Accueil du site > Ressources > La lutte contre le sexisme : un défi lancé à la psychiatrie

La lutte contre le sexisme : un défi lancé à la psychiatrie

samedi 1er septembre 2001, par Nicolas Bégat

Toutes les statistiques l’attestent, et les praticiens privés comme publiques ne peuvent que le confirmer, hommes et femmes ne sont pas égaux devant les troubles psychiques.

L’état des lieux auquel procède le psychiatre Ivan O. Godfoid dans son ouvrage « La psychiatrie de la femme » est éloquent. Il existe tout d’abord des affections « typiquement féminines » en ce qu’elles se révèlent à l’occasion de moments déterminants dans la physiologie féminine : menstruation, grossesse, accouchement et ménopause.

La dépression plus fréquente chez les femmes
Il en est ainsi de la dépression post-partum, plus fréquente qu’on ne l’imagine (entre 10 et 25% des accouchées), qui se déclare entre quelques heures et 3 semaines après l’accouchement, et peut présenter des formes morbides allant jusqu’au suicide ou à l’infanticide. En raison du patrimoine hormonal très particulier des femmes, les médecins ont longtemps spéculé sur des causes exclusivement génétiques. Pourtant, tous reconnaissent aujourd’hui que si les hormones jouent un rôle prépondérant dans la moindre résistance temporaire des femmes soumises à ces bouleversements, les pathologies et disfonctionnements reposent sur des causes bien antérieures, ancrées dans la trajectoire personnelle de la malade. Ainsi l’accouchement n’est pas la cause directe d’une dépression mais uniquement son élément déclencheur.
De même, si de nombreuses pathologies se retrouvent d’un sexe à l’autre (les pathologies dites communes), une observation chiffrée met en relief de fortes différences, depuis la fréquence des troubles à leur gravité, en passant par les degrés de réussite dans leur posologie. Ainsi des épisodes dépressifs, deux fois plus fréquents chez les femmes. On estime aujourd’hui à 45% la probabilité pour une femme de connaître un épisode dépressif avant ses 70 ans, contre 27% pour un homme. Les troubles dépressifs majeurs touchent 5 à 12% des patients contre 10 à 25% des patientes. Un écart similaire se retrouve concernant les troubles anxieux, et notamment les cas de phobie sociale (sur 2,4% de la population concernée en Europe, 70% sont des femmes). Par ailleurs, si les troubles de la personnalité, comme les troubles bipolaires (la maniaco-dépression) et la schizophrénie présentent un ratio hommes-femmes équivalent, la traduction des symptômes comme leur intensité diffère d’un sexe à l’autre, les femmes accusant plus souvent des manifestations dépressives avec fort repli sur elles mêmes, tandis que les hommes sont plus en proie à des accès délirants et violents.
Un profil féminin se dégage dans les troubles de la personnalité : la personnalité histrionique (72% des malades concernés sont des femmes) qui se caractérise par des réponses émotionnelles excessives avec une forte théâtralisation des sentiments et modes relationnels, ainsi qu’un jeu de séduction permanent et le besoin d’être perpétuellement au centre de l’attention. Enfin, la dysfonction sexuelle est 4 fois plus importante chez les femmes que chez les hommes, cependant que son expression est radicalement différente. En effet, les paraphilies (exhibitionnisme, voyeurisme, frotteurisme, fétichisme, pédophilie...) comme les phénomènes d’hypersexualité sont très rares chez les femmes, qui s’orientent plutôt vers une anorgasmie douloureuse, une abstinence prolongée voire de l’aversion sexuelle. L’âge est également une donnée sexuée importante, les troubles psychiatriques se révélant beaucoup plus fréquemment chez les petits garçons alors que la tendance s’inverse à partir de l’adolescence, pour se stabiliser dans un ratio similaire après la ménopause. Ces différences se reportent également sur la posologie, les femmes consultant plus fréquemment et étant plus régulières dans leur thérapie, et se montrant plus réactives aux traitements médicamenteux

L’inégalité, facteur de désiquilibre
La tradition inter-individuelle du traitement psychiatrique (selon les expériences et traumatismes personnels du patient) et le refuge vers des explications purement physiologiques pour justifier des différences sexuées, ont longtemps bloqué la prise en compte d’un facteur pourtant déterminant : l’environnement social.
Dans leur ouvrage d’études « Le défi de l’égalité, la santé mentale des hommes et des femmes », un groupe de chercheurs canadien (mixte) rappelle qu’en matière d’environnement social, c’est l’inégalité qui prévaut à tous les âges et dans l’essentiel des aspects du quotidien dans le rapport entre les deux sexes, que cela concerne la sphère publique (les inégalités au travail notamment) ou la sphère privée. De là se crée un terrain plus propice au développement pathologique chez les femmes.
Ainsi de la pauvreté, considérée par tous les praticiens comme un facteur aggravant de fragilité mentale, qui concerne à plus de 60% des femmes, ou de la monoparentalité (73% de femmes) qui, outre les possibles carences affectives et économiques, entraîne un emploi du temps harassant chez les mères salariées (la semaine est alors estimée à 80/90 heures de travail réel).
Psychoses et névroses entretiennent également un lien étroit avec les stéréotypes psychosexuels qui continuent de structurer la socialisation des garçons et des filles, et dont les publicités nous donnent la plus navrante illustration. Les troubles alimentaires (anorexie, boulimie) prennent bien souvent leur racine dans le diktat de l’apparence imposé aux femmes dès l’adolescence. La beauté, et la minceur que nos normes culturelles lui attachent, est valorisée comme un choix, la marque d’une réussite, et culpabilise celles qui s’éloignent de ces canons. Dès lors, plus les ressources mentales d’une femme sont mal affirmées, plus l’activation de cet idéal corporel peut basculer dans l’obsessionnel. Les lourdeurs des schémas psychosexuels imposent aux femmes une image d’elles mêmes infériorisée, en proie à des attentes très exigeantes de gestion affective (une bonne épouse, une bonne mère) et justifient du taux élevé de dépressions féminines, tandis qu’elles enferment les hommes dans des stéréotypes d’affirmation par une domination marquée au sein du foyer, terrain favorable au développement de pathologies d’expression violentes.

Le sexisme inhérent à notre dynamique sociale est donc lourd de répercussions sur le psychisme des femmes et des hommes, qui reproduit alors sous une forme pathologique les rôles de victimes et de bourreau. Ce sexisme traverse l’exercice même de la psychiatrie. Rappelons ici que le père fondateur de la psychanalyse, Mr Sigmund Freud en personne, s’est tiré à bon compte de l’exclusivité masculine de ses théories en considérant la femme ni plus ni moins que comme un homme castré, dont les pathologies trahiraient simplement « l’envie du pénis ». Il a fallu plus de 50 ans pour que Jacques Lacan libère la psychanalyse de ce préjugé en affirmant que « LA femme n’existe pas ». Néanmoins, thérapies et théories continuent de se construire aujourd’hui en grande majorité sur l’observation de garçons et d’hommes !
Pourtant plusieurs praticiens, au vu des différences précitées, insistent sur la nécessité de diviser la psychiatrie en deux branches sexuées, ni antagonistes ni strictement séparées, afin de permettre un diagnostique et un traitement adapté au plus près des problèmes présentés. Certains vont même plus loin, en prônant l’intégration à la psychothérapie des valeurs du féminisme. En effet, comme le formule très judicieusement le professeur Guttman, brillant théoricien canadien, la thérapie traditionnelle est impuissante à prendre en compte l’influence délétère d’un environnement culturel favorable à l’homme et dévalorisant pour la femme. Ainsi de l’objectif avoué de la thérapie non pas de « guérir » la patiente mais de l’amener à s’adapter à ses souffrances, qui contrevient à toute idée de révolte contre les injustices subies. Le professeur Lamarre poursuit cette analyse en évoquant le cadre même de la psychothérapie où le rapport d’autorité entre le psychiatre et sa patiente réaffirme un schéma de domination et de passivité qui l’oppresse par ailleurs. De moins en moins isolées, ces critiques et avancées en faveur d’une psychothérapie spécifique, gagnent du terrain chez les praticiens du domaine public dans les pays occidentaux.
La lutte contre le sexisme est donc l’enjeu majeur d’une théorie et d’une pratique psychiatrique tournée vers les femmes, tant dans la reconnaissance des facteurs aggravants des pathologies, que dans l’appréhension de ceux-ci par une dynamique de revalorisation de la patiente qui puisse lui restituer la fierté de son identité tout comme la responsabilité de ses moyens d’actions.

Sources :
- La psychiatrie de la femme , par Ivan O. Godfroid, PUF, 1999, Paris, collection « Médecine et Société. »
- Le défi de l’égalité, la santé mentale des hommes et des femmes , dirigé par Nancy Guberman, Gaëtan Morin Editeur, Montréal, 1993.

P.-S.

Aurélie Charnet

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0