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Les neuf années volées de Tran Chin

dimanche 1er septembre 2002, par Dominique Foufelle

Tran Chin avait 13 ans quand les Khmers rouges ont pris possession de son Cambodge natal. Sommée par les nouveaux maîtres de quitter la maison pour "quelques heures", sa famille ne se doutait pas que commençait un exode qui durerait quatre ans, et s’achèverait, pour ceux qui auraient échappé aux privations et aux violences, par un internement dans un camp. Encore cinq années, au bout desquelles elle a pu gagner la Belgique.

Depuis qu’elle vit en Belgique, on l’appelle Céline, "parce que personne n’arrive à prononcer Tran Chin. Ç’est le nom d’une fleur grimpante." Elle y est arrivée en juin 1984, à l’âge de 21 ans. "C’est là que j’ai vraiment connu la vie. Je crois que j’avais "la belle vie" à Phnom Penh, mais j’étais trop petite pour m’en souvenir."
Tran Chin vient d’une famille aisée ; son cousin est le neveu de l’empereur. Son statut social implique une éducation rigoureuse ; elle sort rarement de la maison, jamais sans ses parents. Un précepteur vient à la maison, pour elle et son grand frère. "Ma mère, d’origine chinoise, ne voulait pas que j’aille à l’école cambodgienne, car le chinois y était interdit et elle pensait que le cambodgien ne servait à rien. Elle ne voulait pas que j’aille à l’école française non plus." Ne pas être allée à l’école va rester un gros chagrin de Tran Chin ; un "complexe" même, qu’elle porte encore aujourd’hui, en dépit d’une réussite professionnelle très honorable (ayant accédé grâce à ses compétences à un poste à responsabilités dans l’hôtellerie, elle vient de le quitter pour un emploi dans un musée, moins prenant). Plus tard, au Vietnam, dans le camp où elle sera internée, elle apprendra à lire et écrire le français, en cachette de sa mère, en payant le professeur avec l’argent de son petit-déjeuner.

Un an de marche forcée


Cette "belle vie" un peu languissante va être brutalement bouleversée en 1975. Les Khmers rouges débarquent dans la maison familiale et intime à ses habitants l’ordre de l’évacuer. "On était censés partir pour quelques heures, le temps qu’ils fouillent. On n’y est plus jamais retournés." Pour jouer Tran Chin, 13 ans, a préparé une petite valise ; elle l’emporte. Le reste de la famille part sans rien. Escortés par les soldats en armes, ils s’entassent à 11 dans une petite Suzuki. Et les voilà pris dans l’interminable file des évacués de Phnom Penh. "Il y avait des cadavres partout. Mon père nous disait : Fermez les yeux !". Ils n’ont pas la moindre idée d’où ils vont ; ils avancent, poussés par la soldatesque. Phnom Penh a ainsi été entièrement vidé de ses habitants ; et pendant six mois personne, ni au Cambodg ni à l’étranger, ne saura ce qui s’y passe. Les pénuries d’essence ne tardent pas. Il faut pousser la voiture, puis l’abandonner. "On a passé pratiquement un an à marcher, sous la chaleur, en mendiant pour manger. De temps en temps, les soldats nous appelaient pour une distribution de nourriture, mais comme on n’avait pas de récipients, on ne pouvait rien prendre. Quand nos vêtements ont été complètement usés, on en a ramassé sur la route. Il fallait s’inscrire à chaque fois qu’on changeait de région. Mon père se faisait passer pour un marchand. Sinon, en tant que bureaucrate (il était cadre dans une société étrangère), il aurait été embarqué avec les "intellectuels"".
Heureusement, il est assez clairvoyant pour ne pas répondre aux appels de propagande lancés aux dits "intellectuels" : ceux qui l’ont fait n’ont jamais été revus vivants. C’est le cas aussi de ceux qui montent à bord d’un camion en partance pour une destination inconnue. Comme ce jeune cousin, membre de la famille impériale, que Tran Chin retrouve par hasard (ravi de "l’aventure" qui lui permet enfin de sortir de chez lui), et dont elle sait pas ce qu’il est devenu. Mieux vaut résister aux avances des Khmers rouges et se débrouiller seuls.

Vie communautaire avec les montagnards


Quand Tran Chin et les siens font enfin halte, au village "Le bâton des monstres", elle est dans un état pitoyable. La consommation d’eau non bouillie l’a rendue gravement malade et bien sûr, il n’y a aucun médecin dans les environs. "J’étais donnée pour foutue. Et dans ce cas-là, personne ne s’occupait de vous. Mon père m’a sauvée." Sur les 300 citadins restés deux mois dans le village, sous la surveillance des villageois, 50 seulement en sont ressortis vivants.
Les parents de Tran Chin, eux aussi très mal en point, acceptent de partir, pour être soignés dans un hôpital, du moins l’espèrent-ils. Peu après, les réfugiés survivants sont chassés du village. Ne pouvant retourner en arrière, il leur faut traverser la jungle. La grand-mère sort alors de sa ceinture de l’or qu’elle y avait cousu ; elle paie le transport en chariot, pour elle et sa plus jeune fille. Tran Chin et son frère devront courir derrière : même en pleine débâcle, on continue à respecter les "rangs" au sein de la famille comme au sein de la société.
Dans un village habité par des Chinois laissés tranquilles en échange de services rendus aux Khmers rouges, où ils resteront 3 semaines, et où Tran Chin nourrira les siens en mendiant grâce à sa connaissance de la langue chinoise, ils retrouvent leurs parents. Le père a perdu la raison ; il ne sait plus faire qu’une chose, manger. La grand-mère meurt ; humiliation terrible, on l’enterre sans sépulture.
Nouveau départ, nouvelle halte dans un autre village, toujours sous surveillance des villageois. "Ils cherchaient à savoir si on était riches, si on était des "intellectuels". On a changé notre façon de parler pour passer inaperçus." Le frère, comme tous les jeunes de 15 à 25 ans, part pour les camps de travail forcé - encore une destination dont on revient rarement. "Moi, j’ai menti sur mon âge. Je suis restée bloquée à 13 ans pour ne pas partir." Cette falsification va la poursuivre : quand elle arrivera en Belgique, elle sera toujours une mineure aux yeux de la loi ; sa mère en jouant pour la séquestrer, elle devra s’enfuir pour vivre avec l’homme qu’elle aime. Et petite fille, elle restera physiologiquement jusqu’à 18 ans, les privations ayant retardé l’arrivée de ses premières menstruations.
Ils resteront là 3 ans. "Je débroussaillais la jungle. Le matin, on allait saluer le drapeau, puis chercher notre ration de riz à emporter dans la montagne pour le déjeuner. Le soir, on prenait nos repas au réfectoire collectif." Quand ils retrouvent le droit de vivre en famille et de posséder des objets personnels, le père, un peu rétabli, construit une cabane : "Elle était toute de guingois. Et lui, il ne pouvait pas entrer dedans sans tomber malade. Il restait dehors." Tran Chin s’adapte pourtant à cette vie rude : "Finalement, j’étais très heureuse à cette période."

Traversée du Mékong


En 1979, l’invasion vietnamienne vide le village. "Nous, on est restés pour attendre mon frère. Et puis on est partis. On a rejoint d’autres réfugiés en chemin. On trouvait à manger dans les villages déserts. Mais jamais on n’a rencontré de Vietnamiens !"
Un village occupé par les Khmers rouges leur réserve un chaleureux accueil ; c’est la fête tous les soirs, ils sont heureux. Le jour, ils creusent des fosses. Pour quel usage ? Un Khmer rouge tourmenté par sa conscience finira par laisser filtrer la vérité : les réfugiés creusent leurs tombes, dans lesquelles ils seront enterrés vivants. "La date était fixée au 31 mars par le responsable du village. On l’a su juste avant. Mais pour y échapper, il fallait traverser la jungle. Alors, c’était la mort de toute façon." L’arrivée des Vietnamiens fait fuir les Khmers rouges à temps pour les sauver. La famille est libre de reprendre le chemin de Phnom Penh.
Mais on peut pas entrer dans la ville. Il y reste encore des richesses, et les nouveaux pilleurs bloquent les réfugiés aux portes pour se les approprier sans gêne. Pendant des mois, ils s’entassent dans des usines désaffectées à la périphérie. C’est là que les déniche un monsieur, qui a lu l’annonce passée dans le journal par le grand-père, un homme riche vivant en Chine, et les recherche pour toucher la récompense promise. L’échappatoire, c’est de partir pour le Vietnam. Pour ça, il faut trouver l’argent pour le passeur, ce dont se charge la jeune fille grâce à des "petits commerces".
Cette traversée par la mer reste le plus vivace et le plus pénible souvenir de Tran Chin, celui qui a le plus hanté ses cauchemars. "On est parti de nuit, à dix dans une petite barque, plus mon chien. Il fallait souquer sans arrêt. On devait rejoindre un gros bateau dans le Mékong, qui nous ramènerait sur la côte vietnamienne. Si on ne l’attrapait pas, tant pis pour nous. La barque était secouée par les vagues. J’étais terrorisée. Là, j’ai vraiment cru que j’allais mourir."

Séquelles physiques, séquelles morales


Enfin, ils gagnent Saïgon, alors Ho Chi Minh Ville. Le grand-père leur fait parvenir de l’argent. Huit mois de vie plus clémente ; ils se rétablissent. Et puis les soldats vietnamiens débarquent en pleine nuit, en chasse de réfugiés cambodgiens. Il faut repartir avec quelques maigres effets personnels.
Ils sont transférés dans une ancienne prison, s’installent dans une hutte. "On était prisonniers, mais ni nourris ni entretenus. Le minimum nécessaire nous était fourni par la Croix Rouge. On échangeait des messages codés avec mon grand-père et il nous envoyait un peu d’argent. Mais on ne voulait pas avoir l’air d’abuser en en demandant trop souvent." C’est la mère qui tient les cordons de la bourse ; elle ne donne aux enfants que le strict minimum. "J’ai toujours été en guerre avec ma mère. Elle me voulait comme esclave. Quand elle avait besoin de moi, elle me ménageait ; sinon, elle me maltraitait. La nuit, je rêvais que je la tuais. Cette souffrance morale a été plus forte que la souffrance physique infligée par les Khmers."
Il faudra quatre ans pour obtenir des papiers, et arriver en Belgique, sous le statut de réfugiés politiques, mais à la charge financière du grand-père, et y retrouver une partie de la famille. "L’Europe, j’ai trouvé ça super, mais très froid. Je trouvais que les gens ne souriaient pas beaucoup. On a énormément mangé en arrivant, surtout des glaces, une nouveauté pour nous !" Un oncle ayant semé la zizanie, le grand-père coupe les vivres à la famille, qui survit à nouveau grâce au courage et à la débrouillardise de Tran Chin, "séquestrée" par sa mère, jusqu’à sa rencontre et sa fuite avec celui qui deviendra son mari.
De ces neuf années, elle a gardé de lourdes séquelles de santé : pancréas "foutu", dents gâtés. Elle vit en permanence sous traitement médical. "Quand on vivait dans le village des montagnards, j’avais attrapé la "maladie des poules" : je devenais aveugle à la tombée de la nuit. Les villageois croyaient que je simulais pour échapper au travail de nuit. Quand ils m’ont vu foncer droit sur une marmite de soupe bouillante, ils m’ont cru ! C’était dû au manque de vitamines et à l’excès de travail sous le soleil. Ça s’est arrêté avec le travail forcé. A un autre moment, j’avais les reins complètement bloqués ; mon père m’a soignée à l’eau de riz."
Tran Chin ne conservait que des souvenirs brefs et flous : "Les souvenirs pénibles, je les avais effacés. Ils ont été réveillés par les récits de mes parents." Les cauchemars, où revenaient les images de massacres et les souvenirs de brimades, ont cessé de la tourmenter avec la naissance de Kevin, son premier enfant.
Très vive, énergique et douce, attentive aux autres, se jugeant elle-même un peu trop protectrice avec ses enfants qu’elle adore mais ne "pourrit" pas, elle sait que son expérience lui a donné un état d’esprit très particulier : "Je ne tiens à rien. Je ne suis pas du tout intéressée par les bien matériels. Mon mari trouve ça pénible parfois. Les cadeaux ne me touchent pas beaucoup. Par contre, j’ai énormément besoin de son attention et de son amour."

P.-S.

Dominique Foufelle, août 2002

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