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Mon enfant, mes attaches

dimanche 1er septembre 2002, par Martine Paulet

Sybille, auteure et musicienne camerounaise, nous conte l’histoire de son aïeule, son histoire aussi de femme sans enfants : un crime au regard de nombreux pays. Elle ne pourra pas venir en France en septembre prochain - ainsi en ont décidé les autorités françaises. Mais sa résistance traverse les frontières grâce à ses paroles et son engagement féministe : témoignage d’Afrique.

"Oh ! Que le monde a évolué !" Ce n’est pas moi qui le dis. Mon arrière grand-mère avait l’habitude de le dire. Elle souhaitait que sa postérité féminine reste positive et "évolue" avec le monde car, en son temps, nous disait-elle :" il fallait que les femmes soient soumises à leur mari comme à Dieu". Une fois par an, une fête était organisée en l’honneur du mari. A cette occasion, la horde de "reines", marchepied du roi-mari, avait non seulement l’obligation de lui verser tout le revenu annuel, mais aussi chaque femme devait dénoncer ses éventuels amants fictifs ou réels. Coupable ou non, le fait d’être cité par une femme mariée comme étant son concubin, faisait de l’homme ainsi dénoncé le tributaire du mari cocu. Quant aux femmes, elles étaient battues, ensuite pendues par les pieds pendant un certain nombre de jours.... Mon arrière grand-mère avait donc été battue de la sorte avec ses autres "collègues" femmes, mais elle a survécu en dénonçant ses "fantômes-concubins", en produisant et en se reproduisant. Les autres femmes de mon arrière grand-père se sont enfuies. Elles n’avaient pas la veine de mon arrière-grand mère. Elles n’avaient pas d’enfants et qui disait enfants disait "attaches". Mon arrière grand-mère est morte en 1998 laissant au monde trois grand-pères et je suis la petite fille de celui qui a porté son nom Nyeck (surprise). Elle réalisa au soir de sa vie que l’oppression des femmes n’était pas "naturelle". Le christianisme avait fait de mon grand-père, un catéchiste condamné à la monogamie. Grand-mère sera donc plus heureuse dans les limites du périmètre à elle fixé par l’église. En plus de ceci, la "société" patriarcale lui impose de se prémunir d’une autorisation écrite de son mari dans le cas où elle viendrait à quitter ce périmètre.
Puisque le monde a évolué, pourquoi raconter ces histoires dans un siècle dit de "libertés" comme le nôtre ? D’abord parce que je veux garder vivante la mémoire de mes aïeules. Je me reconnaït en tant que femme du 21e siècle dans leurs souffrances donc, je sais que le féminisme a encore de grands jours devant lui tant qu’existera sur terre, au moins une femme discriminée.
Quoi de plus frustrant pour une femme que de se voir refuser un visa par faute de présentation d’une autorisation de sortie du mari. Je sais que ça se passe ainsi dans certains pays et je me réjouis que le Cameroun n’en fasse pas partie. Et pourtant, à Yaoundé, un visa d’entrée en France dans le cadre du Colloque Féministe de Recherches Francophones qui se tient le mois prochain à Toulouse vient de m’être refusé. Pour quelles raisons ? Ils ne le disent jamais. Ce qui est "officiel" dans cette ambassade, c’est qu’il y a un certain nombre d’informations à fournir pour l’obtention d’un visa. Ensuite, on passe une interview qui devrait éclairer les points d’ombre relatifs à une demande de visa. J’ai fourni les documents utiles mais ˆ l’interview, une seule question m’a été posée : "avez-vous des enfants ?" Eh, Non, je n’en ai pas", ai-je répondu .
Aucune autre question par rapport à mon dossier encore moins par rapport au Colloque. Ni l’invitation du comité d’organisation du Colloque ; ni l’attestation d’acceptation de proposition de communication ; ni le fait que j’ai déjà voyagé dans d’autres pays et que je suis toujours revenue chez moi ; ni même le fait que j’ai des œuvres protégées en France, n’a pu convaincre.
Pourquoi une femme célibataire et sans enfants inspirerait-elle autant de méfiance et de soupçons ? Est-elle une menace ? Si oui envers qui et pourquoi ?
C’est à vous d’y répondre pendant ce Colloque. A vous surtout qui y êtes inscrites comme moi ; qui viendrez d’hors de France et qui avez probablement plus "d’attaches" (mari(s), enfants) dans votre pays pour qu’on vous délivre un visa, je dis bon Colloque.

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