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Les chercheuses doivent s’attaquer au système militaro-industriel

lundi 1er octobre 2001, par Nicolas Bégat

Entreien avec Andrée Michel par Laure Poinsot


Andrée Michel dérange et cela ne lui déplaît pas. Cette sociologue émérite, directrice honoraire de recherche au CNRS, chercheuse indépendante en sciences sociales, aime se définir comme féministe, anticolonialiste, antimilitariste. Car « elle a toujours combattue l’oppression des gens, quelle qu’elle soit ».

Sa première révolte remonte aux années 50, lorsque jeune sociologue du CNRS, elle publie « Les travailleurs algériens en France » dans lequel elle dénonce leur sort et souligne leur volonté d’indépendance. Elle suscite alors la haine du patronat et de Jacques Soustelle, responsable politique en l’Algérie pour la France. Mais elle est alors soutenue et admirée par ses pairs, ses collègues sociologues et amis de gauche. Mais lorsqu’elle s’attaquera, quelques années plus tard, à la cause des femmes, elle n’obtiendra pas le même soutien.

1964, « La condition de la Française d’aujourd’hui »

La première publication d’Andrée Michel sur les femmes remontent à 1964. Avec Geneviève Texier, elle publie deux tomes sur « la condition de la Française aujourd’hui », terme alors utilisé, rappelle Andrée Michel, « car les femmes n’avaient pas encore exprimé leur révolte. » Cet ouvrage avait pour objectif d’étudier, dans le tome 1, la situation des femmes dans tous les domaines (sexualité, économie, famille, travail, politique) et, dans le tome 2, les groupes de pression responsables de ce statut minoré. « Tous les groupes en ont pris pour leur grade », explique-t-elle avec plaisir et de rappeler qu’en 64 les Françaises avaient moins de droits que les fous selon le code Napoléon, sans parler des avortements clandestins extrêmement dangereux. Andrée Michel prend naturellement parti pour le planning familial, mouvement qui provoque alors un véritable tollé. Non seulement, de la part de l’Eglise, des communistes mais aussi des démographes, des gens de gauche, sans parler de ceux qui avaient le pouvoir au CNRS. Elle avait d’ailleurs présagé de cette levée de bouclier généralisée de la part des hommes, publiant chez Gonthier, dans la nouvelle collection sur les femmes, alors que son livre sur les Algériens avait été publié au sein du CNRS. Stigmatisée par certains de ses pairs, Andrée Michel reçoit, en revanche, le soutien des féministes et de nombreuses lettres de remerciement de femmes.

1974, constitution d’une équipe de recherche féministe au CNRS

Dans les années 70, Andrée Michel assiste avec bonheur à l’effervescence féministe qui monte de la rue et y participe activement. Car elle a toujours tenu à être militante, « un pied dans l’institution, un pied en dehors », se méfiant des risques d’enfermement dans la tour d’ivoire de la recherche. De la rue au CNRS, elle jette une passerelle, en établissant une des premières équipes de recherche féminine en sociologie intitulée ’groupe d’étude et de recherche sur le développement humain, la famille et les rôles des sexes’. C’est là qu’elle fait l’expérience « du sexisme explicite de certains de (s)a profession ». On ne lui a certes pas refusé l’autorisation de créer sa propre équipe, mais elle est la cible de dénigrements détournés, d’allusions graveleuses, et bien entendu, elle n’est pas « gâtée côté crédits ». Si elle ne s’étonne pas que les hommes ne postulent pas pour intégrer sa nouvelle équipe, elle est par contre déçue que les femmes préfèrent intégrer des labos dirigés par des hommes, donc plus prestigieux et disposant de plus grands moyens. Mais il en faudrait plus pour décourager Andrée Michel. Elle ne fait pas partie de ceux qui recherchent la consécration du statut de labo. Elle voulait simplement montrer qu’elle pouvait être créative et monter une équipe de recherche.

Le petit bout de la lorgnette

Pour Andrée Michel, questionner la situation de la recherche féministe aujourd’hui en France, c’est regarder par le petit bout de la lorgnette. Après 40 ans passés au CNRS, elle est convaincue que le retard et l’hostilité vis à vis de la recherche féministe, au CNRS en particulier, ne sont que le reflet du retard général dont souffre la société française par rapport aux autres pays européens. « Il y a, ici, des inégalités entre les hommes et les femmes qui seraient inimaginables en Allemagne, aux USA ou en Angleterre. Les femmes sont encore invisibles en France, aussi bien dans le business, dans la politique que dans la recherche, si ce n’est quelques femmes alibis. Comme si il n’y avait pas eu 30 ans de féminisme. La société française est bloquée et ses blocages proviennent de son attitude néocolonialiste et patriarcale. La France est une société militariste. Les budgets énormes qui ont été investis dans les armes explique le retard dans beaucoup d’autres domaines. »

Les féministes françaises doivent étudier le système militaro-industriel

Andrée Michel déplore que la plupart des chercheuses aient, jusqu’à présent, négligé les questions femmes et paix, femmes et développement qui commencent à peine à être étudiées en France alors qu’ils le sont partout ailleurs. Pour preuve, Andrée Michel pointe du doigt, sur ses étagères, plusieurs ouvrages écrits par des anglaises, des hollandaises, des américaines et des allemandes. « On est gênée par quoi ? » se demande-t-elle. « Probablement par une mentalité militariste héritée du passé colonialiste français qui induit l’autocensure. Les chercheuses doivent pousser plus loin leur analyse du patriarcat et comprendre que le système militaro-industriel est l’apex du système patriarcal et qu’il est fondé sur l’homme prométhéen, le pouvoir, l’argent, système dans lequel les femmes ne sont rien, n’ayant qu’une fonction instrumentale ! ». Pour enfoncer le clou, Andrée Michel souligne que les universitaires hommes n’organisent des colloques sur le thème de la paix qu’en légitimant la croissance des dépenses militaires alors que les universitaires femmes ne prennent pas d’initiatives dans ce domaine. En revanche, ce sont des associations et des personnalités féminines non universitaires qui commencent à organiser des colloques sur la question. Pourtant, Andrée Michel reste résolument optimiste car elle remarque que le terrain, la base est consciente de l’urgence de ces questions

Message aux nouvelles générations

« La planète est une poudrière. Elle est au bord de la faillite et de la mort. Il faut que les jeunes générations s’investissent dans la recherche sur la militarisation et sur la paix et rompent totalement avec la real politique et la raison d’Etat, lesquelles sont fondées sur la violence des intérêts égoïstes de la nation. Encore récemment, on voit que la guerre est choisie comme manière de résoudre les conflits alors que l’on aurait pu prévenir cette catastrophe par des mesures préventives non violentes, par exemple commencer par bloquer l’argent des terroristes. On voit où en sont arrivés les Etats-Unis avec leur sur-militarisation et leur cynisme et nous suivons le même chemin. Les jeunes doivent prendre conscience qu’il n’y a pas d’autres solutions que de sortir de cette sur-militarisation qui pollue la planète. Il faut prendre une indépendance par rapport à la classe politique qui ne cherche finalement qu’une chose : garder et reproduire le pouvoir. »

P.-S.

Nicky Le Feuvre

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