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Etre femme, paysanne et travailleuse agricole au Brésil

jeudi 1er mars 2001, par Nicolas Bégat

Entretien avec Nina par Marina Galimberti

Nina est fille de petits agriculteurs expropriés de leur lopin de terre par la banque. Au sein du Mouvement des Paysans Sans Terre, MST, elle s’est battue pour récupérer cette terre, est aujourd’hui une travailleuse agricole et représente le MST de l’état du Rio Grande del Sur au niveau national. Elle coordonne également les activités et les actions des femmes paysannes de sa région.


Au Brésil, il y a 4 800 000 familles de petits agriculteurs. Leur situation devient de plus en plus précaire, à cause de la politique d’importation massive de produits alimentaires de base, dont la production était auparavant assurée localement par les petits producteurs brésiliens. L’Etat ne garantit pas le prix minimum de ces produits : par exemple, un sac de riz du Brésil coûte 6 dollars, alors que la même quantité de riz importé ne coûte que 4 dollars. Il n’y a pas de subventions pour les paysans, pas d’infrastructures pour le transport et la commercialisation des produits locaux, les banques accordent aux petits agriculteurs des crédits à des conditions impossibles, qui se soldent par l’expropriation des terres. En revanche, les grands propriétaires, c’est-à-dire ces qui possèdent plus de 1000 hectares, concentrent dans leurs mains 80 000 000 ha de terres. La majorité de ces propriétaires sont des étrangers, des industriels qui n’habitent pas au Brésil, ni à la campagne, et qui ont obtenu gratuitement par l’état brésilien les terres, les transports, les marchés. A noter aussi que 70% des politiciens faisant partie du Congrès National sont des latifundistes.
Ce processus, qui mène les paysans à devenir des paysans sans terre, s’intensifie d’année en année. En 16 ans, depuis l’ indépendance du Brésil, 900 000 familles ont perdu leur terre à cause de cette politique agraire néfaste et expansionniste.
Depuis son existence, par ses actions de pression sur le gouvernement, le MST a obtenu la redistribution de 17000000 hectares. Au plan national, 300000 familles ont ainsi récupéré des terres cultivables, mais 600000 familles vivent encore dans des campements sur des terres squattées, en attente de l’application de la réforme agraire. Dans la région du Rio Grande del Sur, 10000 familles font partie du mouvement. Grâce aux luttes du MST, 8000 familles ont déjà obtenu la terre, 2000 vivent encore dans des campements.

L’exode

40% de familles en milieu rural sont analphabètes, 60% sont semi-analphabètes, avec un niveau d’études très bas. Ils n’ont pas les garanties nécessaires pour accéder aux prêts bancaires, ainsi, après des années d’attente et de problèmes, elles perdent toutes motivations et espoirs, vendent leur terre, si elles l’ont toujours, et migrent vers les villes. En 30 ans, 70000000 paysans et paysannes ont quitté les zones rurales. En ville, ne trouvant pas de travail et ne possédant plus rien, ils vivent de façon très précaire et marginalisée.
" Nous vivons dans un contexte très violent, nos luttes se soldent souvent par la mort ou la prison. Nous nous battons avec tous nos moyens, partout au Brésil. Nous avons organisé des marches de milliers de kilomètres, nous avons occupé des espaces publics et des terres de latifundistes pour faire pression sur le gouvernement et le pousser à mettre en pratique la reforme agraire. " Seuls les paysans ont le droit de posséder les terres où ils vivent, qu’ils cultivent et dont ils assurent la pérennité, selon un modèle de production respectueux de l’environnement, de la nature, des êtres humains.

Pour une agriculture soutenable

" Nous sommes contre le pouvoir des transnationales, nous nous opposons aux biotechnologies et au transgénique. Nous défendons une agriculture soutenable, une production écologique et éthique, qui ait le souci de la qualité et puisse satisfaire les besoins alimentaires du pays. Nous voulons arrêter la politique d’importation et d’exportation du gouvernement. "
A court terme, " nous luttons pour la mise en place de conditions de production qui assurent l’autonomie alimentaire au niveau local. Chaque famille doit être en mesure de se nourrir avec sa propre production vivrière. Le premier objectif à atteindre est l’auto-production, produire ce que chaque famille consomme. "
Une deuxième étape est la production pour la vente des produits (lait, viandes, œuf, légumes...) à l’agro-industrie, puis aux marchés dans les villes. " La vente est un problème pour nous, à cause du taux d’imposition très haut fixé par l’Etat aux petits producteurs et aux petites industries et coopératives, pour favoriser l’introduction des multinationales (comme Parmaleche, Sagia...). Notre travail sert à peine à payer les impôts. "
La politique agraire du Brésil empêche le développement de l’agriculture tant au niveau national que local. Une réforme agraire soucieuse des droits des petits producteurs, mais aussi des attentes des consommateurs, est nécessaire pour garantir la pérennité de la terre et de la biodiversité et la sauvegarde de la vie.

Ils existent des modèles alternatifs au néolibéralisme, inspirés des principes de solidarité, de démocratie participative, de coopération et le MST en prouve l’efficacité par leur mise en pratique. Dans les campements des "Sans Terre " dès la première semaine tous se fait en communauté : partage des responsabilités et des décisions, prise en charge collective des besoins de base (le bois, la nourriture, l’hygiène, la santé...). " C’est un exercice difficile de vivre ensemble et de partager, c’est souvent très conflictuel, mais c’est la base pour sensibiliser à la mise en commun des terres. " Lorsque le MST récupère et redistribue des terres, il propose la création de coopératives agricoles : les terres, les tâches, les services sociaux, les achats, les bénéfices et les dettes sont partagés pour éviter les injustices ou les privilèges. Dans ces coopératives, les paysans produisent des semences naturelles.
Néanmoins, seulement 30% des paysans qui ont reçu des terres du MST ont créé des coopératives ou des formes d’organisation économique similaires, 70% ont des pratiques coopératives ( pour les achats et pour les ventes, par exemple). " Nous vivons dans une société individualiste, la pratique communautaire est difficile et exige la confiance entre les participants. "

Le MST côté femmes

Les femmes en milieu rural souffrent davantage, puisqu’elles sont responsables au sein de la famille de la survie, de l ’éducation, de la santé ; elles doivent assurer les taches ménagères, linger et nourrir leurs proches, puis participer aux travaux des champs. L’Etat ne reconnaît pas leur travail, mais en profite bien puisqu’il se dégage de tous ses devoirs sociaux et publics et en charge, sans frais, les femmes. Elles n’ont ni couverture sociale, ni salaire, alors qu’elles effectuent tous les jours une quadruple journée de travail : le travail à la maison, la production de l’alimentation, la gestion de la vie familiale, le travail dans les champs. Les femmes réfléchissent sans cesse aux questions économiques, logistiques, organisationnelles et trouvent les solutions, mais n’ont aucun pouvoir décisionnel. Leurs opinions ne sont pas de tout valorisées, alors que ce sont elles qui, dans la pratique, assurent le fonctionnement d’un grand nombre d’infrastructures.
En tant qu’agricultrices, les femmes ne sont pas reconnues. En milieu rural, elles peuvent être cuisinières ou aides ménagères, mais le statut de "travailleuse agricole " n’existe pas au Brésil. Même au sein du MST, une femme qui travaille avec son mari, accède rarement au poste de responsable d’exploitation ; bien souvent ce sont les femmes qui laissent "naturellement " cette place aux maris. Alors qu’une femme qui travaille seule dans son exploitation est considérée chef de famille. " Je milite pour le partage égalitaire de la responsabilité entre l’homme et la femme, ainsi, en cas de séparation, la femme pourra garder ses droits sur la terre. "
Pourtant le MST est comme une île à part dans la société brésilienne, qui est très, très machiste. Parfois les femmes paysannes brésiliennes sont autant machistes que les hommes, elles adhérent complètement aux positons des maris qui les oppriment.
A partir de ce constat, l’objectif prioritaire du MST-côté femmes est de faire prendre conscience aux paysannes qu’elles ont un rôle fondamental dans l’économie rurale, qu’elles doivent être visibles et avoir un pouvoir décisionnel à l’intérieur du mouvement. Il faut que la reforme agraire s’ouvre aux questions de genre. L’accès à la terre ne suffit pas, il faut créer de lieux collectifs de partage des activités ménagères, organiser des cantines et des garderies pour les enfants, faciliter leur accès à la culture et à l’éducation. Les hommes doivent se battre pour garantir la participation des femmes au mouvement et pour construire des nouvelles relations hommes/femmes : pas de violence, ni sexuelle, ni familiale. " Il faut que les femmes aient la liberté de décision à propos du mariage et dans la gestion de l’économie familiale, qu’elles interviennent dans les décisions politiques du mouvement. "
Les femmes du MST propriétaire de la terre ont du mal à faire respecter leurs droits, et partager les mêmes conditions financières que les hommes. " Théoriquement tout ça est accepté, mais dans la pratique les choses ne sont pas si faciles. " Les femmes sont souvent soumises à une pression psychologique très forte de la part des hommes. Par exemple, les femmes qui veulent conduire les tracteurs sont constamment harcelées : " Elles ne savent pas le faire " ou "Elles n’ont pas le droit de le faire ", ou encore "Ça ne se fait pas ". En fin de comptes, beaucoup de femmes cèdent à ces pressions et sont convaincues de ne pas en avoir le droit.
" Notre travail consiste en priorité à convaincre les paysannes de leurs droits et à faire en sorte que les hommes les acceptent. Nous mettons en place des réunions des femmes, où nous parlons beaucoup de nos problèmes professionnels et personnels, des difficultés spécifiques à notre condition, puis définissons collectivement des propositions. Nous nous battons auprès du Conseil National du MST pour faire intégrer nos propositions dans les politiques du mouvement.
Nous organisons aussi des débats mixtes, et surtout entre couples, relation porteuse de conflits bien spécifiques. C’est un travail difficile, mais ça va marcher, peu à peu. "

Une démarche éducative

Toutes ces démarches s’intègrent dans une action plus vaste d’éducation populaire et de valorisation de la culture rurale. L’Etat brésilien ne met en place aucune action de sensibilisation ni d’éducation en milieu rural. Il ne fait aucune proposition pour sauver la paysannerie, qui est en danger de disparition. La seule politique envisagée est l’exode vers les villes.
L’éducation joue un rôle important pour redéfinir la place de la paysannerie dans la société actuelle. 40% des petits agriculteurs sont analphabètes et 60% sont semi-analphabètes et n’ont pas les moyens intellectuels d’exprimer et de communiquer leurs modes de vie et de travail souvent vecteurs d’ alternatives. Ils n’ont pas les moyens de développer une agriculture différente, qui s’oppose aux dictats du gouvernement et des transnationales de l’agro-industrie.
Le MST a mis en place un réseau d’actions d’éducation, qui propose l’apprentissage des techniques ou des savoir-faire agricoles, mais aussi la mise en place d’outils pédagogiques facilitant l’expression et la communication, pour redonner vie à la paysannerie et motiver les jeunes à revenir aux travaux ruraux. " Nous formons des enseignants à la culture de la campagne, en opposition à celle de la ville, nous proposons des formations en partenariat avec les universités. De plus en plus de paysans font des études de troisième niveau, en agronomie, en médecine, dans divers secteurs de l’économie, de la culture, de la communication... "
Il existe un secteur pédagogique spécifique pour les femmes, sur la santé reproductive, la sexualité, la formation de la personnalité, l’histoire du pays et de la paysannerie du point de vue des femmes... Mais, " notre priorité en terme d’éducation et de sensibilisation envers les femmes reste la prise de conscience de leur rôle et de leurs droits. "
" Je suis convaincue qu’avec la troisième génération de paysannes en lutte nous allons recueillir les fruits de notre travail d’éducation : la première génération a vécu dans une société très individualiste. La seconde est dans une ambiguïté difficile à surmonter : par moment, elle est en accord avec les objectifs du mouvement, par moment en opposition, puisqu’elle vit à la fois dans la projection d’un monde différent, et en même temps dans une réalité très douloureuse ; la troisième génération est plus autonome, plus indépendante des hiérarchies, elle n’a pas subi les mêmes violences. "

Un réseau international de lutte

" Je ne m’occupe pas directement des liens avec les autres mouvements paysans dans le monde, comme Via Campesina ou la Confédération Paysanne en France, mais il est évident que pour construire un projet d’agriculture soutenable, un projet de vie et non de mort, il est nécessaire de constituer un réseau d’échange de pratiques et de pression au niveau international. "
La situation aujourd’hui touche ses limites, Monsanto contrôle presque toute la production des semences, si le MST n’agit pas très vite, des semences transgéniques et stériles seront imposées à la planète entière. " Les semences sont un patrimoine de la société et non d’une industrie privée. "
Au Brésil le désastre est tangible, non seulement au niveau économique, mais aussi au niveau climatique : les saisons sont inversées, des orages inhabituels détruisent les productions. " Nous ne pouvons pas mesurer les conséquences futures de l’utilisation massive de produits chimiques ou de l’introduction des OGM dans l’agriculture mondiale. "

Les humains au centre des solutions

" Je reste convaincue que, dans la situation actuelle, seulement les pauvres peuvent trouver une solution viable et efficace pour résoudre les problèmes endémiques et contextuels du Brésil. Tant qu’on cherchera des solutions par l’argent (investissements de capitaux étrangers, nouvelles technologies, spéculation...), rien ne changera. Les êtres humains sont plus importants que le profit. "

Confédération Paysanne : http://www.confederationpaysanne.fr
Via Campesina : http://www.agronor.org/Campesina.htm, E-mail : viacam@gbm.hn
MST : http://www.mstbrazil.org


P.-S.

Dominique Foufelle

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