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Caracas : son Forum et autre Hilton

mardi 4 avril 2006, par Laurence

De retour de Caracas, Vénézuela, où se tenait en janvier le sixième Forum social mondial (ou plutôt un de ses deux volets, le premier ayant eu lieu la semaine précédente à Bamako, Mali), une participante raconte ses impressions à chaud...

On nous avait prévenus : 3 heures de route minimum pour parvenir à Caracas ! A la descente de l’avion, l’air est déjà différent, un peu plus moite. L’air chaud souffle sur les palmiers que j’observe avec ravissement en attendant le bus.
Pour accéder à la capitale et pour cause d’autoroute fermée (un pont manquerait de s’effondrer) on doit passer par une petite route qui monte à travers la montagne. Ayant manifesté notre altermondialisme, nous sommes alors dirigé-e-s vers un bus, aménagé de piliers en bois du genre saloon, le voyage commence. On pourrait regretter, comme le fera un chauffeur de taxi de Caracas, ce qui se donne à voir à travers les grosses gouttes de pluie, pas assez carte postale peut-être… (encore que le pittoresque de la pauvreté a sa valeur – marchande - j’entends). Au bord de cette route, les maisons sont construites là où elles peuvent, sur la pente donc. L’électricité y est allumée toute la journée, non pas pour désobéir aux consignes de Nicolas Hulot mais, comme on me l’a soufflé, parce que le racordage est "sauvage", du coup on n’a pas pensé à installer des interrupteurs pendant la construction. Les gens qui vivent là - tout le temps, à longueur de vie et pas seulement durant le passage d’un bus - sont assis devant leur maison, à leur fenêtre, regardant passer l’animation sur roues. Plus tard, à Caracas, dans un centre commercial à l’image de ceux qui existent aux USA ou en Europe et me souvenant de ces premières images du Vénézuela, la polarisation du pays m’a particulièrement frappée. Une dame brésilienne qui attendait avec nous à la banque du Vénézuela pour payer l’inscription au forum (plus ou moins chers en fonction du pays d’origine) nous disait par ailleurs que les bidonvilles de Caracas équivalaient à ceux de Rio ou de San Paulo…

Les étranges occupants du Hilton

Pour nous, l’arrivée fut un dimanche, nous avons donc échappé aux 3 heures de trajet requis pour parvenir à Caracas. Caracas. Une ville d’immeubles, entourée de montagnes et d’arbres, des visions vertes apparaissent quand on déambule dans la ville. L’imagination est emportée vers d’autres temps quand peut-être tout était vierge de béton, quand les animaux et les arbres étaient les habitants de ces lieux.
On peut encore se rendre compte de ce à quoi pouvait ressembler cette forêt vierge en prenant le téléphérique qui permet de monter sur les hauteurs de la ville. Pendant les 20 minutes de montée puis de descente, oh bonheur ! des arbres En contrebas, les immeubles et l’air pollué s’éloignent peu à peu, s’installe alors… le silence. L’architecture de Caracas a certainement dû paraître moderne pendant les années 60 quand toutes ces tours venaient d’être construites ; les tours sont restées, leur resplendissante modernité, elle, est passée.

Etant l’heureuse gagnante du tirage au sort de Politis, j’ai eu l’honneur de vivre une semaine au Hilton, lieu plutôt stratégique et central pour le forum. Pendant cette semaine, le Hilton s’est rempli de couleurs, de personnes aux allures étranges pour ses murs, le hall d’entrée y était investi comme lieu de rendez-vous, dans les chambres (du fonctionnel haut de gamme) résonnait la musique des concerts qui avaient lieu en contrebas…
La plupart des reproches entendus à propos de ce forum concernait son défaut de centralité : les différents lieux qui accueillaient les activités étaient très éloignés les uns des autres, l’heure et demi de retard était légion et parfois on arrivait en même temps que les invités, eux aussi perdus ou en retard. La journée idéale et irréalisable s’organisait en trois séries de débat, la première de 8h30 à 11h30, la seconde de 12h à 15h et la 3ème de 15h30 à 18h30. Au final, entre les déplacements, les rencontres et autres rendez-vous, les promenades dans les parcs pour admirer les arbres d’espèces inconnues, les activités déplacées ou annulées, je n’ai vu que peu de conférences.

Coopératives, peuples indigènes et médias

La première concernait les coopératives et les échanges Sud/Sud. Durant la première partie, un film sur une coopérative créée par des femmes – particulièrement engagées dans ce genre d’initiative - a été diffusé puis les personnes qui organisaient le débat ont proposé différents thèmes, susceptibles d’être discutés (en groupe), un troisième temps était consacré à la mise en commun des idées. Il existe de nombreuses coopératives au Vénézuela qui touchent des domaines variés. Il peut s’agir de coopératives de services, de communication, d’artisanat. Ces coopératives sont des propriétés collectives (c’est-à-dire non individuelles !) et s’inscrivent au niveau local. Elles permettent donc un développement dans le temps, les excédents financiers sont répartis selon des critères établis par les associés et peuvent par exemple être utilisés pour mettre en place des fonds d’aide. Il a aussi été mis en lumière l’importance du facteur éducatif : au delà du facteur économique est en jeu un processus social et personnel. A travers les coopératives, il y a l’apprentissage de nouveaux comportements dans le cadre du travail, d’une responsabilisation des personnes qui deviennent alors les protagonistes de leur activité et sont responsables en commun de la production. De l’autogestion coopérative, je suis passée au désir d’autogestion des peuples indigènes.

Cette conférence réunissait des représentant-e-s de différents peuples indigènes du Chili (Les Mapuches), de l’Equateur et de Bolivie. Le rapport de ces peuples à l’Etat et la construction de la nation sud-américaine ont été les deux thèmes évoqués par chacun d’entre eux. Ces différents peuples réclament une reconnaissance de leur différence et parlent d’une « décolonisation du politique ». D’après eux, quand les pays ont acquis leur indépendance grâce à ceux que l’on appelle « les libérateurs », les peuples indigènes ont participé de cette lutte mais n’ont pas été pris en compte dans la construction de l’Etat. Les Indiens témoignaient lors de cette conférence de l’exclusion sociale, politique, économique qu’ils subissent depuis des années, et critiquaient le fait que ce soit les hommes politiques qui réfléchissent et gèrent le pays sans jamais les prendre en compte. Décoloniser la politique serait le premier pas vers la construction d’une nation sud-américaine qui dépasserait les frontières politiques actuelles et respecterait les territoires historiques des différents peuples vivant en Amérique du Sud.
Les Mapuches subissent une situation emblématique. Au Chili, les privatisations ont été massives, par exemple, les routes ont été privatisées et on parle en ce moment de la destruction d’une montagne (et par conséquent de tout un écosystème) pour y extraire de l’or. Les Mapuches luttent, entre autre, pour récupérer leurs terres mais aussi pour leur autonomie et leur reconnaissance. Au Chili, il n’existe pas de reconnaissance institutionnelle, rien ne les protège c’est pourquoi, ils ont proposé un texte de loi sur leur identité territoriale dans l’espoir que la nouvelle présidente sera capable de procéder à des changements.

Enfin, j’ai participé à une réunion sur les Observatoires des Médias. L’Observatoire des Médias existe à la fois dans différents pays (France, Brésil, Vénézuela) reliés les uns aux autres par l’Observatoire International des Médias. Les Observatoires des Médias ont été créés dans le but de réaliser des études sur le comportement des medias, dans un contexte de marchandisation de l’info, et d’y repérer les biais idéologiques. L’idée sous-jacente est de réformer les médias pour qu’une information libre de toute influence économique puisse exister.
Une des particularités de L’Observatoire des Médias Vénézuéliens a été de créer une commission chargée d’observer le comportement des médias pendant la période électorale. Cela s’organise en trois étapes : avant la période électorale, pendant et après, les journaux du pays étant mis au courant de la pratique d’observation mise en œuvre. Au lendemain de l’élection, une conférence est organisée pour rendre compte de ce qui a été observé, une copie du rapport est remise au gouvernement et à l’Observatoire Internationale des Médias. L’Observatoire vénézuélien des Medias a été créé en 2002 en réaction au silence des journaux privés, en Avril 2002 suite au coup d’état contre Chavez. Dans un contexte extrêmement polarisé entre les pro- et anti-chavistes, l’observatoire s’est alors fixé comme objectif de rester neutre et de veiller à l’éthique et à l’honnêteté des médias du pays. Ils ont mis en place une méthode pour établir un indice d’équilibre d’objectivité des médias (aucun média n’atteignait la moyenne !). Les représentant-e-s des observatoires des différents pays ont tou-te-s évoqué la difficulté de travailler régulièrement par manque de moyens financiers, tous étant complètement indépendants financièrement. Enfin, le représentant de l’Observatoire français des Medias a fait un petit rappel sur le processus de marchandisation des médias : en 44, le gouvernement provisoire d’Alger interdisait de posséder plusieurs médias, le caractère public de l’information entrait en contradiction avec son appartenance privée. Dans les années 80 a lieu un tournant idéologique et s’impose l’idée que la privatisation est garante de l’objectivité des informations et permet le pluralisme. A la même époque, la pub fait son entrée à Libération. C’est donc la structure économique, les phénomènes de concentration (Dassault vient d’acheter la SocPresse - 70 titres - et Lagardère détient entièrement ou en partie le capital du Monde, de L’Humanité, de Canal Plus) qui sont à critiquer. Les observatoires se veulent donc être un outil pour mieux comprendre à quel point les médias ne sont et ne peuvent être objectifs et comment il est possible d’assister à des dérapages du type de celui qui vient d’avoir lieu avec Chavez.

Cuba, la danse et un peu d’espoir

Le forum, c’est aussi des danses à s’essouffler les poumons aux sonorités brésiliennes, cubaines, vénézuéliennes, l’occasion de rencontrer des gens qui viennent de toute l’Amérique du Sud, avec une forte représentation nord-américaine, et puis des moments émouvants… Un soir, Chavez avait donné rendez-vous au Poliedro, grande salle couverte, emplie de conquis d’avance. A côté de moi, un groupe de jeunes impliqués dans la politique bolivarienne (il est possible pour ceux qui le veulent d’aller participer à une formation à Cuba durant 3 mois et ces jeunes en revenaient). Ils connaissaient de multiples chansons qu’ils chantaient en cœur, le tout terminé par un coup de talon. Le Poliedro ce soir-là est plein de couleurs, les drapeaux cubains et vénézuéliens flottent et la couleur rouge prédomine largement. Les Cubains, extrêmement nombreux et organisés, sont présents (les sarcastiques diront que le forum est pour eux l’unique opportunité de sortir de l’île), ils portent le même tee-shirt accordé à la casquette et lors de la marche d’ouverture, ils formaient un groupe compact portant de grands portraits de ceux emprisonnés aux Etats-Unis… Reprenons, après des chansons et le discours d’un prêtre du mouvement Sans Terre - qui nous a valu d’embrasser nos voisins - Chavez entre en scène, salue la salle, ses amis assis à la table (dont Ignacio Ramonet et Bernard Cassen) puis commence ce qu’il, apparemment, sait si bien faire : un discours de 3 heures dans lequel il salue les multiples associations et groupes venus au forum, fait des détours par l’histoire, chante. Ce fut un moment très impressionnant, l’espoir courait à travers la salle et la possibilité de la construction d’un autre monde ne faisait aucun doute. Sur les affiches du forum était écrit : « Un nouveau monde est nécessaire, avec toi il est possible », et c’est un peu ce que j’ai ressenti durant ce forum, un peu d’espoir ne faisant pas de mal en ces temps de gris camaïeu.

Lundi, dernier tour au Hilton pour récupérer mes affaires. Le forum est terminé, le Hilton reprend ses aspects habituels, teintes sombres, cravates et talons. Un autre monde est sûrement possible mais, en attendant, ne nous y trompons pas : les élites n’ont pas changé d’allure, les habitants des Barrios restent encore des petites lumières qui s’illuminent la nuit tombée derrière les fenêtres du 16e étage du Hilton.

P.-S.

Camille Gourdeau - février 2006

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