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Féministes pour une autre mondialisation

, par Dominique Foufelle

Que les femmes soient les premières victimes de la mondialisation commence à se savoir - même dans les instances internationales, qui aimeraient bien se mettre dans la poche les bonnes élèves du développement. Les femmes ne sont pourtant pas prêtes à se laisser victimiser et manipuler. Côté soleil, la mondialisation leur a facilité l’accès à l’information et aux échanges. Côté ombre, les crises et conflits, s’ils ont accru les violences et les souffrances, ont aussi parfois permis de renforcer et formaliser des alternatives solidaires. Les femmes sont aussi des penseuses de la mondialisation : ça, ça ne se sait encore pas assez, même si les mouvements sociaux commencent à intégrer les propositions féministes.

Intégrer la dimension du genre n’a pas été d’emblée une priorité des militants (ni même de toutes les militantes) anti-mondialisation néo-libérale. Bernard Cassen, président d’ATTAC France, le reconnaît volontiers. L’ennemi était censé nous frapper indifféremment, et nous lui répondre unitairement. Le neutre, l’unitaire, cela restait, encore et toujours, le masculin.
Mais les féministes ont donné de la voix, non pas contre, non pas à côté, mais au sein même des mouvements sociaux. A ATTAC, bien avant la reconnaissance officielle marquée par la récente création d’un groupe de travail "Genre et mondialisation", des militantes (et même des militants) ont pointé la nécessité d’une approche de genre pour une répartition démocratique des richesses. On cria au sectarisme ! Les emmerdeuses faisaient leur retour, avec leur fâcheuse manie de vouloir empêcher de penser en rond. Tout de même, on ne peut plus se permettre d’être publiquement anti-féministe quand on est publiquement progressiste, et il fallut bien les laisser parler, argumenter, convaincre.

Corps et âme mondialisées


Il fallut aussi (ou il faudra) admettre quelques faits troublants… Le mouvement n’émanait pas d’une poignée de bourgeoises des pays riches (définition de la féministe encore couramment acceptée), mais réunissait des femmes du monde entier. Que toutes ne se définissent pas comme féministes n’empêchait pas de puissants efforts pour créer des réseaux d’échanges et de solidarité. De plus en plus de groupes de femmes, nationaux ou internationaux, participaient, en tant que tels, aux rencontres de la lutte anti-mondialisation néo-libérale. Et les femmes membres des groupes "mixtes" relayaient elles aussi la même analyse : les femmes sont les principales victimes de la mondialisation.
Il devient difficile de l’ignorer, quand le PNUD même l’admet et se propose de le prendre en compte dans ses programmes. Plans d’ajustement structurel au Sud, libéralisation sauvage à l’Est, privatisation des services au Nord : autant de phénomènes qui ont des conséquences dramatiques sur l’habitat, la santé, l’éducation… Tous les domaines de la vie quotidienne, prise en charge, partout, par les femmes.
Sur l’emploi aussi, bien sûr, et là encore de façon spécifique en ce qui concerne les femmes. Elles constituent, avec les enfants, la main d’œuvre la plus exploitée parmi les travailleurs surexploités par les multinationales qui exportent leur production vers les pays pauvres. Pepsico Argentina en est un poignant exemple, où les ouvrières soumises à des cadences infernales se sont pourtant engagées sur la voie de la révolte.
Et que vend un pays quand il n’a plus rien à vendre ? "Ses" femmes. Jamais le proxénétisme international ne s’est aussi bien porté. Les frontières, si imperméables aux femmes victimes de violences dans leur pays auxquelles on ne reconnaît toujours pas le droit d’asile, deviennent une passoire pour les maffias du trafic des êtres humains.

Les conseilleurs ne sont jamais les payeuses


Les grands de ce monde atteints de réunionnite aiguë se soucient-ils de ces souffrances ? Ils font semblant, parce que c’est "dans l’air du temps". On feint de croire que les pays pauvres s’acheminent vers le développement, durable s’il vous plaît, alors que la misère y est galopante. On persiste à présenter la loi du marché comme l’unique voie du salut, tandis que le système sème la désolation. Nul ne semble juger utile de tirer les leçons de la crise argentine, édifiante démonstration, pourtant, de la dangerosité du libéralisme sans filet. Les femmes, là aussi, étaient en première ligne de la rébellion populaire, comme lors de la dernière dictature.
Consultent-ils, ces grands, celles qui vivent la misère au quotidien ? Non, ils imposent leurs "solutions". Ce Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NPDA) concocté par le G8, les populations n’en ont pas entendu parler. Elles en découvriront les effets à l’usage - et l’on se prend à penser que le moindre mal serait qu’ils soient nuls. Tout se négocie d’Etats à Etats, sous la haute surveillance de l’OMC et consorts. Or, des gouvernements comme des organismes internationaux, les femmes restent exclues.

Nécessité fait alternatives


Les dégâts constatés, l’analyse se poursuit. Les féministes ne se bornent pas à dénoncer, elles proposent. Toutes ne parlent pas de la même voix.
Beaucoup s’accordent à reconnaître un effet positif à la mondialisation : un accès facilité des femmes à l’information. Les groupes et associations ont amplement exploité les possibilités d’Internet notamment, pour relayer des actions de soutien, rendre visibles leurs initiatives, échanger des expériences, initier et entretenir des réseaux internationaux pour faire entendre une voix commune. Les TIC ont été rapidement identifiés par les femmes comme propagateurs de bonnes pratiques. Un outil peu onéreux (beaucoup moins que le papier et la poste) si on le conçoit comme collectif, un usage aisé (l’ordinateur est utilisé avec succès dans des programmes d’alphabétisation), l’abolition des frontières (sauf intervention de la censure), une circulation des informations d’une rapidité exemplaire… Des femmes ont fait de la communication citoyenne sans le savoir. Elles en font maintenant en le sachant, présentes dans les rencontres pour imposer sur ce terrain la prise en compte de la "dimension du genre"
Le "genre", ce terme importé des pays anglo-saxons, s’est très vite imposé - mais pas à la satisfaction de toutes. La mouvance du genre veut imposer la reconnaissance des droits des femmes, l’égalité femmes-hommes. Le Lobby Européen des Femmes, par exemple, plaide pour l’égalité des sexes dans le commerce international. Certes. Mais quel commerce ? Quel gâteau s’agit-il de se partager équitablement, et entre qui ? Toutes s’accordent généralement sur le fait qu’il faut y ajouter quelques ingrédients féminins.
Les féministes revendiquées vont plus loin. Les femmes portent une résistance mondiale au libéralisme, argumentent-elles. Avant même de la théoriser, elles la mettaient en pratique. Pour faire face aux urgences, elles ont adopté des solutions solidaires. Non par bonté innée, mais parce qu’aucune femme ne se résigne à voir mourir ses enfants ; parce que si elles ne les nourrissaient pas, personne ne le ferait à leur place ; parce que, quantité négligeable, elles ne pouvaient compter que sur leur propres forces.

Et vogue la pensée !


Il a fallu très, très longtemps pour que ces entraides informelles apparaissent à leurs propres yeux comme des bases pour un changement réel et durable. A formaliser, précisément ; à argumenter et défendre.
Dérisoire, le travail invisible des femmes ? C’est pourtant lui qui assure la production de la vie, de la survie - et, la sociologue allemande Maria Mies souligne le paradoxe, la reproduction de la force de travail, soutenant ainsi la mondialisation. C’est lui qui créé, restaure ou maintient le lien social. C’est lui qui soude tant bien que mal les familles, qui panse les plaies (au propre comme au figuré), qui permet aux ancien-nes d’exister encore un peu, qui sauve des décombres des guerres ce qui peut être sauvé.
On lui rend hommage tous les ans à l’occasion de la Fête des mères ; certains prétendent même œuvrer à sa reconnaissance en proposant qu’il soit (chichement) rémunéré (ruse pour maintenir les femmes dans la sphère domestique qui en des temps de crise, est d’autant plus perverse qu’elle peut séduire celles qui perdent leur vie à mal la gagner). Pour les féministes, il s’agit de tout autre chose : reconnaître ses valeurs comme fondatrices d’une autre mondialisation.
Sous l’idéologie, le marché - et non l’inverse. Il faut rompre avec les évidences que les médias libéraux tentaculaires nous martèlent à longueur de best-sellers, de tubes, de prime-time… Nous faire à nous-mêmes confiance. On n’a guère laissé aux femmes le loisir de concourir dans la course au profit. Ne nous en plaignons pas : ainsi ont pu survivre d’autres valeurs, basées sur la satisfaction des besoins humains. L’heure est venue de défendre leur légitimité au plan politique.

P.-S.

Dominique Foufelle, juin 2002

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