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Etudes sur les femmes en France : évolution entre 1995 et 2000

lundi 1er octobre 2001, par Nicolas Bégat

La période 1995-2000 a été indéniablement caractérisée, en France, par l’émergence dans le débat public des questions d’inégalités de genre. Il semble que la controverse sur la sous-représentation des femmes dans la sphère politique animée dans les cercles universitaires puis couverte par les médias, « était le cheval de Troie pour une renaissance du féminisme en France » (Geneviève Fraisse, 2000).

Bien que la question de la parité ait profondément divisé les universitaires féministes, les études féministes ont profité de l’indignation publique provoquée par le fait que la France soit l’avant-dernier pays d’Europe (juste avant la Grèce) en ce qui concerne la présence des femmes au parlement avec moins de 10 %.

Après avoir révisé la Constitution en juin 1999, le gouvernement a fait passé le 6 juin 2000, une loi qui rend obligatoire la représentation à parité des hommes et des femmes sur les listes électorales, à partir de mars 2001. Initialement prononcé uniquement en référence à la sphère politique, l’utilisation du terme « parité » c’est très vite étendue à d’autres domaines. Il est devenu fréquent de parler de parité dans le domaine économique, social et même privé. Le mot, à lui seul, renvoyant aux inégalités de genre dans ces sphères.

La prise de conscience de l’opinion publique et l’intolérance politique sur ce qui reste le "fossé de genre" dans tous les secteurs de la société française a évidement contribué à légitimer l’enseignement des études sur les femmes et les recherches universitaires. Bien que rien n’ait été vraiment fait pour institutionnaliser et clairement identifier les cours d’études sur les femmes, on a néanmoins pu observer l’émergence de nouveaux réseaux et d’initiatives locales.

Observons les 4 pôles où les changements ont été les plus significatifs au cours des années 1995-2000 : visibilité et soutien institutionnels ; cours et diplômes ; conférences et colloques ; publications féministes.

1) Visibilité des études féministes et soutien institutionnel
Le soutien indirect aux études sur les femmes s’inscrit dans le sillage des "plans d’action pour l’égalité" signés le 25 février 2000 par trois ministères importants (Emploi, et Affaires Sociales, Agriculture et Education). Un document qui reconnaît que, malgré l’obligation explicite sur l’égalité de genre qui figure dans l’article 1 de 1989 du livre blanc de l’éducation, des mesures concrètes doivent être prises pour atteindre le but. Ce plan d’action couvre trois thèmes principaux : diversifier l’éducation et le choix des carrières pour les filles afin d’ améliorer les perspectives d’emploi ; promouvoir le respect entre les sexes ; renforcer les programme d’égalité des chances dans le système éducatif. Le plan implique aussi la création d’un bureau consultatif et de groupes de travail inter-ministériels en partenariat avec le nouvellement nommé " bureau de l’égalité des chances", (il en sera créé un par région) les partenaires sociaux, des représentants du secteur des affaires, des associations, et des groupes de droits des femmes). Le plan d’action a mobilisé la communauté des études des femmes sur plusieurs fronts. Tout d’abord il y a eu une avalanche de rapports officiels sur la situation des femmes dans l’éducation, la politique et l’emploi. (Colmou 1999 ; Genission 1999 ; Gillot 1999, Majnoni d’Intignano 1999) et plus précisément sur la situation des femmes dans la recherche et les hauts niveaux d’étude (Bonneau 2000, Broze 2000, Boukhobza 2000). Autant de travaux qui ont fait considérablement avancer le travail sur les études de femmes et ont attiré l’attention des médias.
Deuxièmement, le plan d’action a servi à mettre en place une "option" études sur les femmes dans les écoles des professeurs (IUFM) ou il n’y avait précédemment presque pas d’enseignement sur le genre. Premier à inscrire ces options à son programme, L’IUFM de Lyon, nommé "centre expérimental" de nombreux autres instituts ont suivi.

Mais le plus important peut-être, c’est que le plan d’action a attiré l’attention sur le besoin systématique de recherche approfondie sur la situation des femmes dans tous les domaines de la société. Et ainsi placer les centres d’études sur les femmes au cœur d’une nouvelle ère sur la recherche de genre et l’enseignement en France. Néanmoins et comme souvent, les moyens financiers alloués au plan d’action demeurent encore très mystérieux...

2) Les cours d’études sur les femmes et les diplômes.
Départements et diplômes autonomes d’études de femmes sont toujours largement rejetés par la majorité des universitaires féministes en France (Le Feuvre 1993). Cependant, on note aujourd’hui une émergence de cours incluant une dimension de genre au moins dans certaines disciplines. Et tandis que les centres d’enseignement féministes existant (Lyon 11, paris VII, paris VIII, Rennes, Toulouse II) continuent d’attirer un large (et parfois croissant) nombres d’étudiants dans leurs cours optionnels, d’autres réseaux, comme le groupe FUN (Femmes de l’Université de Nantes) ou le centre d’études femmes du Nord Pas de Calais à Lille ont récemment émergé comme de potentiels centres actifs d’enseignement et de recherche. Comme la plupart des autres centres en France, ils organisent des conférences publiques régulières, coordonnent des programmes, servent souvent de centre de documentation pour les étudiants, supervisent les recherches en doctorat.

En rassemblant énergie et expertise, en établissant des liens avec des militants non universitaires, groupes ou institutions, ces centres trouvent facilement grâce auprès du ministère de l’Education et le Conseil des Universités, qui, de plus en plus, insistent sur le besoin d’"ouverture" et de partenariats entre les institutions universitaires, les partenaires sociaux, les entreprises, les gouvernements locaux, les associations et...bien sur, l’union européenne. Les universitaires féministes mettent le doigt sur le risque de "marketisation" des programmes d’enseignement et de recherche. Mais la renaissance de la base des militants des droits des femmes dans la sillage du débat sur la parité, et les premiers signes du ’tendances dominante du genre" dans l’agenda de la politique publique a apporté de nouvelles opportunités pour pointer les "besoins sociaux" ou les "demandes publiques" comme autant d’ arguments légitimes en faveur de nouveaux cours, d’allocation de fonds, de soutien aux centres de recherches et de documentations etc...

La nouvelle légitimité accordée aux études sur les femmes dans l’université est aussi reflétée dans les recommandations faites par le directeur des Hautes Etudes pour la création d’un réseau national d’institutionnel et universitaire" pour les études sur les femmes. Un comité de coordination du réseau inter-universitaire en études féministes a été crée à Paris le 30 septembre.

Il est certes problématique de mesurer les progrès en ce domaine puisque la plupart des cours sur les études de femmes sont optionnels et que peu d’universités ou départements communiquent les détails sur ces options (il faut arriver au niveau du doctorat pour que les études sur les femmes soient identifiées au ministère de l’Education). Alors qu’aucun DEA spécifiquement sur le genre n’ai obtenu de reconnaissance ministérielle depuis 1995, plusieurs DEA de sciences sociales ont récemment introduit des options sur l’études de genre dans leurs programmes. En 1999, un DESS "intitulé genre et sexualité" a été mis en place à l’université de Reims, avec le soutien financier direct du ministère de l’Education. Comme tous les cours de DESS, il sera sujet à une procédure de révision par les experts du ministère de l’Education tous les 4 ans. D’autres projets de DESS dans le domaine du genre sont encore couramment à l’étude ou en préparation dans beaucoup d’université. Le DESS "genre et politique social" à l’université de Toulouse II a reçu l’accréditation ministériel pour la troisième fois consécutive en 1999.

3) Conférences et colloques sur les études sur les femmes
Une des évolutions les plus spectaculaires à noter au cours de ces 5 dernières années est incontestablement le nombre croissant de conférences publiques et de colloques directement ou indirectement liés aux études sur les femmes. Bien que ces événements donnent rarement lieu à "des échos dans la presse", les comités organisateurs de ces rencontres scientifiques invitent souvent des intervenants des communautés de études des femmes, et leur offre l’opportunité de présenter leurs projets de recherche et leurs résultats à une plus large audience. Ces événements jouent également un rôle important dans la définition d’une nouvelle orientation politique et dans l’accès aux ressources de recherches. Néanmoins, la tendance à constituer des panels d’expert de conférences " sur invitation seulement" limite les opportunités de réseau ouvert au étudiants en doctorats et "jeunes " universitaires. La plupart des conférences récentes ont été directement inspirées par "le plan d’action pour l’égalité" et vise à définir des stratégies pour diversifier les choix de métiers et l’éducation des femmes en vue d’améliorer leurs projets de carrières, combattre le chômage, et promouvoir l’égalité de genre sur le marché du travail.

4) Publication Féministes
La seconde moitié des années 90 a aussi vu une légère amélioration sur le front des publications féministes universitaires en France. Plusieurs signes montrent une tendance des éditeurs et des presses universitaires à publier plus facilement livres et journaux sur les questions de genre. Ce qui n’était pas le cas au cours des années 80 et de la première moitié des années 90. En 1995, la collection Recherches financée par L’ANEF en collaboration avec les éditions Côtés-femmes, étaient publiée intégralement dans le catalogue Harmattan dans une série titré Bibliothèque du féminisme. Les éditions Harmattan publient également deux journaux féministes universitaires, par exemple Les cahiers du Gedisst, précédemment publiés en format A4 par le GEDISST (Centre de recherche du CNRS, actuel GERS) et qui sont désormais disponible sous forme de véritable journal sous le titre Cahiers du genre. De même les Cahiers du MAGE ont été transformés en journal régulier sur le thème : travail, genre et sociétés.

En 1995 paraît le premier numéro d’une nouvelle publication, Clio : femmes, histoire, société publié par les presses universitaires du Mirail (Toulouse). Créée sous l’égide d’un groupe d’historiennes féministes universitaire, Clio se veut interdisciplinaire et a vocation de faciliter la publication de recherche sur l’histoire des femmes en français. En 1997, un autre nouveau journal féministe sort en France : LUNES. Il couvre un plus large éventail de sujets avec en particulier quelques articles sur la culture et les arts dans une perspecctive féministe. 1998 a vu la création d’une série de livres Féminin & Masculin, également publiés au Presse Universitaire du Mirail. La série tend à apporter un débouché au recherche française sur le langage de genre dans les sciences sociales. Et même si les Nouvelles Questions Féministes dans une situation financière alarmante lutte pour continuer à paraître, on peut espérer que les progrès des publications ajoutés à l’impulsion pour la recherche sur le genre des politiques adoptées par le gouvernement français, aille vers l’amélioration de la visibilité des enseignement et des recherches dans la communauté universitaire nationale et européenne.

Résumé et traduction d’une publication de Nicky Le Feuvre
Equipe Simone-SAGESSE
Université Toulouse-Le Mirail (France)

Bibliographie
Bonneau, Monique (2000) « La place des femmes dans la recherche », Note d’information du Ministère de l’Education national et du Ministère de la recherche, N° 00-31, September : 1-6.
Boukhobza, Noria, Delavault, Huguette and Hermann, Claudine (2000) Les enseignants-chercheurs à l’université : La place des femmes, Report to the Director of Higher Education, Ministry of Education, Paris.
Broze, Laurence, Delavault, Huguette, Unterberger, Julianne (2000) Les femmes dans les filières de l’enseignement supérieur, Report to the Director of Higher Education, Ministry of Education, Paris.
Colmou, Anne-Marie (1999) L’encadrement supérieur dans la Fonction publique : Vers l’égalité entre hommes et femmes. Quels obstacles ? Quelles solutions ?, Paris, La Documentation française.
Fraisse, Geneviève (2000) « La démocratie et les femmes », Conference organised by the GREP Midi-Pyrénées, Toulouse, November 25th.
Gaspard, Françoise, Le Gall, Anne and Servan-Schreiber, Claude (1992) Au pouvoir citoyennes ! Liberté, Egalité, Parité, Paris, Le Seuil.
Genisson, Catherine (1999) Davantage de mixité professionnelle pour plus d’égalité entre hommes et femmes, Paris, La Documentation française.
Gillot, Dominique (1999) Vers la parité en politique, Paris, La Documentation française.
Le Feuvre, Nicky (1995) National Report on Women’s / Gender Studies in France, Sigma network, DGXXII, Brussels.
Le Feuvre, Nicky (1993) « Compte-rendu des résultats du questionnaire de préparation de la Table ronde sur les études féministes », Bulletin de l’ANEF N° 13, automne : 25-33.
Majnoni d’Intignano, Béatrice (1999) Égalité entre femmes et hommes : aspects économiques, Paris, Conseil d’analyse économique / La Documentation française.
Martin, Jacqueline (ed.) (2000) La Parité : Enjeux et mise en œuvre, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail
Nouvelles Questions Féministes (1994) « La parité, pour », Vol 15, n° 4.
Nouvelles Questions Féministes (1995) « La parité, contre », vol 16, n° 2.

P.-S.

Nicky Le Feuvre

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