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Pour une économie au service de la vie

jeudi 1er février 2001, par Nicolas Bégat

Entretien avec Sandra Quintela par Joelle Palmieri et Michele Dessenne

L’économie est un système de gestion de la vie quotidienne, qui met en relation les ressources naturelles et les besoins des gens. L’économie solidaire tente de renouer avec ces principes initiaux, complètement occultés par le système dominant. Sandra Quintela, socio-économiste brésilienne, nous éclaire sur cette renaissance.

Sandra Quintela est socio-économiste, membre du Pacs, Institut de politiques alternatives pour le Cône sud et militante de l’association féministe brésilienne SOF (Sempreviva Organização Feminista). Elle travaille à Rio de Janeiro sur une " tout autre façon de penser l’économie ", une critique du modèle économique dominant qui ne valorise pas les personnes, la diversité et les initiatives locales, mais au contraire, rend le monde à chaque fois plus homogène, plus égalisateur par le bas.

Présente à Porto Alegre au premier Forum Social Mondial, du 25 au 31 janvier 2001, elle a bien voulu répondre à nos questions.

Les Pénélopes : Qu’attendez-vous de ce premier FSM ?
Sandra Quintela :

Je pense qu’un " autre monde est possible " non seulement grâce aux initiatives que nous portons mais aussi par nos propres comportements sociaux. Pour moi, la première étape c’est de penser la révolution avec chacun d’entre nous. Les articulations globales sont chaque fois plus fortes, car nos propositions sont de plus en plus concrètes.
Une des questions centrales qui est travaillée ici, est l’annulation de la dette extérieure des pays du Tiers Monde, pays qui ont déjà payé cette dette de multiples fois, comme le Nigeria, le Brésil, l’Argentine et bien d’autres. Nous allons également aborder la question de la dette écologique, qui est une dette immense qui a affecté tant de populations dans le monde, qu’on peut également parler de dette sociale et pas uniquement financière. Nous allons aussi parler de la consommation éthique. La question du commerce équitable et de la dénonciation de la main mise des industries sur tout le circuit de distribution est primordiale. Comment les petits producteurs peuvent-ils survivre ? Et nous, consommateurs, nous reproduisons toute cette logique de consommation inéquitable ! Nous allons également parler de monnaie sociale. Comment réhabiliter des formes de troc qui ne passent pas par la définition de la monnaie officielle. Nous devons travailler sur les relations entre les personnes qui ne doivent pas seulement être mercantiles, mais passent par l’échange de biens, de services... Nous devons aussi penser la diversification de la monnaie. Nous allons également beaucoup travailler avec les camarades de la Marche Mondiale des femmes sur les suites à donner à ce mouvement. Il est impératif aujourd’hui d’articuler le travail des mouvements féministes ou des mouvements des femmes avec l’analyse de la pauvreté, de l’économie pour construire de nouveaux modèles socio-économiques. Et la partie la plus importante de notre intervention portera sur la construction d’une économie solidaire : une économie au service de la société. Et cela traverse à la fois les sphères publiques, mais aussi privées, celles du travail... de façon complètement transversale. A partir de l’analyse féministe, nous savons que tout part du quotidien. C’est dans le quotidien que les choses changent. Aujourd’hui et maintenant.

P. : Que pensez-vous de la Taxe Tobin ?
S. Q. :

Je pense que nous devons penser la taxation sur les transactions financières et sur la spéculation. Mais, comme une phase de transition. Car, notre but est qu’il n’y ait plus ces transactions spéculatives à travers le monde ! Car ce capital ne correspond pas à une production mais uniquement à de la spéculation qui met en péril tout l’équilibre de l’économie mondiale. La Taxe Tobin peut donc être " un rite de passage " pour penser autrement l’économie qui rompe avec toute forme de financiarisation de notre vie.

P. : Nous avons vu qu’ici, au Brésil vous faites la différence entre les coopératives " populaires " et les coopératives " officielles ". En quoi consiste cette différence ?
S. Q. :

Les coopératives, qui ont plus de cent ans ici, n’ont pas un fonctionnement démocratique. Elles reproduisent les mêmes méthodes de travail et de gestion que les entreprises capitalistes. C’est une histoire ancienne ! Mais aujourd’hui, il y a un mouvement au Brésil pour construire une nouvelle forme de coopératives, autogérées, où les travailleurs ont la maîtrise de leur emploi.

P. : Comment se donner les garanties que l’économie solidaire ne va pas tomber dans le même travers que les coopératives classiques, qui sont nées, il y a un siècle, dans un vague révolutionnaire contre le capital industriel ?
S. Q. :

L’économie solidaire n’est pas un concept nouveau. Seul le nom est peut-être nouveau. Nous sommes dans un processus historique qui date au moins de 250 ans avec les socialistes utopiques ! Ils travaillaient à une économie contrôlée par les travailleurs et pas par l’Etat. Et nous, nous nous inscrivons dans cette logique historique et nous pensons que l’économie solidaire ne sera pas une mode. Par exemple, ici au Brésil, nous associons systématiquement l’économie solidaire avec la culture, parce que, comme je l’ai dit précédemment, on ne peut pas changer le monde si on ne change pas les relations entre les personnes. En fait, nous réalisons une critique profonde du système économique capitaliste. Le mouvement des coopératives classiques a perdu cette critique du système capitaliste. C’est devenu un appendice du système, un secteur à part. Mais jamais, il n’est question de dire que le système capitaliste est un système économique qui se meurt, qui ne correspond pas aux besoins de la planète !
Nous travaillons à une culture contre-compétitive. Cela peut prendre du temps, il faut être patient, car nous sommes en train de construire un autre système économique. Si nous reprenons l’origine étymologique du mot économie, ecos nomia, les règles, les formes d’organisation de la vie, nous pouvons penser à construire un système qui perdure.

P.-S.

Virgine Coustet

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