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Les gardiens de la vertu des femmes du monde

dimanche 1er septembre 2002, par Dominique Foufelle

Dès son investiture, le président Bush a pris ou favorisé des mesures conformes aux vœux de ses amis des lobbies anti-avortement. Ces convictions personnelles dont il avait juré qu’elles n’influenceraient pas sa politique, il les imposent aux femmes du monde entier, via des pressions sur l’ONU. Alors, forcément, les féministes n’aiment pas l’oncle George.

Le 22 janvier 2002, était le 29è anniversaire du Roe v. Wade, victoire juridique d’une femme (Jane Roe) contre l’attorney général du Texas (Wade), devenue date symbolique : ce jour-là, le tribunal confirmait que le droit à l’IVG tombait sous le coup du droit à la vie privée, garanti par le 14è amendement de la Constitution. George Bush l’a célébré à sa façon, en le déclarant "National Sanctity of Human Life Day" (Journée nationale de la sainteté de la vie humaine) [1] et en envoyant un message aux participants d’une "marche pour la vie", autrement dit, des lobbies anti-avortement [2]
Le candidat Bush n’avait pas fait mystère de sa position résolument pro-life [3], bien connues d’ailleurs dans son fief du Texas. Il s’était publiquement prononcé pour un ré-examen de l’autorisation de mise sur le marché du RU-486, obtenue après des années de luttes. Mais il avait promis ne pas porter atteinte aux droits génésiques des citoyennes. Chassez le naturel, il revient au galop : dès son investiture, le président a pris des mesures contredisant ses engagements, et qui menacent les droits et la santé des femmes du monde entier.

Femmes et enfants pris en otages

Il n’a pas traîné : le jour-même, il rétablissait le Global Gag Rule, inventé par Reagan et abrogé par Clinton. Ce décret supprime les fonds états-uniens aux organisations internationales travaillant dans le domaine de la planification familiale, si elles procurent des informations sur l’avortement, en pratiquent elles-mêmes ou font pression sur un gouvernement pour qu’il le légalise. Un affreux chantage qui met des centaines de professionnels et bénévoles de la santé devant ce dilemme : renoncer à des fonds indispensables, ou à une de leurs plus cruciales missions. Aussitôt, féministes et activistes des droits humains ont dénoncé le tort que faisait cette mesure rétrograde à des milliers de femmes, qui allaient se voir privées de soins vitaux.
Mais ça n’était pas suffisant pour l’administration Bush. Pendant la préparation du Sommet des Nations Unies sur les enfants [4], elle a fait pression pour que soit supprimée dans la Déclaration toute approbation implicite de l’avortement, contenue selon elle dans le terme "services de santé reproductive". Puis, durant la tenue du Sommet, elle s’est opposée au contrôle des naissances comme moyen de prévention contre la pandémie du sida. Elle a retrouvé dans la coalition des réactionnaires qui ont obligé 164 nations à reprendre les négociations, son vieil allié le Vatican, mais aussi des pays qu’elle juge pourtant peu fréquentables, comme la Lybie. Entre deux "diables", il faut choisir le moindre ?
L’alternative que Bush propose au préservatif dans la prophylaxie du sida est simple : abstinence. C’est la seule méthode qu’il reconnaisse et veuille financer. D’ores et déjà, des programmes "abstinence only" reçoivent une manne du gouvernement fédéral, tandis que le fonds des Nations Unies pour la lutte contre le sida n’a reçu de lui que $200 millions, soit 80 à 90 % de moins que la contribution suggérée par les experts. De bonnes paroles, en revanche, il n’est pas avare : "Dites juste non !", ce fut le message envoyé aux enfants et aux adolescent-es du monde au Sommet. Chacun sait que refuser un viol ou un mariage forcé, ça n’est qu’une question de volonté ! [5] Pour des milliers de jeunes filles, il ne s’agit même pas de choisir un comportement sexuel compatible avec tels ou tels principes. En faisant mine de l’ignorer, Bush en condamne certaines à mort.

La loi, c’est moi


Les nations catholiques se sont montrées plus tolérantes et réalistes en la matière. De nombreuses associations travaillant sur le terrain, y compris d’obédience catholique ou protestante, se sont élevées contre cette politique aux effets ravageurs. Le président n’avait pourtant pas dit son dernier mot : le 22 juillet 2002, Washington a annoncé la suppression de l’aide au Fonds des Nations Unies pour la population. Alibi fumeux : le travail de l’agence en Chine. On accuse l’Onu de collaborer à des avortements en masse.
Selon les experts, le manque de ces $34 millions va accroître : de deux millions le nombre de grossesses non désirées, de 800 000 celui des avortements (contrairement à ce que Bush fait mine de croire, les planning familiaux limitent les avortements, en diffusant de l’information sur la contraception), de 4700 celui des morts liées à la maternité chez les femmes, et de 77000 celui de morts de nourrissons et d’enfants.
Les médias alternatifs n’ont cette fois pas été les seuls à réagir ; le Washington Post et le New York Times se sont mis de la partie. Des citoyen-nes ont lancé une campagne "34 millions d’amis", invitant la population à participer massivement à une collecte spontanée, ne serait-ce qu’à hauteur d’1$ [6].
L’Union Européenne a elle aussi manifesté son soutien au Fonds. Accuser une agence de l’ONU d’activités criminelles [7], c’est un peu fort ! Mais est-ce vraiment étonnant venant d’un pays qui n’a ratifié ni la Convention Internationale des droits de l’enfant, ni le protocole CEDAW sur les droits des femmes, qui refuse d’interdire les mines anti-personnelles, et de livrer ses éventuels ressortissants coupables de crimes de guerre à la justice de la Cour Pénale Internationale ? Un pays qui s’arroge le droit de se placer au-dessus des lois internationales. Cela n’est pas nouveau et indigne les activistes des droits humains à l’intérieur même des Etats-Unis. Mais la fixation de Bush et ses amis sur les "valeurs de la famille" leur dicte une politique particulièrement redoutable pour les femmes. Il faut dire que les lobbies anti-avortement, cela représente des milliers d’électeurs ; et pour les candidats qui vont dans leur sens, de substantielles contributions aux frais de campagne.
Au niveau national, on relève des incohérences dans la politique "sociale". Quand l’administration adepte de l’abstinence tente de supprimer le remboursement des frais de contraception de la couverture santé des fonctionnaires, cela entre parfaitement dans sa logique. Beaucoup moins quand il est question de diminuer le budget de la couverture maternité. Sachant par ailleurs que cette administration sanctionne financièrement les pauvres qui ont trop d’enfants, privilégie les écoles privées des quartiers aisés au détriment des écoles publiques, diminue les fonds d’aide à l’accès aux soins des enfants les plus démunis, on est pris d’un soupçon : s’agirait-il de sélectionner la population ? Aider les pauvres des Etats-Unis ou d’ailleurs, entre autres à maîtriser leur fécondité, leur ouvrir l’accès à l’éducation, c’est prendre le risque qu’ils ne deviennent une population avertie, peut-être exigeante. Alors qu’aux gens contraints de lutter quotidiennement pour leur survie, il ne reste plus guère de temps pour contredire le pouvoir.

P.-S.

Dominique Foufelle - août 2002

Notes

[1] Décision ponctuée par une déclaration où Bush assimilait avec la subtilité qu’on lui connaît, l’avortement au terrorisme : "On September 11, we saw clearly that evil exists in this world, and that it does not value life ... Now we are engaged in a fight against evil and tyranny to preserve and protect life." : "Le 11 septembre, nous avons vu que le diable existait en ce monde, et qu’il n’accorde aucune valeur à la vie… A présent, nous sommes engagés dans une lutte contre le diable et la tyrannie pour préserver et protéger la vie."

[2] "Everyone there believes, as I do, that every life is valuable ; that our society has a responsibility to defend the vulnerable and weak, the imperfect and even the unwanted ; and that our nation should set a great goal that unborn children should be welcomed in life and protected in law." : "Tout le monde ici pense, comme moi, que chaque vie a de la valeur ; que notre société a le devoir de protéger les vulnérables, les faibles, les imparfaits et même les indésirables ; et que notre nation devrait avoir pour objectif que les enfants non nés soient accueillis à la vie et protégés par la loi."

[3] "Pro-vie", ainsi se dénomment eux-mêmes les adversaires du droit à l’avortement. C’est au nom de la vie que certains attaquent des centres de Planning familial, ou assassinent des médecins. L’association française Prochoix a publié sur ces lobbies très organisés et très puissants, et sur leurs connections avec le pouvoir, une enquête intitulée "Foi contre choix", menée et rédigée par Caroline Fourest.

[4] Ajournée pour cause de 11 septembre, elle a eu lieu du 8 au 10 mai 2002.

[5] George Bush croit beaucoup au pouvoir de la volonté. Selon lui, les restrictions imposées à l’aide sociale ne peuvent que redonner de l’énergie aux pauvres, et les encourager à sortir de la situation d’assistés dans laquelle ils se complaisent.

[6] Plus d’info : http://www.unfpa.org/news/2002/pressroom/34million.htm - un site onusien.

[7] La limitation drastique du nombre des naissances par famille en Chine, fait qu’en effet, l’avortement puisse y devenir une obligation davantage qu’un choix. En informant sur la contraception, les intervenant-es du Fonds contribuent à limiter ces interventions traumatisantes.

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