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Raisonnée ou raisonnable ?

jeudi 1er mars 2001, par Nicolas Bégat

L’agriculture raisonnée n’est décidément pas raisonnable. Porteuse d’un libéralisme vert, elle enfouit sous des discours pseudo-écologistes les lacunes d’un monde paysan contaminé et sous intraveineuse financière permanente. Retour sur quelques faits.


Selon le petit Larousse, " raisonné " signifie " fondé sur le raisonnement ". Alors que " raisonnable " signifie " 1. Doué de raison ; qui agit conformément au bon sens. 2. Qui est conforme à la sagesse, à l’équité : Prétention raisonnable. 3. Suffisant, convenable, sans excès : Prix raisonnable. " Cette précision n’aura sans doute pas échappé au FARRE, Forum de l’Agriculture Raisonnée Respectueuse de l’Environnement. Le FARRE est une association de syndicats agricoles, entreprises agroalimentaire, fabricants d’engrais, entreprises de la distribution... rien moins que ça, qui souhaite, selon ses propres écrits, "concilier objectifs économiques, respect de l’environnement et attentes des consommateurs." Mais que se cache-t-il derrière ces bonnes intentions ? Selon sa présidente, Christiane Lambert, qui part du constat d’échec de l’agriculture dite conventionnelle " par trop productiviste ", il s’agit de " prendre en compte à la fois les objectifs économiques des producteurs, les attentes des consommateurs et le respect de l’environnement. " Selon sa charte, l’agriculture raisonnée " est un état d’esprit auquel adhère l’agriculteur. La réflexion permanente sur l’organisation globale de son exploitation, les techniques qu’il applique traduisent son souci quotidien de progrès. Il intègre et valorise, dans le choix de ses techniques, le fonctionnement des écosystèmes et les mécanismes de régulation biologique présents." En aucun cas, elle ne fixe quelques limites et interdits minima, dont la culture des OGM, par exemple. Est-ce bien raisonnable ?

Le baobab pour cacher la mauvaise foi

En agissant de telle sorte, le FARRE est en train de développer une forme de libéralisme vert. Faire plus de profit tout en ayant une éthique de façade, telle est la réelle stratégie du réseau. En fait, il s’agit plus de détournement (d’attention et de fonds) pour occulter les duperies de la FNSEA dont il est issu, que de renouveau. Avec le soutien des grands groupes chimiques et agro-alimentaires et du gouvernement - Jean Glavany, ministre de l’Agriculture, et Gérard Palllotin, ex-patron de l’lNRA, y sont favorables -, les agriculteurs affiliés vont faire des économies sur l’utilisation d’intrants (engrais, produits phytosanitaires...) et vont recevoir des aides pour le faire ! Du fait que la FNSEA règne sur les CDOA (Commissions départementales d’orientation agricole) qui définissent les cahiers des charges, on a pu observer d’ores-et-déjà de nombreuses dérives. Par exemple, un exploitant de Vendée, travaillant sur 152 ha va percevoir 300 000 francs pour l’intégration paysagère de son siège d’exploitation et une petite réduction d’intrants...

Un vocabulaire au point

Comme le commerce éthique, à ne pas confondre avec le commerce équitable, le FARRE joue sur les mots. Avec un discours bienveillant, il est en train de rafler toutes les aides aux niveaux national comme européen, sans faire avancer le problème de l’agriculture d’un poil. Bien au contraire. Il contribue à noyer le poisson, dans une eau non potable...De façon évidente, tout est dans l’adjectif " raisonné ". Il s’agit plus de faire dans le " moins pire " que dans le " strictement différent ". Par exemple, qualité des produits, mais aussi transparence, traçabilité, cahier des charges, contrôle, font partie du vocabulaire de bon aloi aujourd’hui dans le monde paysan. Mais, pratiquer la fertilisation raisonnée signifie " adapter les apports de fertilisants aux besoins réels des cultures, en tenant compte des éléments présents dans le sol et du potentiel de production de la plante ". L’élevage " respectueux de l’environnement " implique une " alimentation équilibrée et de qualité pour les animaux, des bâtiments adaptés aux conditions d’élevage pour le bien-être de l’animal et enfin la gestion des effluents ". La protection raisonnée des cultures est " l’observation minutieuse des infestations, la détermination de seuils de nuisibilité, le respect des ressources naturelles indispensables à la plante et pour l’irrigation ". Il faut pouvoir déterminer la " juste quantité d’eau à apporter et le moment opportun de l’apport ". Avec cette grille de lecture, les passe-droits peuvent aisément se faufiler entre les mailles du filet.

Un lobby européen

Depuis quelques années, la recherche d’une production de qualité dans le respect de l’environnement et du bien-être animal fait partie des préoccupations européénnes. Ainsi, dans six pays européens, de nombreuses associations travaillent à la généralisation et à la promotion de l’agriculture raisonnée. On compte l’Agricoltura che Vogliamo en Italie, le FILL au Luxembourg, la FNL (ancienne FIP) en Allemagne, la LEAF en Grande-Bretagne, le Odling I Balans en Suède, et bien évidemment le réseau FARRE en France. Les dirigeants de ces 6 associations ont ainsi décidé de " raisonner " l’Europe. Réunis à Paris, les 5 et 6 juillet 2000, ils ont fait le point sur l’évolution de l’agriculture raisonnée en Europe, tant sur le plan des techniques, du développement que de la réglementation. Les résultats de leurs travaux vont servir de base au projet CODEX de l’Agriculture raisonnée, qui a été proposé aux autorités de l’Union dès la fin 2000. Afin de coordonner leurs démarches, les leaders ont ainsi créé officiellement l’Association européenne EISA (European Initiative for Sustainable development in Agriculture) le 10 Janvier 2001, à Paris, à l’occasion des 4e rencontres FARRE de l’agriculture raisonnée.

La grande distribution bienveillante

De plus, la grande distribution s’intéresse au "raisonné" jusqu’à s’y impliquer contractuellement. Pour elle, travailler en " raisonnée " est plus facile qu’en biologique : les prix à la production sont proches, sinon égaux aux conventionnels, les contraintes réglementaires réduites, les approvisionnements réguliers. Pour Carrefour comme pour Auchan ou encore Leclerc, et bien d’autres, l’agriculture raisonnée permet une " souplesse " dans l’application de ses principes. Effectivement, dans la charte qui la régit, il n’est nulle part interdit d’utiliser des engrais, pesticides ou autres produits chimiques de synthèse. On demande seulement de les utiliser avec discernement...
Par contre, il est communément considéré que le bio coûte trop cher au consommateur, qui ne tiendrait pas à " dépasser 25 à 30% de supplément de prix pour payer la qualité ". Implicitement, seule l’agriculture raisonnée pourrait l’assurer pour pas cher... Or, au niveau national, il est certifié qu’il suffirait de basculer les aides publiques vers des mesures privilégiant réellement la sécurité alimentaire, la protection des paysages, de l’eau, de la biodiversité en créant de l’emploi, pour que les prix baissent et qu’une autre dynamique se mette en oeuvre. Les plans de développement durable l’ont bien montré. Alors quels sont les réels obstacles ?

La colère des agriculteurs bio

Selon la présidente du GABBAnjou, " avec l’agriculture raisonnée prônée par le réseau FARRE, les agro-biologistes sont morts d’ici quatre ou cinq ans". Selon Claire Billaux, l’agriculture raisonnée, "c’est du pipeau, on gruge aussi les agriculteurs". Et d’enfoncer le clou : "il y a des études qui montrent le non-respect de l’environnement de l’agriculture raisonnée. Un chercheur de l’INRA à Colmar, le professeur Girardin, a fait l’analyse de huit cahiers des charges dont celui du réseau FARRE. Sur 46 préconisations, il n’y en a que six qui agissent un peu dans le sens de la protection de l’environnement". Alors cette agriculture raisonnée deviendra-t-elle " le nouveau modèle paysan imposé", comme le dénonce Claire Billaux ?

P.-S.

Joelle Palmieri

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