça ne peut pas aider au rétablissement ! En définitive, vu le manque de formation, on est soumis à la personnalité du psy. Si on tombe sur quelqu’un qui compense par ses qualités humaines, c’est bien. Sinon, soit on détecte le danger et on s’en va, soit la dépression risque d’empirer.

Vous appartenez vous-même à un groupe de « Survivants de l’Inceste Anonymes ». Comment ça marche ?


C’est une des nombreuses fraternités dérivées des Alcooliques Anonymes. Ça existe depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis, 7 ou 8 ans en France. Les traditions sont les mêmes que chez les AA, et on suit aussi un programme en 12 étapes. La première, c’est de reconnaître et d’admettre qu’on a été victime d’inceste. C’est déjà très dur ! Ces groupes ne comprennent pas de professionnels. Pour y entrer, il faut être majeur, survivant de l’inceste, désireux de se rétablir, et ne pas être tombé dans la reproduction en devenant soi-même abuseur. « Survivant » est un terme qui vient des anglo-saxons, un peu bizarre pour nous encore, mais qui dit bien ce qu’il veut dire : une victime qui décide de se rétablir, qui devient acteur de son rétablissement, de jour en jour abstinente à la victimisation. On accepte aussi les proches, qui font partie de la vie actuelle du survivant, l’aiment et le soutiennent. Dans mon groupe, il y a environ 30% d’hommes, mais ça ne donne pas une idée de la proportion de garçons victimes d’inceste, car les hommes ont en général plus de mal à demander de l’aide. Ces fraternités apportent un soutien extraordinaire. En général, avant, on n’a jamais parlé avec d’autres survivants ; on croit qu’on est fou ou folle. Et d’un seul coup, les choses se relient, on constate que d’autres ont vécu les mêmes symptômes, on comprend ce qui est arrivé. Chacun parle en son nom. Les autres écoutent sans faire de commentaires, émettre de jugement ou donner de conseils. Dans ce qui est dit, tu prends ce qui t’intéresse, tu laisses le reste. Il y a des personnes qui ont prononcé des phrases qui ont changé ma vie, mais elles ne le sauront jamais ! Beaucoup ont suivi avant d’autres programmes pour se débarrasser des symptômes les plus handicapants, l’alcoolisme par exemple. D’après mes observations, c’est la dernière étape du parcours. On vit des émotions très fortes dans ces réunions. Tu vois des personnes reprendre vie, c’est spectaculaire. Il existe pas mal de groupes en France. Mais malgré tout le bien que ça fait, ce programme doit venir en complément d’une psychothérapie. Il ne peut pas s’y substituer !

Avec l’Association Internationale des Victimes d’Inceste, vous avez formulé des propositions. Quelles sont-elles

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Entretien avec Isabelle, survivante de l’inceste, créatrice du site « L’inceste : comment survivre », par Dominique Foufelle

La problématique de l’inceste reste fort mal connue des professionnels en position d’y être confrontés. Pour Isabelle, la reconnaissance de l’inceste comme un crime spécifique est indispensable au rétablissement des victimes. Et cela passe aussi par l’inscription du mot dans le code pénal français.



Un soutien psychologique est-il indispensable pour survivre à l’inceste ?


Oui. C’est une bombe à retardement. Les femmes qui ne disent rien craquent un jour ou l’autre. Après un traumatisme aussi violent, beaucoup se réfugient dans le déni, qui peut aller jusqu’à l’oubli total. On dresse un mur pour se protéger. A l’occasion d’un événement, deuil, mariage, maternité, tout ressort. Ça se passe rarement avant la trentaine, il faut une certaine maturité pour déjà reconnaître qu’on a vécu l’inceste. Je l’ai constaté dans les fraternités de survivants, la moyenne d’âge est de 30 /35 ans, pas de 20 /25 ans. Jusqu’à là, les victimes ont vécu les symptômes dans le silence et l’incompréhension ; le déni fait qu’elles ne les relient pas à ce qu’elles ont vécu. Or, en France, on ne peut porter plainte que jusqu’à 28 ans. C’est pourquoi nous demandons l’imprescriptibilité, comme au Canada.

Quels sont les symptômes les plus fréquents ?

Les désordres alimentaires graves, l’auto-mutilation, la dépression avec tentatives de suicide, la toxicomanie, l’alcoolisme, la dépendance affective, la prostitution...Les cartes de France de l’inceste et de l’alcoolisme sont juxtaposables ! Les victimes entrent souvent dans un système de dépendance. Ou de co-dépendance, en vivant avec une personne toxicomane ou alcoolique. C’était mon cas. Eh ! bien, je n’avais même jamais entendu le terme ! On a aussi besoin de tout contrôler, sans doute parce qu’on a vécu une situation incontrôlable. On ne peut pas lâcher prise quand on a été abandonné par tout le monde, parce que trahi par ses proches. C’est une des premières choses qu’on doit apprendre dans le rétablissement : lâcher prise. Et ça n’est pas facile !

Est-ce plus facile quand il y a signalement ?

Des signalements, il y en a encore très peu. Sur des centaines de survivants avec qui j’ai eu des contacts, j’en connais trois dont le viol incestueux a été signalé. Le signalement n’empêche de toute façon pas qu’il y ait déni, si le soutien n’est pas immédiat. Depuis la loi de 1998, les textes prévoient qu’une aide psychologique soit systématiquement proposée aux victimes. Alors qu’elle était déjà prévue pour les abuseurs ! Mais dans les faits, je ne sais pas si les textes sont appliqués.

Existe-t-il des structures spécifiques en nombre suffisant ?

Pas du tout ! Si on compare le nombre de victimes à celui de psys formés au problème, on est à l’âge de pierre ! En province, il n’y quasiment rien. A Paris, il y a un centre de psychothérapie des victimes. Il y a aussi le Centre des Buttes-Chaumont, qui fait des thérapies familiales ; mais personnellement, je ne pense pas que les abuseurs doivent être pris en charge avec les victimes.

A votre avis, les professionnel-les concerné-es ne sont pas assez formés ?


Concernant les travailleurs sociaux, ma cousine, qui est assistante sociale, m’a dit avoir reçu une seule et unique heure de « formation » au problème durant ses études ! Pour les psys, il existe un cursus de victimologie, mais il est peu suivi. Je vais écrire un livre sur le rétablissement, et je me pencherai sérieusement sur ce problème.

Comment font les victimes, alors ?

Au petit bonheur, la chance ! On est entièrement livré-es à nous-mêmes. On ne trouve nulle part des conseils, des adresses. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai créé mon site au départ, pour recenser les ressources existantes. Alors, chacun choisit un thérapeute plus ou moins au hasard, sans rien connaître des différentes écoles de thérapie. Si tu tombes bien, tant mieux ! Ça a été mon cas avec un thérapeute qui m’a portée à bout de bras pendant des années ; j’étais au bord du suicide et je ne le savais pas.

Dans ces conditions, arrive-t-il que la thérapie fasse plus de mal que de bien ?


J’ai fait moi-même une analyse, et à mon avis, la cure type est contre-indiquée. On y est trop renvoyé à soi-même, c’est trop angoissant. On a besoin de reconnaissance, pas de plonger dans le doute. Je transférais sur mon psy l’image de mon abuseur ce qui m’interdisait une relation de confiance avec lui. C’est pourquoi par la suite, j’ai choisi une femme. Il faut aussi savoir que beaucoup de psys ont été formés à l’école freudienne. Pour résumer, quand Freud a fait mention en 1886 des traumatismes sexuels vécus par des patientes, dont la plupart étaient issues de la bourgeoisie, ça a été le tollé général. Il est revenu dessus et proposé la théorie des fantasmes : l’enfant aurait fantasmé les abus. Ferenczi a tenu bon en exposant « la confusion des langues » : l’enfant demande de la tendresse et l’abuseur lui demande du sexe. Mais beaucoup de thérapeutes sont restés dans la deuxième théorie de Freud, celle des fantasmes. Alors, évidemment, si le thérapeute nie la véracité des faits rapportés par le patient, ça ne peut pas aider au rétablissement ! En définitive, vu le manque de formation, on est soumis à la personnalité du psy. Si on tombe sur quelqu’un qui compense par ses qualités humaines, c’est bien. Sinon, soit on détecte le danger et on s’en va, soit la dépression risque d’empirer.

Vous appartenez vous-même à un groupe de « Survivants de l’Inceste Anonymes ». Comment ça marche ?


C’est une des nombreuses fraternités dérivées des Alcooliques Anonymes. Ça existe depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis, 7 ou 8 ans en France. Les traditions sont les mêmes que chez les AA, et on suit aussi un programme en 12 étapes. La première, c’est de reconnaître et d’admettre qu’on a été victime d’inceste. C’est déjà très dur ! Ces groupes ne comprennent pas de professionnels. Pour y entrer, il faut être majeur, survivant de l’inceste, désireux de se rétablir, et ne pas être tombé dans la reproduction en devenant soi-même abuseur. « Survivant » est un terme qui vient des anglo-saxons, un peu bizarre pour nous encore, mais qui dit bien ce qu’il veut dire : une victime qui décide de se rétablir, qui devient acteur de son rétablissement, de jour en jour abstinente à la victimisation. On accepte aussi les proches, qui font partie de la vie actuelle du survivant, l’aiment et le soutiennent. Dans mon groupe, il y a environ 30% d’hommes, mais ça ne donne pas une idée de la proportion de garçons victimes d’inceste, car les hommes ont en général plus de mal à demander de l’aide. Ces fraternités apportent un soutien extraordinaire. En général, avant, on n’a jamais parlé avec d’autres survivants ; on croit qu’on est fou ou folle. Et d’un seul coup, les choses se relient, on constate que d’autres ont vécu les mêmes symptômes, on comprend ce qui est arrivé. Chacun parle en son nom. Les autres écoutent sans faire de commentaires, émettre de jugement ou donner de conseils. Dans ce qui est dit, tu prends ce qui t’intéresse, tu laisses le reste. Il y a des personnes qui ont prononcé des phrases qui ont changé ma vie, mais elles ne le sauront jamais ! Beaucoup ont suivi avant d’autres programmes pour se débarrasser des symptômes les plus handicapants, l’alcoolisme par exemple. D’après mes observations, c’est la dernière étape du parcours. On vit des émotions très fortes dans ces réunions. Tu vois des personnes reprendre vie, c’est spectaculaire. Il existe pas mal de groupes en France. Mais malgré tout le bien que ça fait, ce programme doit venir en complément d’une psychothérapie. Il ne peut pas s’y substituer !

Avec l’Association Internationale des Victimes d’Inceste, vous avez formulé des propositions. Quelles sont-elles ?

P.-S.

Naïri Nahapétian, de Place Publique

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