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Pour une mobilisation des agricultrices

jeudi 1er mars 2001, par Nicolas Bégat

Entretien avec Nicole Poupinet, par Maggy Grab

Nicole Poupinet, seule femme secrétaire nationale de la Confédération Paysanne, milite pour une reconnaissance à part entière du travail des agricultrices. Elle souhaite que la parité soit envisagée au sein des organisations paysannes et que les femmes aient la possibilité d’y assumer plus de responsabilités. Elle pense que les agricultrices doivent s’organiser, se battre et que leur lutte doit s’inscrire dans la solidarité internationale.


Les Pénélopes ont rencontré Nicole Poupinet à Montpellier à l’occasion du procès en appel de José Bové.

Maggy Grab :Depuis combien de temps appartiens-tu à la confédération paysanne ?
Nicole Poupinet :

J’ai toujours été adhérente à la confédération paysanne : j’y suis depuis que je suis agricultrice, c’est-à-dire depuis 1975, dans le département de la Mayenne. Je suis dans une exploitation où nous sommes quatre associés en GAEC : deux hommes et deux femmes. Mon mari appartient aussi à l’exploitation. Nous produisons du lait et des lapins. Les femmes sont plus particulièrement impliquées dans la production des lapins : c’est plus facile. La production laitière est « réservée » aux hommes, mais il m’arrive de m’en occuper. La production de lapins, c’est un travail assez féminin : c’est dans un bâtiment, on doit gérer la production, donner des lapines aux mâles, on a des naissances... C’est tout un boulot, c’est toute une production, et c’est nous qui avons pris ce boulot-là dans le GAEC.

M. G. : Mais comment se répartissent justement les rôles entre les hommes et les femmes ?
N. P. :

Quand la société s’est créée, on s’est répartis les tâches un peu par goût, en étant chacun responsable d’un atelier, mais en même temps on est tous capables de se remplacer. Quand on est de garde, moi j’assure la traite par exemple, et c’est mon mari qui s’occupe de l’alimentation des vaches laitières. Quand on est en vacances c’est le contraire : comme nous sommes aujourd’hui tous les deux ici à Montpellier, ce sont nos associés qui s’occupent des lapins et qui assurent la traite. On se réunit tous les lundis de neuf à dix heures, les quatre associés, et puis on fait le point : sur celui qui doit partir dans la semaine, celui qui assurera tel ou tel boulot, ce qu’on doit faire ensemble...

M. G. : Est-ce un modèle un peu exceptionnel ou est-ce qu’il se reproduit dans la région ?


N. P. :

Non. Je ne sais pas. Les GAEC, ce n’est pas exceptionnel. Mais je ne sais pas s’il y a un tiers des agriculteurs qui sont en GAEC... Au départ des GAEC, en principe, on associe deux exploitations et puis il y a des associés. C’est une société créée pour fonctionner et pour associer un outil de travail et un travail.

M. G. : Qu’est-ce qui te plaît dans ce type de structure ?
N. P. :

Pour les agricultrices, ce qui est intéressant, c’est que chaque associé est aussi chef d’exploitation. C’est la seule société qui donne un statut strictement égalitaire aux femmes qui travaillent. Que tu sois homme ou femme, tu es chef d’exploitation, alors que si tu es dans une exploitation avec ton époux, en couple, il ne peut y avoir qu’un chef et le deuxième, qui est souvent la femme, a un statut moins intéressant, à moins qu’ils n’aient créé une société, mais même là, ce ne sera quand-même pas aussi égalitaire que les GAEC...

M. G. : Qu’est-ce qu’un statut moins intéressant pour une femme agricultrice ? Quelle est la différence entre une agricultrice et un agriculteur ?
N. P. :

Dans un couple d’agriculteurs, l’homme est le chef d’exploitation : il est assujetti à la MSA, il a son numéro de sécurité sociale, ses droits propres, et l’épouse est un « ayant-droit ». Elle dépend donc de son mari. Elle a une retraite bien moins importante : elle ne bénéficie que d’une retraite de base, et n’a pas droit à la retraite complémentaire. Si, un jour, ils divorcent - elle a bossé, ils ont bossé ensemble, ils considéraient qu’ils étaient en couple, qu’il n’y avait pas de problème, qu’ils effectuaient un travail en commun - c’est toujours très douloureux : la femme se retrouve sans retraite et sans droit.

M. G. : Elle n’a plus rien ? Même pas le chômage ?
N. P. :

Non, aucune aide. Alors il est vrai que, dans le milieu agricole, jusqu’à maintenant, les divorces n’étaient pas très fréquents. Mais je trouve qu’il est absolument anormal que les paysannes n’aient pas un statut égalitaire quand elles ne sont pas en société. A la confédération paysanne, notre principale activité consiste à demander un statut de l’actif, quel que soit son sexe ou son âge : homme, femme ou jeune, parce que quand un couple a un fils qui travaille avec eux, le jeune aussi a un statut un peu précaire.

M. G. : Comparable à celui de la mère ?
N. P. :

Son statut n’est en aucun cas aussi intéressant que celui du chef d’exploitation. La loi d’orientation agricole a été votée en même temps que la loi sur la parité en politique, fin 99 : on espérait alors que ces femmes qui étaient épouses d’agriculteurs auraient un statut strictement égalitaire. Finalement on a un statut de conjoint collaborateur complètement archaïque. Les femmes qui étaient ayant-droit, c’est-à-dire qui dépendaient de leur conjoint pour leurs droits, se retrouveront « conjoint collaborateur ». Pour obtenir ce statut, elles doivent demander l’autorisation du chef de l’exploitation. En l’occurrence, leur époux : elles doivent donc demander une autorisation à leur époux pour obtenir ce statut. Quelquefois, elles ne l’ont pas parce qu’il faut cotiser 2000 F par an à la MSA. Le refus alors c’est « On ne va pas payer une cotisation supplémentaire, à quoi ça va servir... » !

M. G. : Et ça, elles-mêmes ne le comprennent pas ?
N. P. :

Effectivement. Elles se disent que ce n’est pas très utile. Or, les 2000 F de cotisation supplémentaire leur donnent accès à un quota de points retraite, c’est-à-dire un capital retraite de 16 points par an, au-delà duquel elles ne pourront de toutes façons pas aller, alors qu’un chef d’exploitation peut aller jusqu’à 90 points de retraite par an. Donc là, ce n’est pas normal : pourquoi une agricultrice qui travaille sur l’exploitation, qui est déclarée, ne pourrait-elle pas cotiser au même plafond que son conjoint ?

M. G. : Et en cas de divorce, comment cela se passe-t-il ?
N. P. :

C’est 16 points, ça ne change pas, voilà ! C’est quelque chose d’inadmissible. Ça a été voté en 1999. En 2001, ce n’est pas possible que les paysannes soient toujours considérées comme des « aidantes ». Elles ont de fait un statut au rabais.

M. G. : Est-ce que tu peux nous décrire comment se passe la vie d’une paysanne en général ?
N.P. :

Je suis dans l’Ouest : là-bas les femmes assurent souvent la traite. On se lève tôt le matin, on assure la traite du matin, les soins aux animaux. C’est vrai que souvent on travaille avec nos conjoints. Puis il y a un temps libre : il y a du temps mort souvent dans l’après-midi parce que la traite suivante, c’est le soir. Ça ne correspond pas à une sous-occupation des paysannes, mais on a le temps de s’investir dans une association, on a du temps à nous. D’une certaine façon c’est parce qu’on a de longues journées.

M. G. : Alors que le mari, lui continue à s’occuper des terres ?
N. P. :

Oui, mais c’est souvent un partage des tâches qui a été discuté entre le mari et l’épouse. Moi, par exemple, je n’aime pas monter sur le tracteur, donc ça m’arrange que ce soit mon conjoint qui y aille. Je n’en fais pas une affaire de couple : il y a des tâches qui sont plus difficiles, plus pénibles, alors je trouve que c’est bien que ce soit l’homme qui les fasse. Et puis moi, de temps en temps, je serais plutôt à préparer le repas, par exemple. C’est souvent discuté, ce n’est pas vécu d’une façon discriminatoire dans le couple. Par contre c’est plus ambigu peut-être quand il y a des enfants en bas âge, concernant la répartition des travaux ménagers et la garde des enfants.

M. G. : Les femmes ont-elles le temps de militer ?
N. P. :

On se demande si le fait qu’elles ne militent pas beaucoup dans le syndicat ne provient pas de ce que le partage des tâches ménagères et de la garde des enfants est en milieu rural plutôt réservé aux femmes. C’est une question.

M. G. : Combien êtes-vous de femmes dans la Confédération Paysanne ? Y a-t-il une section ?
N. P. :

Il y a un groupe femmes. Pour l’instant, nous ne sommes pas très nombreuses. Beaucoup nous soutiennent, mais elles viennent peu. Quand on fait nos réunions à Paris, on est en général une dizaine.

M. G. : Que pensent les agriculteurs des femmes qui militent dans la Confédération ?
N. P. :

Je ne sais pas. Quand je me suis présentée pour être secrétaire nationale j’étais bien élue...

M. G. : Ça veut dire quoi « bien élue » ?
N. P. :

Je ne sais pas combien on étaient, mais j’ai dû avoir 26 voix sur 30. Il n’y a pas eu de discrimination par rapport à mon élection. S’il y a des femmes candidates, des femmes qui veulent participer, elles sont bien reçues. Mais je ne sais pas s’il y a de la part des hommes une volonté d’organiser la vie du syndicat pour qu’elles puissent s’y investir. Ou alors c’est à nous de mettre ce débat sur la place.

M. G. : Quelle est la présence des femmes à la Conf’ ?
N. P. :

Au comité national, je ne pense pas qu’il y ait un tiers de femmes, il doit y en avoir un quart. C’est peu. Ce n’est pas encore assez. Les hommes doivent laisser des places, certes, mais les femmes doivent aussi s’investir. La vie du paysan est tellement imbriquée à sa vie de couple, qu’on se demande si la femme ne s’investit pas plutôt dans les associations de parents d’élèves, dans les municipalités peut-être, pour ne pas être encore une fois avec son conjoint : sur l’exploitation ou à militer. Ou alors, c’est parce que les hommes ne disent pas « Ce soir, je garde les enfants et tu vas à la réunion du syndicat ».

M. G. : Les femmes et la politique, ça ne dérange pas les agriculteurs ? José Bové, par exemple, n’a que récemment parlé des problèmes des femmes, alors qu’auparavant ça ne l’avait pas perturbé plus que ça ?
N. P. :

Non, on ne peut pas dire que c’était sa préoccupation principale. Mais il faut reconnaître que, quand on lui en parle, il nous écoute. A l’intérieur de la Confédération, c’est comme ça : si on demande à exister, à se réunir, à passer des articles dans le journal et à être présentes, il n’y a pas de refus. Mais, si on n’est pas présente cela ne dérange personne.

M. G. : Quelle est l’action concrète de la Confédération par rapport aux droits des femmes ? Que réclamez-vous ?
N. P. :

La principale revendication, c’est vraiment d’obtenir un statut égalitaire pour les hommes et les femmes en agriculture. C’est aussi un moyen de donner envie aux jeunes filles d’être paysannes quand leur compagnon est paysan. Il y a beaucoup de couples où l’homme travaille sur l’exploitation et où la femme travaille à l’extérieur. Si elle est salariée, elle va se retrouver avec des droits propres, un budget personnel, son salaire... En revanche, en tant qu’épouse d’agriculteur, elle se retrouve avec le revenu d’exploitation, pas d’identification personnelle à la MSA ou à la sécurité sociale, une retraite dérisoire. D’une certaine façon, ça doit la faire hésiter pour choisir cette situation-là : c’est un recul par rapport au statut de salarié !

M. G. : Et pourquoi le gouvernement ne cède-t-il pas ?
N. P. :

Les agriculteurs représentent 30% de la population active. Si l’on considère qu’il y a un tiers de paysannes qui ont un statut d’associée de GAEC, c’est-à-dire un statut intéressant, qu’un tiers des hommes sont célibataires ou ont une épouse qui travaille à l’extérieur, et qu’un tiers de femmes n’ont pas de statut, on voit que l’on ne représente presque rien dans la société finalement. Par ailleurs, cette législation s’inscrivait dans une loi d’orientation agricole, c’est-à-dire que c’était une loi très large sur l’agriculture, et il n’y avait qu’un petit paragraphe sur le statut, qui a été mal négocié et mal défendu. Ensuite, le statut de conjoint collaborateur n’est pas permis aux femmes qui ne sont pas mariées : les concubines ou les pacsées n’ont pas le droit d’opter pour ce statut-là. Donc ces femmes-là n’ont pas pu aller voter aux élections des chambres d’agriculteur ! Dans certains départements, elles ont porté plainte, elles ont entamé un recours et elles ont gagné. Mais elles n’ont obtenu ce résultat que le lendemain des élections : le procureur leur a dit « Vous pouvez aller voter », et c’était trop tard ! Cela dit, ça montre quand-même que d’une certaine façon, il se crée une résistance à la loi. Les paysannes s’organisent pour se battre.

M. G. : Depuis combien d’années la section femmes existe-t-elle à la Confédération ?
N. P. :

Depuis seulement trois ans. Ce n’est pas beaucoup pour créer un contre-pouvoir, s’organiser. On est aussi associées aux femmes de Via Campesina, via la CPE, la Coordination Paysanne Européenne. Ces femmes sont très bien organisées. Ce sont surtout des sud-Américaines, des Mexicaines. Elles sont nombreuses et très militantes. En Europe, on a vraiment le sentiment d’être très minoritaires. Les réalités de l’agriculture industrielle en France, où la politique agricole nous encourage à produire pour exporter, nous égare. Les latino-américaines nous disent « Arrêtez de produire trop, parce que ce que vous produisez déstabilise nos marchés ».

M. G. : Le statut des Mexicaines ou sud-Américaines serait-il meilleur que celui des Françaises ?
N. P. :

Non, pas dut tout. Lors de la dernière conférence internationale où nous nous sommes rencontrées, nous avons réfléchi à ajouter des revendications strictement féminines à celles portées par Via Campesina, comme l’accès à la terre. Il y a des pays où, si l’on est célibataire, on ne peut pas avoir de terre pour l’exploiter. En Inde, par exemple, les veuves sont très discriminées, elles ont peu de droits. Les paysannes ont aussi posé le problème de la privatisation de l’eau : la Banque Mondiale et le FMI dans les pays du Sud ont tout un programme de privatisation de l’eau et c’est surtout les femmes que ça touche. Dans la mesure où ça va toucher le budget familial, ça va grever leur propre budget et ça les angoisse énormément d’imaginer qu’il va leur falloir créer un budget spécial pour l’eau...

M. G. : Existerait-il une sorte d’union entre les agricultrices du monde entier ?
N. P. :

Oui, de la même façon qu’ il y a une Internationale des paysans. Mais ce n’est pas une Internationale des paysannes, parce qu’il s’agit du monde paysan... A Via Canpesina, ils exigent que les délégations soient strictement paritaires, donc il y a beaucoup de femmes. J’ai ainsi compris que l’exigence de la parité est importante, parce que ça permet d’ouvrir les organisations. Il faut que le groupe femmes à la confédération mène la réflexion pour aller vers la parité, qu’il y ait des mesures qui soient prises pour permettre aux femmes de prendre des responsabilités sur le plan national. Sur neuf secrétaires nationaux, je suis la seule. Non seulement c’est compliqué d’être seule au milieu de huit hommes, mais en plus ce n’est pas logique.

P.-S.

Diop Baye Gueye

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