Accueil du site > Ressources > Paroles de professionnelles

Paroles de professionnelles

mardi 1er mai 2001, par Nicolas Bégat

Ouvert, le monde des arts et du spectacle ? Dans les métiers techniques, ou dans la création, les femmes restent encore minoritaires, et tenues de faire leurs preuves avant d’être considérées comme crédibles. Mais là aussi, ça bouge. Les relations hommes/femmes évoluent. Les professionnelles que nous avons rencontrées s’avouent plutôt optimistes...

Alexandra Milgrom, 29 ans, comédienne et réalisatrice
« Les hommes sont majoritaires parmi les décisionnaires que je rencontre pour défendre un projet de film. Forcément, mes scénarios n’appartiennent pas à un univers masculin. Je suis bien accueillie, je ne me sens pas critiquée ou rejetée par misogynie ou sexisme, mais nous vivons sur deux planètes différentes. Il peut donc parfois y avoir une incompréhension. A la limite, si je présentais mes scénarios sous un pseudonyme masculin, je ne pense pas que les lecteurs hommes les apprécieraient plus pour autant.
Dans les rapports professionnels avec les hommes, il est tentant de jouer sur la séduction. Ça permet d’obtenir des résultats rapides. Je le fais parfois quand j’ai besoin de quelque chose, pas de gaieté de cœur car je préférerais que les gens soient adultes et responsables - et en faisant comprendre que je ne suis pas dupe de la situation et que je contrôle ma légèreté. Mais ça n’est pas intéressant à long terme, les hommes se perdent là-dedans et mélangent tout, ça nuit au travail. Je joue plutôt sur le discours, l’énergie, pas sur l’affect, pour rééquilibrer les relations. Selon les personnes, c’est compris tout de suite, ou il faut y revenir, rappeler qu’on est là pour créer et travailler.
Pour mes films, j’ai choisi des techniciens hommes et femmes. Je ne crois pas que j’aimerais travailler avec une équipe exclusivement féminine. Mais à certains postes, j’aime bien avoir des femmes, comme au maquillage ou au décor. Parce que ce sont des postes dont je me sens proche, et que le dialogue est parfois plus simple avec les femmes.
Ça pose encore un problème à certains individus de se plier aux directives d’une femme ; c’est un combat quotidien pour eux, surtout s’ils sont très expérimentés alors que je suis encore jeune. Mais j’ai rencontré davantage de gens qui m’ont étonnée dans le bon sens.
J’ai rencontré surtout beaucoup de femmes bienveillantes, à des postes très différents de la chaîne de production, parfois très hauts. Peut-être parce qu’elles savaient comme c’est difficile d’arriver à ses fins pour une femme, elles m’ont beaucoup aidée.
J’aime travailler avec des femmes, il y a une chouette ambiance, de comédienne à comédienne aussi ; du moins dans le milieu où j’évolue, car dans le show-business, c’est différent d’après ce que j’en connais.
Je ne suis pas optimiste sur l’avenir de la création et du cinéma, vu le rôle grandissant que joue l’argent. Par contre, je le suis sur la place des femmes dans la création. Il y en a de plus en plus. Et maintenant, un homme ouvertement machiste a du mal à rallier les autres hommes à sa cause. Ils s’autorisent davantage à laisser parler leur sensibilité et leur amour des femmes. »

Joëlle Bondil, 37 ans, scénographe
« Quand j’ai fait mes études aux Arts décos de Nice, il n’y avait que des filles dans la spécialisation scénographie de ma promotion. Dans les promos précédentes ou suivantes, les garçons étaient nettement minoritaires. On n’avait qu’une seule prof femme, en costumes. Les autres étaient des hommes d’une cinquantaine d’années. Ils nous ont entretenues dans un jeu de concurrence, où je suis entrée moi aussi même si je n’étais pas d’accord. Ça a provoqué entre nous des tensions psychologiques, des relations passionnelles, que la mixité aurait relativisées, je pense. Ce rapport de concurrence, je l’ai retrouvé après chez des femmes de la génération précédente, qui avaient été dressées comme ça. Ça tend à disparaître, car il y a de plus en plus de femmes dans le métier.
Quand j’ai fait un stage à la SFP en 1986, il n’y avait qu’une femme déco - et pas « chef déco » ! Je me suis retrouvée avec des vieux routiers qui avaient l’âge d’être mon père. A ma grande surprise, ils se sont « lâchés », ils ont montré leur sensibilité et parlé librement de leur âge et de leurs problèmes personnels. Il n’y a pas eu tellement de rapports de séduction. Je me suis dit que les choses étaient en train de changer.
Mais quand j’ai débuté ensuite comme régisseuse au théâtre, j’ai fait connaissance avec les réalités du plateau en tant que fille. Je me forçais à me mettre au niveau question force physique, je me disais que je ne pouvais pas refuser de porter des trucs lourds, par exemple, qu’il fallait en passer par là pour faire ma place. J’ai été engagée par des compagnies où il n’y avait jamais eu de femmes dans l’équipe technique, justement pour y apporter un esprit nouveau. En tournée, ça se passait plus ou moins bien selon l’équipe d’accueil. Parfois, on me regardait comme une bête curieuse, ou on me jouait une pseudo-séduction, ou encore on me lançait des plaisanteries déplacées. Dans ces cas-là, je repérais un ou deux mecs plus sensibles, et je m’arrangeais pour travailler avec eux. Jamais je n’ai joué la carte de l’escalade dans la vulgarité, solution adoptée par des techniciennes pour couper court aux grosses vannes ; ça n’est pas mon genre.
Aujourd’hui, j’exerce mon métier de scénographe. Je dirige donc des équipes à dominante masculine. A partir du moment où on détient une expérience et où on est capable de la formuler simplement, ça passe. Je travaille moins souvent avec des créatrices, tout simplement parce qu’elles sont moins nombreuses dans la mise en scène ou la chorégraphie que les hommes - quoique ça change. En général, elles expriment plus clairement leurs demandes et leurs refus. On ne part pas d’un présupposé esthétique, il y a davantage la volonté de faire passer un message. Les choix sont justifiés avant, c’est important pour elles de donner un sens et une valeur aux choses. Dans le travail en commun, il y a, toujours en général, plus d’écoute. Les femmes acceptent mieux de douter, de fouiller les propositions, quitte à revenir à leurs idées de départ. Par choix, je prends toujours des assistantes. Et là aussi, on parle beaucoup, on vérifie qu’on est bien sur la même longueur d’ondes.
Dans les compagnies, être quelqu’un qui cherche, qui essaie de dialoguer et de rassembler les gens est apprécié. Peut-être que justement, on attend des femmes qu’elle propose un système de relations fédérateur. Ça fait partie de mon métier car j’ai affaire à tout le monde en tant que scénographe. Mais j’ai fini par décider de ne pas me laisser bouffer. S’il n’y a pas d’écoute, je renonce. J’accepte de ne pas forcément être réparatrice des relations. »

Sophie Lebel, 35 ans, plasticienne
« Je suis allée pour le Centre Culturel Français en Egypte. J’avais une intervention dans une école le matin, et un stage pour adultes le soir. A l’école, ça a été terrible. La directrice n’a rien fait pour me faciliter les choses, au contraire, elle était très hostile. Alors que mon prof en arts plastiques qui y était allé l’année précédente avait été traité comme un roi. Il n’y avait que des institutrices dans cette école et visiblement, une femme dans ma position, ça ne passait pas. Par contre, le stage du soir était une expérience formidable. J’avais des stagiaires hommes et femmes. Là, j’ai eu l’impression que le fait d’être une femme artiste, qui « s’en était sortie » en quelque sorte, ça les encourageait. Je représentais un espoir. »


Cécile Backès, 35 ans, metteuse en scène
« Contrairement à ce que certains pensent un peu vite, les milieux du spectacle ne brillent pas particulièrement par leur modernité et leur ouverture d’esprit. S’imposer est plus difficile pour une femme que pour un homme, comme dans tous les autres métiers. On est moins crédibles a priori, on nous demande plus de preuves. Les bureaux des théâtres sont pleins de femmes, elles s’occupent quasi systématiquement des relations publiques. Et dernièrement, elles ont investi les métiers de la technique. Mais dans la mise en scène, nous sommes encore très peu nombreuses. Ça reste plus difficile d’affirmer son désir. J’ai souvent eu droit à un discours paternaliste : on me demandait pourquoi je ne continuais pas à travailler avec les autres, au lieu de me lancer dans une aventure risquée. Cela dit très gentiment ! Mais la création n’est pas encouragée chez les femmes. Sauf dans le domaine des « actions culturelles », considéré par beaucoup d’hommes comme un secteur peu valorisant. Eux vont plus directement au médiatique. Si on fait des actions culturelles, ça sous entend pour beaucoup qu’on « fait du social » parce qu’on n’a pas assez de talent. Alors que pour moi, rencontrer le public, c’est la moindre des choses, ça fait partie du travail.
J’appuie beaucoup mon travail sur la notion d’échange et de partage, avec l’équipe et avec le public. Ça ne m’intéresse pas d’imposer quoi que soit aux autres. J’apporte un projet, et chacun se constitue son propre projet à l’intérieur du mien. Cette notion de partage m’a été transmise par mon éducation. Mais je crois quand même que c’est un comportement plus spécifique aux femmes. En ce qui me concerne, c’est lié à la question de la maternité. L’idée reçue, c’est que les choses deviennent « compliquées » quand on a un enfant. Au contraire, cette naissance a développé mon potentiel créatif. Ça a rendu concret et matériel le processus de réalisation d’un projet. Pour moi, mon enfant est une vie indépendante, je n’ai pas la sensation de l’avoir « fabriqué ». De même, un projet prend naissance et se développe à l’intérieur de soi, puis on voit se construire quelque chose qui n’est pas exactement ce qu’on attendait... Et c’est tant mieux ! Bien sûr, un projet part de préoccupations personnelles, mais on le sublime avec les autres.
Les remarques qui reviennent sur ma manière de travailler, c’est : précision, délicatesse, élégance. Certains entendent par là : c’est un travail de femme. Bien sûr. Mais ça me gênerait d’en faire une spécificité. Il y en a qui voudraient bien me mettre dans un tiroir - c’est d’ailleurs une tendance bien française de mettre des étiquettes sur les gens. Mais la définition par le féminin me paraît dangereuse. Dans les nouvelles générations, les femmes s’expriment avec plus de recul par rapport à l’identité sexuelle, sans se sentir obligées ni de revendiquer leur identité de femme ni d’imiter le comportement masculin. Elles sont des créatrices, point. »

P.-S.

Dominique Foufelle

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0