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Résistances : les yankees aussi

mercredi 4 septembre 2002, par Dominique Foufelle

Par "Amérique", on entend communément Etats-Unis. Selon sa sensibilité politique, on entend modernisme et démocratie, ou expansionnisme et puritanisme. On entend rarement mouvements sociaux et résistances. Pourtant, le choc du 11 septembre n’a pas fait rentrer les activistes à la niche. La politique sociale de l’administration Bush, et sa politique extérieure, inquiètent vivement les défenseurs des droits humains. Les féministes s’insurgent contre la remise en cause plus ou moins franche de libertés acquises, et contre un ordre moral rétrograde que leur gouvernement s’emploie à propager de par le monde à coups de rétention de fonds. Voix fortes qui brouillent l’image d’une "Amérique" monolithique et moutonnière.

Les "Latinos" enragent de s’être fait confisquer le terme "américain" par les "Yankees" ! Comme si ces derniers possédaient la totalité du continent. C’est pourtant bien ainsi qu’on dénomme communément chez nous les citoyen-nes des Etats-Unis, sur le compte desquels circulent des clichés peu flatteurs. Des mangeurs d’hamburger, pas très futés, pas très raffinés, très portés sur le fric, mais courageux et débrouillards et comptant quelques beaux spécimen de stars des deux sexes. Des grands naïfs, qui colleraient unanimement sur le front des adversaires de la politique extérieure de leur gouvernement, l’étiquette "terroriste".

Un anniversaire dûment célébré


Une démocratie sans débats, alors ? Toutes les individualités n’ont pourtant pas été dissoutes dans le melting pot . George Bush exalte le "sentiment national", le brandit en bouclier dans l’espoir de dissimuler sa dramatique incompétence. Il suffit d’une visite sur la toile du net pour se convaincre que tous les citoyen-nes ne sont pas dupes. Ils savent aussi "balayer devant leur porte", et à l’approche du 11 septembre, signifient que la menace terroriste, soigneusement entretenue par le pouvoir, ne leur fera accepter ni une politique sociale discriminatoire pour les pauvres et les femmes ni les atteintes répétées aux droits et libertés garantis par la constitution. Le média alternatif Alternet ouvre une rubrique spéciale de faits et d’analyses, tandis que des organisations appellent à une marche pour la justice le 13 septembre à Washington. Certes les activistes, les militant-es des droits humains n’ont pas attendu Bush et son compère Ashcroft pour mener leurs combats, car avant lui la nation n’était déjà pas exempte de défauts. Mais il leur a fourni depuis son arrivée au pouvoir bien des raisons de colère.

A droite, tous !


Dans une rubrique intitulée The Truth about George (La vérité sur George), NOW [1] publie sur son site (http://www.now.org le palmarès du président. Inquiétant ! Il a nommé à des postes stratégiques quelques bons amis très conservateurs, dont des ennemis déclarés des droits des femmes. On trouve par exemple au Département des finances Diana Furchgott-Roth, qui a nié les inégalités professionnelles dans plusieurs ouvrages. A la santé, Tommy Thompson est un ardent partisan de la réforme du Welfare, une série de restrictions imposées à l’obtention de l’aide sociale, qui stigmatisent et pénalisent gravement les mères célibataires. Wade Horn, secrétaire adjoint, planche sur les programmes de promotion du mariage, une autre trouvaille d’une politique familiale qui prétend éradiquer la pauvreté par un retour à des "valeurs" telles que l’abstinence avant les noces, et considère les plus défavorisés comme des parasites paresseux.
Le plus détesté sans doute des collaborateurs de Bush est son ministre de la Justice, John Ashcroft. Par les féministes, en tant que farouche adversaire de l’avortement, peu prompt à protéger les cliniques de planning familial des opérations commando de ses amis pro-life , ni à faire respecter le droit des citoyennes à l’IVG. Par les défenseurs des droits civiques, pour son opposition aux programmes de discrimination positive dans l’éducation, et pour ses mesures "anti-terroristes" brutales et opaques. People for the American Way dénonce sa législation d’urgence comme incompatible avec les fondements de la Constitution, et la branche Etats-Unienne d’Amnesty International invite à la vigilance. Après le 11 septembre, des centaines de Musulmans ont été arbitrairement arrêtés et détenus, dont la grosse majorité n’entretenait pas le moindre lien avec un réseau terroriste. La chasse au faciès, a plus tard avoué le ministre, servait du même coup à traquer les sans-papiers.

Fanatisme criminel


Ashcroft est un fondamentaliste chrétien, dont la pruderie amuserait si elle n’était pas si dangereuse. Il a fait recouvrir le buste dénudé de deux statues du Ministère ! Il a créé en ce lieu des séances de prière et de lecture de la Bible, facultatives, mais auxquelles les fonctionnaires sont prudents de ne pas déroger. Le candidat Bush avait promis de laisser de côté ses convictions anti-avortement. Nommer Ashcroft, c’était déjà manquer à ses engagements. Les femmes du monde entier vont en payer le prix fort. Se posant en gardiens de leur vertu, les pro-life puissants dans son administration influent sur l’octroi de fonds aux organismes travaillant dans le domaine du planning familial. Dès son investiture, le président a décidé d’en priver ceux dont les programmes incluraient des IVG. Il a en juillet 2002 annoncé qu’il coupait les vivres au Fond des Nations Unies pour la Population, sous prétexte que celui-ci collaborerait avec la Chine dans son plan d’avortements massifs. Une décision qui a été vivement critiquée aux Etats-Unis.
Bush le croisé, qui n’a pas bien assimilé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, accorde des fonds à des groupes religieux sensés mener des programmes sociaux, et leur permet de diffuser leur propagande y compris dans des centres d’Etat, ne s’est pas pour autant attiré la sympathie de tous les Chrétiens. Catholics for a free choice http://cffc@catholicsforchoice.org, par exemple, milite pour le droit des femmes à décider pour elles-mêmes. Le groupe mène une campagne pour la révision du statut du Vatican à l’ONU, lui déniant le privilège de siéger en tant que pays, quand les autres religions ne sont représentées que par des ONG. Or, le Vatican est au sein de l’ONU un puissant allié des Etats-Unis dès qu’il s’agit d’attenter aux droits génésiques des populations. Les organisations qui, au contraire, veulent les protéger, soulignent un autre enjeu, majeur : la lutte contre la pandémie du sida. Au niveau national, celle-ci a vu son budget baisser, au profit des programmes d’"abstinence only".

Féminisme polymorphe


Environ 3 millions de familles monoparentales aux Etats-Unis vivent au-dessous du seuil de pauvreté, pour beaucoup Hispaniques ou Afro-Américaines. Mais l’administration Bush n’aime pas les pauvres. La réforme des impôts en cours ne favorise que les gros salaires et les entreprises. Le fond d’aide pour l’accès aux soins des plus démunis a été amputé de $175 millions. L’aide à l’école publique a été diminuée de $30 milliards, quand des programmes expérimentaux dans des écoles privées sont généreusement financés. Inégalités et discriminations que dénoncent des mères en colère, lasses d’une politique pour la jeunesse exclusivement répressive.
Si les budgets sociaux rétrécissent, et sont attribués suivant un ligne idéologique bien précise, celui de la Défense se porte bien, merci. Pressé d’en découdre encore avec les "terroristes", Bush a oublié les promesses faites aux Afghanes. Et pourtant, il avait même envoyé son épouse sur le front de cette juste cause ! La guerre déplacée, elle a perdu son utilité : que les Afghanes se débrouillent avec leurs nouveaux maîtres, l’Etat ne se ruinera pas pour elles. La Feminist Majority Foundation a, bien avant le 11 septembre, mené campagne pour que la communauté internationale intervienne en leur faveur. Elle poursuit ses actions de lobbying auprès des élu-es. La lutte a été traversée d’orages : des associations d’Afghanes basées aux Etats-Unis ont été accusées de confisquer la parole. C’est tout le problème des opérations de solidarité internationale : qui parle au nom de qui ? Problème plus ardu quand ce sont des organisations puissantes qui s’emparent d’une cause.
Les militantes de SAGE, elles, mènent une lutte de terrain, fondée sur leur expérience personnelle. Survivantes de la prostitution, elles ont créé un programme de "rééducation" des clients, efficace et généreux.
Le féminisme états-unien présente de multiples visages. D’importants lobbies, qui œuvrent davantage dans une optique "genre" (défense des droits) que dans une optique féministe (critique de l’ordre patriarcal dans son ensemble). Des universitaires qui ont réussi à imposer les "women’studies" dans un nombre significatif d’Universités. Et aussi des artistes, des regroupements de citoyennes, des médias alternatifs… Une chose est certaine : il ne se réduit pas au féminisme vindicatif, procédurier, qui dépêche des avocats à la moindre œillade d’un collègue, ce féminisme repoussoir qu’on convoque régulièrement pour vanter par contraste l’exception culturelle que serait l’art de la séduction à la française.

P.-S.

Dominique Foufelle, août 2002

Notes

[1] National Organisation for Women, fondée en 1966, avec Betty Friedan comme première présidente. Elle compte des millions de membres.

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