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Le continent noir des femmes

samedi 30 novembre 2002, par Martine Paulet

Invisibilité, silence, dissymétrie, trois mots-clé pour décrire la situation des femmes dans les guerres. Pourtant ces femmes, qui en sont les principales victimes, sont loin d’être impuissantes et devraient avoir une place d’interlocutrices privilégiées dans la résolution de ces conflits, et par la même dans le développement. Giselle Donnard, spécialisée des conflits dans les Balkans depuis 1993, nous explique pourquoi.

Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement féministe dans les conflits ?
Dès le début de la guerre en ex-Yougoslavie, de nouvelles formes d’actions citoyennes ont émergé. Des interventions internationales sur le terrain ont eu lieu et elles ont fait l’objet de témoignages et d’information à leur retour. De nombreuses Ong ont vu le jour, notamment celles du corps médical. Cela correspond tout à fait aux mouvements des femmes qui s’impliquent à la fois dans l’humanitaire et le politique, sans jamais les dissocier. Je suis ainsi partie visiter un camp de réfugié-es en Croatie et j’ai pris conscience de l’univers terrible qui y régnait, univers où les espoirs d’avenir avaient disparu, et notamment pour les femmes. Très souvent oubliées des distributions de vivres et de soins, comme les petites filles orphelines du Soudan.

Pourquoi les femmes sont-elles devenues une cible stratégique des militaires ?
Les nouvelles victimes de guerre sont la population civile et ce à plus de 90% aujourd’hui. Parmi elles, 80% des tué-es ou blessé-es sont des femmes et des enfants. C’est leur capacité à résister qui font leur force. Et qui effraie certainement les agresseurs dont l’objectif est l’élimination de populations entières. Les femmes sont donc une cible systématique dans les stratégies guerrières. La terreur, l’humiliation et l’esclavage sexuel constituent une arme redoutable de répression de la reproduction pour détruire les populations. En effet, les femmes violées finissent souvent par être assassinées. Celles qui survivent sont doublement victimes, de par l’acte de viol et par la dévalorisation sociale qui s’ensuit. Silence et invisibilité ont été la règle jusqu’au début des années 1990. Acceptation silencieuse en raison de la peur de la mort des enfants, de la peur de l’incertitude de l’avenir et de leur survie, mais également de la propagande des hommes promouvant le modèle de la mère héroïque, acceptant la mort des siens au nom de la patrie et toujours en silence ! Puis la reconnaissance progressive du viol comme arme de guerre, et celle de la condition de victimes des femmes les ont amenées à s’exprimer, à refuser cet état de fait. Les Femmes en noir de Jérusalem avaient aussi ouvert la voie dès 1988, lors de la première Intifada, en réclamant la fin de l’occupation des territoires occupés par Israël et en mettant en avant la guerre civile menée contre des femmes et des enfants.

Comment s’organisent les femmes et quelles sont leurs actions ?
Les associations nées avant les conflits se mobilisent, avec des positions divergentes selon qu’elles font partie des pays agresseurs ou agressés, pour résister à l’occupation. C’est une démarche éthico-politique issue du féminisme, car l’occupation militaire découle du même processus que l’occupation des corps et des esprits par les hommes en temps de paix.
Les femmes réagissent également spontanément dans des contextes où la violence est très forte et développent des réseaux de proximité et des liens transversaux, comme ceux qui favorisent les réseaux de désertion en Tchéchénie, le mouvement des Refuzniks en Israël, etc. Des ateliers de confection, d’artisanat ou de tissage permettent, et de remailler le tissu associatif et social et de trouver des débouchés économiques grâce à la commercialisation, le plus souvent au travers d’Ong internationales. Dans les pays agresseurs s’organisent parallèlement des groupes de femmes, comme les Femmes en noir de Belgrade. Un seul mot d’ordre pour toutes : le maintien de la protestation politique.

Quel lien faites-vous entre ces femmes résistantes et le développement durable ?
Le rôle de résistance des femmes dans la survie est essentiel. Elles organisent la survie alimentaire, la santé, la continuité de l’apprentissage et de la formation. Ainsi les institutrices se sont mobilisées, pendant le siège de Sarajevo, pour que les enfants continuent à se rendre à l’école. Elles ont creusé des tranchées pour assurer la sécurité de ces enfants pour s’y rendre. L’énergie qu’elles déploient pour créer des laiteries, des blanchisseries et divers micro projets montre l’énorme potentiel pour le développement durable. Un potentiel de créativité et d’ingéniosité, et particulièrement dans les situations difficiles. N’oublions pas qu’un tiers de la planète est en guerre, que cela y désarticule complètement le développement, l’économique et le social. Les femmes se doivent donc d’être les interlocutrices privilégiées du développement durable. Pourtant le chemin de cette reconnaissance, à peine entamée, est long et parsemé d’embûches, et surtout, je me demande ce que va devenir une société qui ne s’occupe que de survie.

P.-S.

Martine Paulet - juillet 2002

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